4. Escapade nocturne

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Ariane

Des froissements de draps et des bruits de pas faisant craquer le parquet extirpèrent Ariane de son sommeil. Elle battit difficilement des cils, ouvrit peu à peu les yeux et tourna la tête vers le rayon de lumière qui s’infiltrait par les volets, la joue appuyée contre son oreiller. Elle remarqua aux lits vides de Justine et de Constance qu’elle était la dernière à s’être réveillée. Embarrassée, elle s’assit en tailleur sur son lit et s’empressa de remplacer sa natte ébouriffée par un chignon rapide. De longues boucles rousses s’écrasèrent sur ses épaules lorsqu’elle eut fini, ce qui eut le don de l’agacer ; elle détestait sa chevelure impossible à coiffer.

Pieds nus, sans se demander s’il fallait enlever le débardeur et le pantacourt trop larges dont elle avait hérité de sa sœur en guise de pyjama, elle sortit de la chambre pour se rendre dans les couloirs. Même dans sa grande maison familiale, elle n’en avait jamais vu de si profonds ; ils semblaient être murés depuis des siècles, et la rambarde en bois qui longeait l’escalier était couverte de poussière. Des peintures à l’huile encadrées d’or resplendissaient dans les galeries à la lueur du soleil, représentant des portraits d’aristocrates endimanchés qu’Ariane contemplait depuis les escaliers ; elle aimait s’imprégner des couleurs et de la technique artistique. En un coup d’œil, elle avait réussi à repérer l’époque à laquelle les tableaux avaient été réalisés, et c’était exactement celle qu’elle appréciait ; petite, elle avait longtemps souhaité s’aventurer dans le passé pour devenir une célèbre peintre parmi tous les talentueux artistes qu’elle admirait. Dessiner des familles royales devait être assez plaisant, en fait, cela devait même être un très grand honneur.

En y repensant, elle chassa son envie de se plonger dans l’histoire de l’art encore une fois, descendit vivement les escaliers et traversa l’immense entrée lumineuse jusqu’à trouver la salle à manger. Les cinq autres étaient déjà assis autour de la table, le bruit du café que faisait bouillir Augustine comblant le silence qui s’était instauré entre les adolescents.

- Bonjour tout le monde ! lança Ariane avec gaieté.

Philéas lui sourit par-dessus le bol qu’il buvait, amusé.

- Salut, marmotte.

- J’ai tant dormi que ça ? dit-elle en grimaçant.

Justine balança ses jambes à droite de son tabouret, se dirigea vers Augustine pour se servir puis la rassura :

- T’inquiète, Endrick et Constance aussi ont eu le réveil difficile.

- Ouais, rit Philéas en entendant l’Alsacien émettre un râle. Justine, Colin et moi sommes réveillés depuis longtemps déjà. On vous a attendus pour le petit-déjeuner.

- On en a profité pour visiter le domaine, il est magnifique, enchaîna Justine.

Ariane s’installa près de Philéas et se servit en lait.

- Je n’en doute pas. J’ai adoré les tableaux.

- N’est-ce pas ? Petite, mon grand-père me faisait l’éloge de nos ancêtres devant ces toiles, mais je les entretiens mal, elles doivent être envahies par les toiles d’araignées, répondit Augustine en se trouvant une place au bout de la table.

- Savez-vous où se trouve Osmond ? s’enquit Constance après avoir croqué dans une tartine.

- Il prend l’air dehors, je crois qu’il vous attend, ajouta la vieille dame.

Ariane se dépêcha de terminer son repas, les lèvres aussitôt tachées de lait.

- Mince, on s’est sûrement réveillés trop tard, s’inquiéta Ariane en se levant pour mettre sa tasse dans l’évier.

Les autres se levèrent un à un pour l’aider à faire la vaisselle. Endrick grommela quelque chose d’inaudible après s’être mis péniblement debout.

- Toi, t’es pas du matin, lui chuchota Philéas, l’air taquin.

- Je sais, et j’ai horreur qu’on me le dise, maugréa Endrick.

Il passa une main dans ses cheveux en bataille et sortit de la salle à manger après avoir fini sa vaisselle, l’allure nonchalante. Ariane ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel avec Philéas. Endrick n’était pas bien méchant, et pour le constater, elle essayait simplement de prendre un peu de recul pour passer outre son sarcasme. La jeune fille rousse regagna sa chambre, se changea rapidement en une tenue légère à cause de la chaleur puis, après avoir attendu Justine et Constance, se rendit dans la forêt avec elles pour rejoindre Osmond. Les trois garçons étaient déjà avec lui, contemplant silencieusement la volière qui se dressait face à eux. Le vieil homme s’appuyait sur un bâton en bois qui lui servait de canne, les épaules courbées et le regard dirigé vers le gigantesque enclos grillagé. Ariane crut déceler une lueur de tristesse dans ses yeux, mais le sourire qui étira ses lèvres marquées par le vieillissement la rassura immédiatement.

- Bonjour, les filles. Comment la trouvez-vous ? ajouta-t-il en pointant la volière de sa canne.

- Démentielle, souffla Justine. Je ne savais pas qu’il en existait de si grandes !

- Avec tous les arbres autour, on dirait qu’elle est transparente, fit remarquer Constance.

- C’est exact, elle se fond dans le décor, répondit Osmond.

- Vous pensez que cela a un lien avec le fait que nos deux mondes soient difficiles à pénétrer ? demanda Justine.

Osmond ne lui répondit pas dans la minute, ses yeux pers emplis de fierté braqués vers elle.

- L’arclef a ses raisons, il choisit où et quand créer un portail entre nos mondes, je ne peux donc malheureusement pas te répondre. Tu réfléchis beaucoup, jeune fille, le laurellac ne s’est pas trompé. J'imagine que tu trouves ton bonheur dans la petite bibliothèque du salon ?

L’adolescente blonde sourit timidement.

- En effet.

- Que comptez-vous nous montrer exactement, Osmond ? s’enquit Constance.

- Rien d’autre que cette volière. Je vais vous aider à entraîner votre oisillon de sorte à ce qu’il ne s’échappe pas ; pour le moment, c’est moi qu’ils suivent, j’ai dû les éduquer un minimum pour ne pas les perdre en route… enfin, qu’importe. Même s’ils vous ont choisis, vous devez les rendre dociles.

- Comme un chien, quoi, dit Endrick en haussant les épaules.

Osmond rit nerveusement :

- J’ignore ce qu’est un chien, Endrick.

Ariane ressentit un pincement au cœur sans réellement en connaître la raison.

- Sérieusement ? intervint-elle, soudain perplexe. Il n’y a que des oiseaux dans votre monde ?

- L’oiseau n’est pas ton animal préféré, je me trompe ? fit Osmond en plissant les yeux.

Ariane eut à peine le temps d’ouvrir la bouche qu’il la prit par les épaules pour l’emmener jusqu’à la porte de la volière.

- Saurais-tu reconnaître le tien ? lui demanda-t-il.

Frissonnante, Ariane suivit du regard une tache orangée s’envoler d’un arbre et filer à toute vitesse dans les hautes herbes. Elle le pointa du doigt sans lever les yeux vers Osmond, effarée de voir les brindilles asséchées s’enflammer au contact des ailes de l’oisillon.

- C’est lui, souffla-t-elle. Le phoenix.

- As-tu peur de lui ? l’interrogea Osmond avec douceur.

Comprenant que ses camarades les observaient avec attention, Ariane mentit en reprenant Justine mot pour mot :

- Bien sûr que non, j’ai confiance en lui.

Étonné, le vieil homme haussa un sourcil. Il ne la croyait pas, elle le savait ; pourtant, en son for intérieur, elle désirait ardemment se laisser convaincre par les dons de son oisillon.

- Dans ce cas… entre, lâcha Osmond en ouvrant la porte d’un coup de canne.

Lorsqu’il la força à prendre un sachet contenant des petits crustacés, Ariane comprit qu’il s’agissait de friandises pour appâter le volatile. Elle se résolut à avancer d’un pas, la peur la tenant au ventre ; ce phoenix brûlant tout sur son passage ne la rassurait pas.

Il a fallu que je tombe sur celui-là… j’envie les autres, se dit-elle, une grimace aux lèvres.

Elle vit foncer vers elle l’oisillon et, malgré sa petite taille par apport à celle de l’adolescente, les étincelles qui entouraient son corps brûlant la firent paniquer. Elle lâcha le sachet entrouvert, se retourna et prit ses jambes à son cou pour refermer la porte derrière elle. Le phoenix cracha un jet de flammes vers elle afin d’exprimer sa frustration, ce qu’elle anticipa en se baissant brusquement, les mains cramponnées au grillage.

- Ce n’est qu’un oisillon, murmura Osmond en posant une main sur son épaule. Il n’arrive pas à se maîtriser, c’est à toi de lui apprendre.

Ariane se redressa, les lèvres tremblantes.

- Je n’y arriverai pas. Je suis désolée.

- Ariane, tu devrais réessayer… lança Philéas alors qu’elle marchait pour rentrer.

- Il faudra bien t’y mettre si tu veux venir avec nous, ajouta Constance.

- Eh bien je n’irai pas, marmonna la rousse en s’éloignant d’un pas vif, les larmes aux yeux.

C’était la première fois qu’Ariane abandonnait si vite un but ; elle regrettait fortement de s'être mis en tête qu’un caractère dénué de persévérance était synonyme de lâcheté. Être entourée d'animaux à plumes n'était pas un problème pour elle, non, mais elle détestait le fait d’avoir quitté sa famille dont elle ne pouvait pas se passer pour se retrouver en compagnie d’un oiseau en particulier qui l’effrayait. Son chignon roux se défaisait en de grosses boucles rebelles à mesure qu’elle s’enfonçait dans le domaine, et lorsqu’elle se mit à la fenêtre de sa chambre pour observer la volière au loin, ce fut trop. Les larmes perlaient le long de ses joues rouges pendant qu’elle fixait anxieusement ses camarades rester sans crainte auprès des volatiles. Ils ne savaient peut-être pas ce qu’était l’amour véritable d’une famille. Ou bien n’étaient-ils pas craintifs de s’aventurer dans une histoire trop irréaliste pour être vraie.

Tu vois un phoenix de tes propres yeux, et tu doutes encore ? lui lança sa petite voix intérieure.

Ariane porta une main à ses lèvres et se laissa tomber sur son lit. Son téléphone, branché à l’une des rares multiprises du domaine, débordait de notifications de ses parents. Elle n’avait pas osé les ouvrir de la journée.

- Ariane ? retentit une voix masculine accompagnée d’un frappement à la porte.

La jeune fille essuya ses yeux, reprit sa respiration et répondit :

- Si c’est toi, Philéas, je…

- Non, ce n’est pas lui.

À la plus grande surprise de la rousse, Endrick venait de s’introduire dans la pièce. Ses cheveux noirs décoiffés et son sourire éternellement collé à ses lèvres lui donnèrent instantanément l’envie d’arrêter de pleurer.

- D-désolée, c’est juste que Philéas est trop attentif avec moi, je ne voulais pas qu’il prenne la peine de venir…

- Tu n’as pas à te justifier, la rassura Endrick en s’asseyant à côté d’elle.

Son poids sur le matelas manqua de faire glisser l’adolescente vers lui.

- Mais vous êtes bons amis, je ne veux pas que tu te fasses de fausses idées, murmura-t-elle en jouant avec ses cheveux.

- Ça va, je comprends. Comment tu te sens ?

Lorsque les yeux sombres d’Endrick croisèrent les siens et qu’elle comprit qu’il était réellement inquiet, les larmes menacèrent de couler à nouveau.

- Depuis quand est-ce que ça t’intéresse ? renifla-t-elle, secouée par les sanglots.

- On est une équipe, maintenant, on doit être solidaires. Ça aurait été toi, Justine, Philéas ou Colin, j’aurais fait pareil.

- Oh, tu parles, pour Colin ! Il est trop réservé pour s’enfuir devant tout le monde, et puis tu l’embêtes souvent, ça m’étonnerait que tu t’intéresses à ses sentiments.

- Je n’arrive pas à le cerner, mais je t’assure que je l’aurais fait. Bon, je t’accorde que si ça avait été Constance…

Il termina sa phrase par un rire. Ariane eut du mal à le prendre au sérieux.

- Où est passé ton sarcasme ? s’étonna-t-elle.

Endrick haussa les épaules.

- Il y a un temps pour tout.

- Tu m’épates, murmura la rousse. Devant tout le monde tu parais si confiant, à plaisanter et à ne pas prêter attention à ce que les autres peuvent bien penser. Mais tu restes quand même à l’écoute.

L’Alsacien se racla la gorge et, après s’être réinstallé confortablement, il répondit :

- Je vais te le dire franchement, mais tu es la seule avec Philéas qui ne me prend pas la tête. J’espère qu’on va bien s’entendre.

Ariane se détendit. Il avait réussi à lui arracher un léger sourire.

- Je l’espère aussi.

- Tu ne veux toujours pas essayer d’apprivoiser cette boule de feu tueuse d’homme ? tenta-t-il.

- Tu exagères, s’esclaffa-t-elle.

- Plus sérieusement… tu comptes vraiment tout laisser tomber ? demanda-t-il.

- Non, bien sûr que non, soupira-t-elle. Il me faut du temps, c’est tout.

Endrick serra les dents puis, après être resté silencieux quelques secondes, il proposa :

- Si tu veux, on y retourne tous les deux, cette nuit. Je t’aiderai à choper l’oiseau et à l’empêcher de prendre feu.

Les yeux écarquillés, Ariane se tourna vers lui :

- Comment ?

- On prend un seau d’eau et c’est terminé.

- Tu… tu veux le noyer ? s’étrangla-t-elle.

Endrick fut pris d’un fou rire.

- Pour qui tu me prends ? On va simplement lui donner un bain, si tu vois ce que je veux dire.

- Je ne sais pas si c’est une bonne idée… Osmond me l’aurait dit si c’était une solution…

- Osmond est trop mystérieux. Il nous a prévenus qu’il fallait apprendre par nous-même la façon dont on devait se rapprocher de notre oiseau, alors pourquoi pas de l’eau ? Je ne vois pas en quoi c’est dérangeant.

Ariane se mordit les lèvres et, après avoir soutenu le regard encourageant du brun, elle lâcha :

- D’accord, d’accord. Mais tu n’en parles à personne, je ne veux faire ça qu’avec toi.

- Super.

Endrick tendit vaguement la main, ce à quoi elle répondit en tapant dedans.

- Ce soir, vingt-deux heures, lui dit-il à voix basse.

- Vingt-deux heures… très bien, murmura-t-elle.

Les adolescents ne se concertèrent plus sur ce sujet à partir du reste de la journée. Ils se tenaient éloignés pour ne pas éveiller les soupçons des autres, et Ariane échappait au regard attristé d’Osmond qui ne la quittait plus. Elle préférait l’ignorer pour lui prouver qu’elle n’avait pas besoin d’être couvée, encore moins si elle paraissait fragile à ses yeux. Lorsque le soir vînt et que le dîner passa, la jeune fille fit mine de remonter avec Constance et Justine pour se changer en pyjama dans la salle de bain. En réalité, elle s’empressa d’enfiler une polaire grise et un jogging pour être plus confortable, laissa tomber ses longs cheveux en désordre derrière sa capuche et se brossa les dents pour ne pas paraître suspecte. Vingt et une heure cinquante-cinq s’affichèrent sur son téléphone au moment où elle sortit discrètement de la salle de bain.

- Ariane ? Où tu vas ?

La rousse se retourna, visiblement ennuyée d’être interrogée par Justine. Celle-ci brossait ses cheveux blonds au-dessus de son t-shirt ample et coloré, les sourcils froncés.

- Je vais aux toilettes, je reviens, finit-elle par mentir en remerciant fortement le plombier d’avoir construit la tuyauterie des toilettes en dehors de la salle de bain.

Constance détacha soudainement son nez de son écran, décidant de se joindre à la conversation :

- Dans cette tenue ?

Les visages des deux jeunes filles affichaient une expression incrédule qu’Ariane eut du mal à éviter.

- Je… oui, je compte prendre l’air après, balbutia la rousse.

- Tu veux qu’on t’accompagne ? proposa gentiment Justine. On a bien vu que ça n’allait pas cette après-midi…

- On est tous dans la même galère, tu sais, soupira Constance en roulant les yeux. Alors n’hésite pas.

- Merci, c’est gentil, répondit Ariane, stupéfaite du soutien de la belle brune. Mais ça ira, j’ai… besoin d’être seule.

Elle se glissa derrière la porte et la referma sans dire un mot de plus, soulagée de ne pas avoir subi cet interrogatoire plus longtemps. Dévalant les grands escaliers dans l’obscurité, Ariane crut ne jamais en finir jusqu’à ce qu’une lumière au rez-de-chaussée l’arrêtât dans sa course désespérée. Dehors, sous le lampadaire fixé à la majestueuse porte rouge d’entrée, se tenait Endrick, enveloppé de sa fidèle veste en jean par dessus son pyjama. L’adolescente rousse rentra ses mains dans ses manches en s’approchant doucement de lui et le fit sursauter en le saluant à voix basse.

- Désolée, fit-elle, les épaules crispées. Tu as l’eau ?

- Elle est là, chuchota-t-il en hissant une bassine.

- Tu es sûr de toi ?

Endrick réprima un sourire moqueur.

- Non, c’est une connerie. Tu sais, on devrait remonter dans nos chambres… Osmond veut qu’on se lève tôt demain, je préférerai t’éviter mes envies de meurtres dès le matin.

Ariane lui donna un coup coude en se mordant les lèvres pour ne pas rire.

- Plus sérieusement, si tu veux le faire seule et tranquillement, c’est maintenant ou jamais, reprit Endrick en fixant la volière au loin sous les étoiles.

- Le ciel est dégagé et la lune éclaire bien la forêt, commenta Ariane. Allons-y.

- Comme vous voudrez, mademoiselle. Mais je me dois de vous rappeler qu’il s’agit de votre mission, et non de la mienne, la railla-t-il en tendant brusquement la bassine jusqu’au ventre de la rousse.

Celle-ci l’attrapa maladroitement en sentant ses joues rougir sous la pression ; avec l’humour d’Endrick, elle avait presque oublié qu’elle seule était responsable de leur escapade en pleine nuit. Les adolescents se lancèrent finalement un regard complice avant de s’engager dans la forêt d’un pas assuré, les oreilles aux aguets. Seul le frottement de leurs chaussures dans l’herbe se faisait entendre dans le silence de la nature et, malgré la lune éclatante, Ariane n’osait pas se détacher de l’épaule de son compagnon de peur de s’éloigner de lui. Le jeune garçon s’en rendit rapidement compte et lui demanda d’un air soucieux :

- Tu as peur ?

Alors qu’elle s’apprêtait à lui répondre, une ombre devant la porte de la volière attira immédiatement son attention ; voyant que c’était un homme qui s’approchait d’eux, elle hurla de peur et jeta de la moitié du contenu de la bassine sur le visage de l’inconnu. Endrick s’empressa de plaquer sa main sur sa bouche tremblante pour la faire taire, l’air contrarié.

- Ariane ! siffla une voix qui lui était familière. Je suis trempé, maintenant !

Il sortit de l’ombre en enlevant son pull humide et la jeune fille put alors le reconnaître.

- P-Philéas ? balbutia-t-elle en chassant la main d’Endrick.

- J’arrive pas à le croire, maugréa l’Alsacien en levant la tête vers le domaine. La lumière de la chambre d’Augustine vient de s’allumer.

- Ça ne t’étonne pas qu’il surgisse de nulle part ? s’offusqua-t-elle.

- J’observais les oiseaux, c’est tout, soupira Philéas. Et vous, qu’est-ce que vous faites ici ?

- Ne raconte rien à Osmond… grimaça Ariane en tenant tant bien que mal la bassine entre ses mains. Mais on… Endrick, s’il te plaît, va faire le guet au lieu de me regarder comme ça, tu me perturbes.

Des plis se formèrent entre ses mèches brunes éparpillées tandis que son regard était dirigé vers la bassine puis, après avoir grommelé qu’il avait mis du temps à la remplir, il fit quelques pas derrière elle pour fixer la lumière qui s’était allumée à l’une des fenêtres.

- Bref, pour faire court, on essaye de trouver un moyen de maîtriser cet idiot de phoenix, souffla Ariane après avoir réfléchi à la façon dont l’annoncer.

Philéas se figea sous les rayons de la lune.

- Avec une bassine à eau ? Vraiment ?

- Mets ton bon sens de côté cinq minutes, le supplia Ariane. Je veux absolument m’occuper de mon oiseau.

- Si Osmond savait qu’il fallait de l’eau pour le soumettre, il te l’aurait déjà dit.

- Philéas…

- C’est de la folie, tu ne sais pas comment il peut réagir !

- Je suis certaine que tu gardes très bien les secrets et que je peux compter sur toi, le défia Ariane avec sérieux.

Philéas tiqua, les poings serrés.

- D’accord, lâcha-t-il. Je ne dirai rien. Mais si ça tourne mal…

- Tu n’es en rien impliqué dans l’affaire, lui promit-elle. Tu peux m’ouvrir la porte ? Je suis un peu encombrée.

- Non, répondit clairement Philéas en faisant un pas sur le côté. Je n’aggraverai pas les choses.

Ariane soutint son regard pendant un instant, frustrée de ne pas être aidée. Tous deux se firent face sans un mot, jusqu’à ce que les bruits de pas d’Endrick retentissent.

- La chambre d’Augustine s’est éteinte, intervint-il, son murmure se mêlant au bruissement du vent tiède.

- J’ai une idée, déclara Ariane sans quitter Philéas des yeux. Endrick, tu prends la bassine et tu t’éloignes, moi, j’essayerai d’attirer le phoenix hors de la volière. Une fois que tu le verras à l’extérieur, tu l’asperges d’eau et je le récupère.

- Quoi ? Pourquoi ce serait à moi de faire ça ? s’agaça-t-il.

- Parce-que je suis la seule vers qui le phoenix se dirige quand je rentre. C’est aussi simple que ça, sourit-elle pour provoquer Philéas.

Celui-ci semblait sur le point d’exploser mais ne dit rien, trop judicieux pour entrer dans le jeu d’Ariane. Il se contentait de l’observer se positionner devant la porte pendant qu'Endrick se déplaçait péniblement vers l’arrière.

- À trois, chuchota la jeune fille rousse en faisant signe à l’Alsacien. Un… deux…

Elle prononça à peine le nombre trois qu’elle s’engouffra dans la volière et fit de grands mouvements pour être plus facilement repérée par son volatile. Celui-ci quitta sa branche après l’avoir vue, déploya ses longues ailes enflammées et vola jusqu’à elle comme elle l’avait présumé. Ariane ouvrit grand la porte et courut jusqu’à Endrick en priant pour que le plan marchât ; le phoenix la suivit à toute vitesse, mais au moment où le garçon brun éleva la bassine au dessus de lui, le volatile prit une poussée d’accélération et le heurta de plein fouet. Dans un râle étouffé, Endrick fut projeté quelques mètres plus loin, tombant tête la première sur le sol avec une marque de brûlure sur son haut de pyjama.

- ENDRICK ! s’écrièrent Ariane et Philéas en se précipitant vers lui, affolés.

Ils se laissèrent tomber à genoux à côté du blessé et, par réflexe, lui arrachèrent une partie de son t-shirt roussi ; une inflammation s’était propagée sur son torse à vif qui se soulevait difficilement. Tandis que Philéas tentait de le réveiller, Ariane suivait tristement des yeux son oiseau qui s’envolait au dessus des arbres.

- Tu es contente, maintenant ? s’énerva Philéas en faisant son possible pour Endrick. Il est inconscient, et on n’a rien sur nous pour le soigner !

La rousse ne répondit pas tant le poids de la culpabilité l’affligeait. Des larmes s’échappèrent de ses yeux lorsque, après une bonne claque de la part de l’Asiatique, Endrick reprit ses esprits.

- C’est une sacrée brûlure. Comment tu te sens ? s’alarma Philéas.

- Un peu assommé. Vous n’êtes pas blessés ? demanda faiblement Endrick.

- Non, tout va bien, dit-elle en essuyant ses joues.

- Je crois que ton oiseau a tenté de te protéger, fit-il, un rictus se formant au coin de ses lèvres.

- Ne pense plus à lui, o-on va te ramener au domaine, je suis… tellement, tellement désolée Endrick, bafouilla-t-elle en l’aidant à se redresser. Tout est de ma faute.

Celui-ci lui sourit pour la rassurer puis se leva.

- C'était mon idée, Ariane. Ça va, je peux marcher, marmonna-t-il en refusant le bras de Philéas. Par où est parti le phoenix ?

- Arrête-toi, tu ne vas pas bien, s’exclama Ariane en l’attrapant par la manche.

- J’ai simplement été sonné, la brûlure n’est pas si terrible. Par contre, je ne sais pas si je pourrais supporter la claque de Philéas… grimaça le blessé.

- Idiot, grogna l’Asiatique, amusé.

Les trois adolescents se tournèrent vers l’immense champ de blé par lequel était passé le phoenix, le crépitement des flammes retentissant dans la nuit criblée d’étoiles. Ce fut dans un silence angoissant que la voix de Philéas, emplie de douceur, brisa la tension entre Ariane et lui :

- Je suis désolé de m’être emporté alors que tu viens de perdre ton oiseau. C’était bête de ma part.

- Si je t’avais écouté, il ne serait jamais parti, marmonna-t-elle. Tu n’as pas à t’excuser.

D’un geste brusque, Endrick pointa du doigt la forêt à l’autre bout du champ et dit d’une voix rauque :

- Regardez, là bas !

Ariane porta son regard vers les arbres au loin, son regard s’illuminant en apercevant une tache orange survoler le ciel. Sans réfléchir, elle s’élança dans la pente qui menait au champ enflammé et, coupant sur la droite pour échapper au feu, elle courut à toute vitesse sous les cris des garçons. À peine allait-elle se retourner pour leur dire de l’attendre qu’ils la rejoignirent dans sa course folle, essoufflés.

- Endrick, pas avec ta blessure, tu es fou ! hurla-t-elle alors qu’ils se rangeaient à ses côtés.

- Fou de suivre une habituée de la course à pied, ouais ! rétorqua-t-il avec difficulté.

Ariane écartait les longues tiges devant eux pour leur faciliter le passage, concentrée sur son objectif. Elle ne quittait pas des yeux son volatile qui tournait en rond, certaine de pouvoir réussir à l’attraper. Cependant, au moment où elle crut avoir atteint à temps la forêt, son oiseau disparut à nouveau à travers les feuillages, laissant sur son passage des brindilles consumées que Philéas ramassa à leur arrivée.

- On devrait les suivre, suggéra-t-il à voix basse.

Sans perdre espoir, Ariane jeta un coup d’œil pour s’assurer qu’Endrick allait bien, prit sa main ainsi que celle de Philéas pour ne pas les perdre de vue dans l’obscurité, puis emprunta l’allée d’arbres qui se présentait à eux. Perdus, frissonnants et anxieux, ils tentèrent de ne pas se laisser intimider par ce vaste espace dénué de lumière ; seules de minuscules étincelles de feu guidaient leur chemin. Ariane guettait les moindres mouvements autour d’elle pour en finir au plus vite avec cette désagréable mésaventure, les mains tremblant entre celles de ses amis. Elle se sentait protégée à leurs côtés, mais le danger pouvait survenir de n’importe quel taillis.

- Plus un geste, chuchota Philéas en s’arrêtant net.

Il leur fit comprendre que le phoenix venait de se poser sur la branche d’un arbre d’un signe du doigt. Ariane les lâcha aussitôt, trottina malgré leurs protestations silencieuses et escalada sans hésiter le chêne au tronc noueux. Ses branches basses lui facilitaient la tâche, d’autant plus qu’elle était une excellente grimpeuse depuis qu’elle et ses sœurs s’étaient découvert une passion pour les arbres dans leur jardin. Après s’être hissée sur la bonne branche, elle s’accroupit et, tel un chat avançant avec grâce et équilibre, elle se rapprocha lentement de son volatile. Les battements de son cœur s’intensifiaient dans sa poitrine à mesure qu’elle progressait, sereine face à la chaleur qui faisait rougir son visage. Le phoenix s’interrompit dans sa toilette en la voyant, soudain figé dans son élan. Il semblait curieux de voir de quoi était capable sa maîtresse, au point qu’Ariane crut presque qu’il l’encourageait à venir vers lui d’un battement d’aile. Sa main gauche atteignit enfin la partie noircie de la branche sous les pattes du phoenix, ce qui lui permit de lever doucement la main droite vers son bec.

- Fais attention, lui lança Philéas en se positionnant sous l’arbre avec Endrick.

Elle hésita puis, sentant que la chaleur devenait invivable, elle s’empressa de caresser le bec de l’animal par pur réflexe. Le phoenix se détendit aussitôt et se désenflamma au bout d’une seconde au plus grand soulagement de la rousse.

- Pourquoi n’ai-je pas fait ça plus tôt ? murmura-t-elle, le cœur serré.

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