6. La bibliothèque

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Philéas

Les entraînements avec les oisillons continuaient d’évoluer au fil du temps. L’ethon d’Endrick grossissait à vue d’œil au point de ne plus pouvoir se poser sur son bras trop faible pour son poids. Philéas s’estimait, quant à lui, heureux de renforcer le lien qui l'unissait au fenghuang ; ses plumes couleur sarcelle resplendissaient un peu plus chaque jour, sa queue frémissante semblable à celle d’un paon ravivait l’éclat de sa majesté, et ses yeux d’un marron profond ne brillaient que pour son maître depuis qu’il portait un nom. Philéas se rappelait la matinée où, tous réunis autour de leur petit-déjeuner, les adolescents avaient échangé leurs idées.

- Allez, dis-nous ce fameux nom qui t’est venu à l’esprit en une seconde, s’était-il adressé à Endrick.

- Honnêtement ? J’ai l’impression qu’il ne s’arrêtera jamais de grandir. Il sera si gigantesque qu’il effrayera tout le monde. C’est pour cette raison que je veux l’appeler Loukoum. Ariane, évite de rire. Tous, vous devriez éviter, car vous me remercierez plus tard.

- Tiens donc ? avait répondu Constance, moqueuse.

- Moi, j’ai décidé d’appeler le mien Flamme, avait immédiatement enchaîné la rousse pour éviter un autre conflit entre les deux adolescents. Je pense que c’était plutôt évident.

- Joli, avait commenté Philéas. Le mien s’appellera Altesse, rien que pour son port de tête gracieux. Si c’est une femelle, c’est encore mieux. Et toi, Justine ?

Endrick avait haussé un sourcil en souriant pour lui montrer qu’il appréciait le nom, les bras croisés.

- Je pense que ce sera Pia, avait déclaré la jeune fille blonde d’une voix rauque. C’est court et mignon, surtout que ça colle bien à ses piaillements.

- Ça, c’est sûr, avait marmonné Constance.

- Tu as quelque chose à ajouter, peut-être ? lui avait demandé Justine calmement afin de camoufler son agacement.

Constance s’était armée d’un sourire mielleux.

- Ce qui est certain pour le mien, c’est qu’il ou elle se nommera Edelweiss. C’est bien plus raffiné que tous les vôtres.

- L’étoile des glaciers. On se demande pourquoi, avait ricané Endrick.

- Tu pourras dire ce que tu veux, je n’en serai plus le moins du monde affectée, lui avait répondu froidement la jeune fille.

Un silence embarrassant avait accueilli sa phrase. La tension entre les deux adolescents n'était pas prête de s'appaiser. Alors qu’ils s’étaient tous regardés du coin de l’œil, la voix légère et mal assurée de Colin avait brisé toute tension :

- Brahms.

Toutes les têtes s’étaient tournées vers lui, affichant des expressions surprises. Seule Justine avait esquissé un petit sourire, heureuse de voir le jeune garçon user de sa culture musicale.

- Quoi ? avait-il demandé, les yeux ronds. C’est un compositeur, et… et je l’admire beaucoup.

La discussion s’était terminée sur la touche d’originalité dont avait fait preuve Colin dans le choix du nom de son oisillon. Endrick avait certainement trouvé un jeu de mot pour l’embêter, mais Philéas ne se souvenait plus de ce détail futile. Ce qu’il savait, c’était que son groupe avait acquis l’expérience nécessaire pour voyager dans le monde d’Osmond sans avoir à craindre de perdre son oiseau en cours de route, et cela, ils allaient l’expérimenter dans les minutes qui suivaient hors de la volière. Leurs volatiles, à l’affût sur leurs bras, étaient attachés à une ficelle directement reliée à leurs gants ; seul celui d’Endrick se trouvait à terre, réclamant sans cesse d’autres graines.

- Ça suffit, Loukoum, gronda-t-il.

Le bruit du vent à travers les arbres couvrait sa voix. Il faisait si sombre qu’Osmond s’était mis à l’œuvre pour accrocher une guirlande lumineuse le long du grillage de la volière. Son visage dégoulinait sous sa cape tant la pluie tombait.

- Vous êtes certain de vouloir nous tester maintenant, par ce temps ? s’exclama Philéas, ses cheveux ordinairement bien coiffés ravagés par la pluie.

- Certain ! cria Osmond. Lorsque vous ferez face à des tempêtes comme celle-ci, vous ne m’aurez ni moi, ni les ficelles, alors c’est maintenant qu’il faut agir.

Cette phrase lui glaça le sang. L’adolescent prit conscience de la difficulté qu’il aurait à s’adapter à ce nouveau monde sans le vieil homme à ses côtés.

- Flamme a perdu toute sa chaleur, fit remarquer Ariane, le nez ruisselant de gouttelettes.

- C’est normal, ma grande, lui répondit Osmond en se dirigeant vers elle. J’aimerais que tu commences ; Flamme s’est déjà enfui dans le passé et est tout de même revenu, tu es la première à pouvoir le relâcher dans la nature avec confiance.

La rousse hocha la tête, déterminée. Elle caressa son volatile en lui chuchotant quelques mots avant d’ôter le lien qui les unissait autour de sa patte ; à peine eut-t-elle lâché la ficelle que le phoenix était déjà parti loin dans le ciel.

- Appelle-le, tout de suite ! ordonna le vieil homme.

- FLAMME ! hurla Ariane après avoir sifflé à l’aide de ses doigts.

Sa voix se perdit dans le vacarme furieux des arbres qui se balançaient les uns contre les autres. Après quelques secondes de suspense interminable, le volatile rouge fendit les airs et se retrouva à nouveau sur le bras de sa maîtresse, en attente d’une récompense bien méritée.

- Félicite-le, sourit Osmond. C’est très bien. Philéas, je veux voir comment agit Altesse avec toi.

L’Alsacien déglutit, le bras tremblant. Il embrassa son volatile sur le haut de la tête, lui promit sa nourriture préférée et, après avoir longuement hésité, il le laissa s’envoler à contrecœur ; son fenghuang disparut aussitôt dans la nuit, sans un seul regard en arrière.

- Maintenant, souffla Osmond.

Philéas l’appela une première fois, son regard vif fouillant le ciel à maintes reprises. Désemparé, il le siffla, puis le rappela après avoir puisé toute la force qui lui restait dans les poumons sous les teints livides de ses camarades. De longues minutes s’écoulèrent sans qu’Osmond ne se manifeste, figé. Le cauchemar de tous s’était réalisé, celui de perdre son volatile après de nombreuses semaines de relation fusionnelle. Philéas recula, vacillant. Il avait l’impression de ne plus sentir son cœur battre. N’en pouvant plus de le voir dans une telle position, Endrick détacha son ethon en lui criant de s’envoler pour retrouver Altesse. Même s’il savait que son volatile ne comprenait pas un mot de ce qu’il pouvait dire, il prit la peine de le pousser pour l’encourager à prendre son envol. Loukoum battit ses grandes ailes d’une telle force que la capuche de l’Alsacien partit en arrière, dévoilant son front trempé par la sueur et ses cheveux emmêlés.

- ENDRICK, N…

Osmond ne put arrêter le volatile dans son élan.

- Tu es devenu fou ? s’énerva le vieil homme, tapant le sol de sa canne usée. Prendre le risque de perdre un deuxième oiseau sans m’en demander l’autorisation ! Te rends-tu compte des conséquences de ton action ?

- Vous vouliez nous tester, non ? rétorqua Endrick, fougueux. Alors faites-moi confiance. Loukoum reviendra.

Ariane vint prendre Philéas par les épaules pour le rassurer. Celui-ci ne bougea pas pour autant, le regard dans le vague.

- C’est vrai, Loukoum et Altesse ont passé beaucoup de temps ensemble, tout comme leurs maîtres respectifs, dit-elle, pleine d’espoir.

- J’espère que vous avez raison, soupira Osmond, la voix tremblante d’inquiétude.

Endrick jetait des coups d’œil nerveux à sa montre tandis qu’Ariane levait le nez vers le ciel, sur le qui-vive. Finalement, les membres crispés de Philéas se relâchèrent en apercevant vaguement un mouvement dans les nuages gris. Loukoum finit par en ressortir telle une torpille transperçant la nuit, suivi d’Altesse qui, trempé, descendait péniblement. L’Asiatique hurla son nom, fou de joie, avant de le recueillir immédiatement dans son manteau de pluie tant il était trempé. Tout le groupe s’amassa autour de lui pour voir comment allait l’oiseau, Osmond également.

- Tu nous as fait une sacrée frayeur, Altesse, marmonna celui-ci en caressant son bec.

Philéas savait à quel point son oisillon comptait pour le vieil homme, alors il le lui donna, souriant.

- Je vous le laisse, le temps de voir comment Loukoum se porte.

Hésitant, Osmond prit la petite bête dans ses bras, celle-ci se pelotonnant doucement contre son cœur. Il rit en le sentant se tortiller dans tous les sens, d’un rire franc et émouvant que jamais auparavant les adolescents n’avaient entendu. Gai comme un pinson, Philéas se pencha pour caresser Loukoum, seulement, le grand volatile à la tête d’aigle recula jusqu’aux jambes d’Endrick.

- Il n’est pas très sociable, s’esclaffa l’Alsacien en lui donnant une pichenette.

- Oui, c’est ce que je vois, répondit Philéas.

Tout en le chassant de ses pieds, Endrick releva la tête vers son ami, le front plissé.

- Tu te sens mieux ?

Philéas lui agrippa l’épaule avec ferveur.

- Bien mieux. Merci.

Une forte émotion, évidente et pourtant indescriptible transperçait leurs regards. Leur amitié ne s’était jamais autant manifestée sans qu’ils ne pussent mettre des mots dessus jusqu’à présent.

Ariane se joignit à eux sans pour autant briser leur moment de complicité, le visage illuminé.

- Soulagé, Philéas ? lui demanda-t-elle alors qu’Osmond ordonnait à Justine de relâcher son laurellac.

L’Asiatique hocha la tête, reconnaissant.

- Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans vous.

- C'est normal ! On est amis, tous les trois, n'est-ce pas? On est là pour ça, lui assura la rousse.

Endrick déposa ses mains sur chacune de leurs épaules afin de confirmer les paroles d'Ariane. Philéas tressaillit face à ce contact affectueux, un sourire aux lèvres. Même s’il apprenait tout juste à les connaître, il se sentait authentique et confiant avec eux, il n'avait pas à faire semblant de jouer le rôle d'un garçon qu'il n'était pas ; seuls son sourire et ses bons conseils suffisaient à leur plaire. Et c'était ce qui l’apaisait tant malgré cette dure épreuve que tous vivaient, celle de bientôt devoir quitter leur monde pour plonger tête baissée dans les profondeurs d'une vallée mystérieuse.

- Rentrez-vite, les jeunes, voilà l’orage qui arrive ! lança Osmond une fois les oiseaux des autres adolescents revenus. Ce fut une réussite, félicitations à tous !

Frissonnant, Philéas se tourna vers la volière d’un pas lent avant de murmurer :

- Est-ce que… est-ce que ça veut dire que nous sommes prêts à partir ?

Ariane et Endrick se pressèrent contre lui, trempés jusqu’aux os.

- J’en ai bien peur, oui, finit par répondre l’Alsacien sous le coup de la pression.

- Il ne faut pas, dit Ariane d’une voix étrangement douce. C’est ici que commencera notre voyage tous ensemble, pour de vrai ; on ne peut pas se permettre de partir en étant terrorisés si on veut garder la tête sur les épaules.

* * *

La pluie ne cessait de couler le long des vitres éclairées du domaine, le bruit incessant des gouttelettes retentissant dans les couloirs silencieux peu empruntés ce soir là. Le repas ayant touché à sa fin, seul Philéas n’avait pas rejoint sa chambre ; il déambulait, l’air accaparé par de profondes pensées. Son regard allait constamment des fenêtres brouillées par le mauvais temps à ses mains agitées, signe de tracas qu’il tentait d’éliminer en laissant les bruits de la nature envoûter son esprit. La pluie avait un son si doux à ses oreilles qu’il s’était estimé chanceux qu’elle fût tombée ce soir-là. De plus, elle lui faisait penser à la personne la plus importante de sa vie qui occupait son cœur depuis sa naissance, et que jamais plus il ne reverrait.

Alors qu’une multitude de souvenirs le rattrapaient, une porte en bois qui lui était inconnue grinça au bout du couloir. C’était sans doute un courant d’air, mais Philéas était bien curieux de découvrir cette pièce ; il s’avança pour l’ouvrir doucement, risqua un coup d’œil derrière elle et, le souffle coupé, se figea en apercevant une immense bibliothèque. Des rangées de livres s’étendaient jusqu’au fond de la pièce baignant dans l’obscurité, encadrant une petite table au centre sur laquelle était assise Justine, les yeux rivés sur un ouvrage ancien. Elle se tenait immobile en chemise de nuit, ses cheveux ondulés tombant jusque sous ses épaules, le visage illuminé par l'unique seule lampe de la bibliothèque.

- Tu lis quoi ?

La question du jeune garçon la fit sursauter ; elle s’empressa de cacher le livre derrière elle avant de se rendre compte qu’il s’agissait seulement de son camarade.

- Quelque chose me dit que tu n’as pas le droit d’être là, dit-il à voix basse en s’approchant de la table. J’ai raison ?

Les yeux écarquillés, Justine finit par se ressaisir, prise d’un rire nerveux. Elle lui proposa d’abord de s’asseoir, ce qu’il accepta volontiers, avant de pousser son ouvrage couvert de poussière vers lui.

- Jette un coup d’œil à dedans. Tu verras que je ne suis pas là pour le plaisir de lire un conte.

Philéas tomba sur des illustrations d’oiseaux dès les premières pages, reconnaissant parmi eux ceux qu’Osmond avait ramené. Des textes ressemblant à des témoignages, des anecdotes, des recommandations ou encore des cartes représentant la vallée étaient rédigées à la main.

- Je n’ai jamais rien lu d’aussi passionnant, lui confia Justine en tournant d’autres pages.

L’adolescent resta muet ; les croquis des paysages avaient particulièrement attiré son attention. Quand Osmond leur avait parlé de son monde, Philéas ne s’était pas attendu à ce que les territoires fussent aussi beaux à contempler. Il leva finalement les yeux vers Justine, partagé.

- Je sais ce que tu penses, murmura-t-elle.

- Si Augustine ne nous a jamais fait entrer ici, c’est qu’il y a une raison.

- Mais j’ai appris tellement de choses, Philéas, rétorqua-t-elle d’une voix tremblante. Jamais nous ne pourrions survivre là bas sans ce bouquin.

- Osmond nous l’aurait expliqué…

- Non, le coupa-t-elle en refermant le livre. Je… je pense qu’il compte sur moi pour le faire. La porte était grande ouverte lorsque je suis arrivée, ce n’était certainement pas une coïncidence.

La pluie fouetta violemment les petits carreaux de la pièce. Incrédule, Philéas se surprit lui-même à chuchoter :

- Pourquoi Osmond est-il si peu clair avec nous?

- Tu veux dire.. avec ses propos implicites?

Philéas allongea un peu plus son bras sur la table, la tête posée sur celui-ci.

- Oui. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'il attend véritablement de nous.

Justine laissa délicatement tomber sa tête entre ses bras pour être à la hauteur de son camarade. Elle le regarda silencieusement de ses grands yeux gris bleutés, battant plusieurs fois des cils, avant d’entrouvrir les lèvres :

- Je pense qu'il veut que nous découvrions l'essentiel par nous-même.

- Je n'y vois pas grand intérêt, murmura-t-il.

- Mais si, lui sourit Justine d'une voix de plus en plus étouffée par le sommeil. Osmond prendrait trop de risques en nous dévoilant les moindres détails ; certains aspects sombres de la vallée nous feraient reculer devant le danger, ou bien nous paraîtront banals une fois qu'on les connaîtra.

- Tu.. tu penses qu'il aimerait que l'on découvre son monde avec notre perception et nos sentiments plutôt qu'à l'aide d'écrits et d'expériences?

Justine hocha la tête, rayonnante.

- C'est quand même dingue que ce soit toi qui me fasse découvrir cette perspective là, rit doucement Philéas. Tu réclames sans cesse des connaissances...

- Mais c'est grâce à Osmond, justement. C'est lui qui m'a fait comprendre tout ça. Il a une façon de voir la vie que je n'ai pas. C'est presque... spirituel, je trouve cette vision très noble.

Les deux adolescents se fixèrent, tous deux pensifs. Cette conversation pleine de douceur et d’espoirs éteignit toutes pensées angoissantes qui avaient torturé l’esprit de Philéas. Un long moment passa sans qu’ils ne se parlassent et, bercé par la pluie, la fatigue emporta Philéas avant même de savoir si Justine avait fait de même.

- Phil, chuchota une voix qui le fit frémir. Ta prestation était merveilleuse !

- Maman...

Une jeune femme aux cheveux bouclés et au teint lumineux se pencha vers lui pour le prendre dans ses bras. L'adolescent enfouit son nez dans son cou et reconnut le parfum fruité qui imprégnait la peau claire de cette-dernière ; cette senteur lui rappela son enfance, une nostalgie intense manquant soudainement de le faire sangloter. Sa mère recula la tête pour l'observer, ses yeux étirés semblables à ceux de son fils brillant de fierté.

- Je ne suis pas sûr d'aimer jouer de l'instrument. Je préférerais cuisiner, dit-il, boudeur.

- Tu sais que ton père tient à te voir t'épanouir dans la musique, chéri.

- Il n'est même pas venu me féliciter, marmonna Philéas. Il n'est jamais content de moi.

Sa mère passa une main derrière son oreille d'un geste spontané ; le jeune garçon retint les larmes qui lui montaient aux yeux en la sentant si proche de lui.

- Tu sais qu'il est très occupé avec ses réunions. Phil, tu es le petit pianiste le plus doué de ce conservatoire, lui assura-t-elle. N'en doute pas.

- C'est vous la plus douée, maman, dit-il d'une voix étouffée en prenant sa main.

- Ne sois pas si triste ! Et si nous allions chercher une pâtisserie à la boulangerie? Ta préférée?

Philéas passa une main devant ses yeux en reniflant ; cette phrase eut le don de lui redonner le sourire.

- J'aime mieux ça, rit sa mère en se relevant. Allez, dépêchons-nous avant que papa ne s'inquiète.

En sortant du bâtiment, ils coururent sous la pluie, les bottes de Philéas éclaboussant leurs vêtements. Les arbres aux couleurs d'automne perdaient leurs feuilles dorées dans la jolie rue piétonne qu'ils empruntaient, faisant glousser Philéas qui les regardait tourbillonner autour de lui. Arrivés devant la boutique, il se rua vers la vitrine pour vérifier si son gâteau était encore là.

- Je le vois ! s'écria-t-il, ravi.

- Ne bouge pas.

Quelques minutes plus tard, ils étaient sur le chemin du retour, Philéas profitant pleinement de sa pâtisserie dans une main, l'autre agrippant fermement celle de sa mère. Le vent dans le dos, il marchait en équilibre sur le bord du trottoir, observant avec amusement le petit ruisseau qui coulait dans le caniveau. Alors que de longues éclaircies apparaissaient peu à peu à travers les nuages, il tourna la tête et remarqua que l'odeur de sa mère s'évaporait lentement.

- Vous ne me lâcherez pas la main ? paniqua-t-il.

- Jamais, lui promit-elle en souriant tendrement.

Philéas ouvrit ses yeux humides en sentant qu’on le secouait par le bras, une larme sur la joue. En voyant Justine s’éveiller péniblement à ses côtés, il jeta un coup d’œil derrière son épaule et bondit sur sa chaise en découvrant Osmond.

- O-Osm-ond, j-je suis désolé, je ne voulais pas… commença-t-il, honteux.

- Je suis très surpris de vous voir ici tous les deux, le coupa le vieil homme.

- N-nous marchions et nous sommes tombés sur cette pièce, la curiosité nous a emportés, on n’a pas pu s’empêcher d’entrer, confessa Justine en cachant le livre derrière son dos.

Le vieil homme leva sa canne au dessus de la tête de Philéas et la laissa tomber dans ses cheveux ébouriffés, amusé, avant de la diriger vers la jeune fille pour faire de même. Les adolescents supposèrent que ce léger coup de canne était leur châtiment, se regardant tous deux avec enjouement.

- Je ne peux pas vous blâmer d’avoir voulu entrer. Cette bibliothèque est fascinante.

- Avez-vous l’heure ? l’interrogea Justine.

- Il est presque cinq heures du matin. Vous devriez retourner dans vos lits. Un grand jour vous attend, je ne voudrais pas qu’il soit gâché par un simple manque de sommeil.

Les mines rayonnantes de Justine et de Philéas disparurent, laissant place à deux figures préoccupées.

- Nous partons bientôt ? ne put s’empêcher de demander l’adolescent.

- Faites-moi confiance, lui répondit Osmond en s’asseyant sur un tabouret. Je ne vais pas vous abandonner si facilement.

Philéas sourit faiblement en croisant son regard, quelques mèches châtain retombant sur son front. Justine tenta de se lever tant bien que mal avec l’ouvrage caché dans le dos et, avant d’avoir eu le temps de faire quelques pas, elle fut interrompue dans son élan par le vieil homme qui lui lança :

- Bonne nuit, Justine. J’espère que tu prendras soin de ce livre.

La jeune fille se retourna brusquement, ravie.

- Merci ! Je vous le promets !

Elle se faufila à travers la porte et disparut dans le couloir sans demander son reste. Philéas inspira profondément, prêt à la rejoindre ; Osmond l’arrêta d’un geste de main, l’air grave.

- Je tenais à m’excuser d’avoir été distant avec toi ces derniers jours. Je sais que ça t’a peiné, et crois-moi, ça n’a pas été facile pour moi non plus. Mais tu dois comprendre que désormais, tu ne dois commettre aucune erreur.

L’adolescent sentit son cœur battre la chamade. Il ignorait si c’était dû au fait de ne plus être ignoré par le vieil homme ou de prendre en compte ses dures paroles.

- Pourquoi ? souffla-t-il, l’air vulnérable.

- Parce-que c’est toi qui t’occupera de tes camarades tout au long de ce voyage. Ils devront t’obéir et te respecter, quoi qu’il arrive.

Philéas sentit ses mains trembler.

- Le fenghuang t’as choisi, mon garçon, c’est un oiseau de sang royal, un dirigeant, le plus important que toute la vallée puisse connaître, et tu en seras à la tête.

- M-moi ? balbutia-t-il, les épaules affaissées.

- Mon fils, Louis, s’occupera bien de toi. Il te formera.

- Alors vous resterez bel et bien ici ? Vous ne partirez pas avec nous ?

Osmond prit en pitié le jeune garçon effaré face à lui ; il déposa sa paume blême par dessus la main de Philéas, le regard empli de compassion.

- Sois rassuré, tu ne risques rien avec Altesse à tes côtés. Tu verras combien cet animal est loyal, tu ne pourras plus t’en passer, il… il est le compagnon le plus affectueux et protecteur que j’aie connu. Il m’a accompagné, toute ma vie, pendant soixante-dix ans… soixante-dix…

Ce fut au tour du vieil homme d’être pris par les sentiments, son visage ridé se crispant afin d’empêcher ses larmes de couler. Philéas prit sa main et le fixa droit dans les yeux, ému.

- Vous étiez le roi de cette vallée, n’est-ce pas, Osmond ?

Il hocha la tête.

- Et tu es mon successeur. Je regrette de ne pas pouvoir te transmettre tout ce que j’ai appris.

- Venez avec-nous, je vous en prie, insista l’adolescent.

- Je ne peux pas. Je ne peux plus, pas sans mon fenghuang. Je préfère finir mes jours ici, tranquillement, auprès d’Augustine.

- J’imaginais que votre oiseau n’était plus en vie, mais vous… ? Vous…

Philéas ne put terminer sa phrase, une larme s’échappant de son œil avant de se répandre entre leurs doigts entremêlés.

- Seule Justine est au courant. Elle est la seule qui l’ait deviné en étant assez curieuse, et je n’ai pas pu réussir à le lui cacher. Contrairement aux autres oiseaux, le fenghuang sent la mort de son maître venir ; il pond un œuf quelques mois auparavant et, par respect pour son maître, meurt avant lui, laissant derrière lui un descendant digne de ce nom. Pourquoi pleures-tu, mon enfant ? lui demanda Osmond avec douceur.

Philéas essuya ses joues.

- Comment pouvez-vous affronter ça avec tant de sérénité ?

- Je n’ai pas peur, lui assura le vieil homme en serrant un peu plus sa main. Ni de la mort, ni de l’avenir de ma vallée. Parce-que je sais que tu seras un roi infiniment bon qui prendra des décisions justes et sages. Je le vois en toi ; tu marqueras l’histoire, là bas, on ne parlera que de toi.

- Osmond… articula l’adolescent pour l’empêcher d’en dire davantage.

C’était encore trop difficile à entendre pour lui.

- Je sais. À ton âge, tu n’es pas prêt, il faut que tu mûrisses, que tu prennes assez de recul sur la situation. Mais plus tard, peut-être que tu repenseras à moi, et tu comprendras tout ce que je viens de te dire.

Philéas finit par hocher la tête, terrassé par le sommeil. Ses yeux bouffis et sa mauvaise mine n’échappèrent pas à Osmond qui lui ordonna de partir se coucher. Au moment où l’adolescent passa la porte, la voix empreinte de tristesse du vieil homme retentit jusqu’à lui :

- Promets-moi de veiller sur eux.

Le jeune garçon comprit par « eux » qu’Osmond faisait allusion à son peuple. D’un air mal assuré, Philéas fit glisser sa main le long de la porte et, avant d’abaisser la poignée, il répondit :

- Je vous le promets.

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