1. Une nouvelle rencontre

20 minutes de lecture

Justine

Appuyée contre le rebord de la fenêtre de sa chambre, Justine contemplait la vue de son jardin fleuri. Sa chemise de nuit flottante estompait ses formes, ses prunelles grises observaient calmement le paysage qui s’étendait devant elle et ses pieds nus frémissaient chaque fois que la brise matinale soulevait les rideaux veloutés pendus à ses côtés. La jeune fille inspira profondément en pressant les paumes de ses mains contre ses joues, le cœur battant la chamade. A la lumière du soleil, ses longues ondulations blondes retombaient lourdement en cascade derrière ses épaules dénudées, et leur éclat doré se reflétait dans la vitre devant laquelle elle était agenouillée. La fraîcheur du mois de juin avait envahi la ville de Besançon en une semaine, retardant l’été que Justine attendait désespérément.

Comme si elle cherchait à attraper le paysage verdoyant au loin, l’adolescente fit danser ses doigts rouges à travers les rayons de l’astre du jour, l’air rêveur. Personne ne pouvait la sortir des pensées fourmillantes dans lesquelles elle était plongée. Profitant le plus possible de la chaleur qui se répandait sur sa peau, la jeune fille ferma un instant les yeux en se demandant ce qu’elle deviendrait une fois l’occasion venue pour elle de franchir les collines de sa ville natale. Celles-ci s’élevaient en hauteur de sorte à laisser deviner le monde qui s’y cachait derrière, et Justine n’y avait presque jamais mis les pieds. Habitant à l’ouest avec ses grands-parents, à Rosemont plus précisément, elle n’avait jamais eu la nécessité de voyager, mis à part dans les moindres recoins de la ville qu’elle connaissait par cœur ainsi que dans la région de temps en temps.

Certes, ses grands-parents estimaient qu’elle n’avait pas besoin de quitter Besançon, cependant, elle avait la sensation que quelque chose l’attendait hors de l’amas d’immeubles gris qui s’élevait dans le décor immuable de la ville ; une attraction viscérale lui sommait de se détacher de tout ce qu’elle connaissait jusqu’à présent pour découvrir un monde empli de ressources illimitées qui l’aideraient à approfondir ses connaissances. Justine détestait ignorer ; sa curiosité débordait, ses envies d’apprendre la rongeaient, ses questions existentielles ou scientifiques avaient le don de déstabiliser son entourage, et ses bibliothèques croulaient sous les livres froissés et annotés. Lorsque l'on félicitait son caractère brillant et sa qualité à agir avec prudence et logique, le rouge lui montait immédiatement aux pommettes et ses joues empourprées faisaient ressortir son visage rose tapissé d'une multitude d'éphélides discrètes. Pour Justine, un compliment se méritait ; ce n’était pas le cas lorsqu’on lui faisait remarquer son intelligence trop souvent sur-estimée selon elle. Elle n’avait nullement besoin de reconnaissance et encore moins venant d’inconnus qui la flattaient pour la moindre once de perspicacité dont elle disposait naturellement. C’était de la triche. Tout ce qu’elle voulait, c’était enrichir son savoir pour son propre besoin et non pour attirer l’attention, ce qui était malheureusement le cas à Besançon. Peut-être qu’ailleurs, une autre vie l’attendait, sans remarques désagréables et sans l’étiquette que l’on lui avait collée dès son plus jeune âge.

Alors que l’adolescente commençait à se rendormir la tête plongée dans les bras, une voix douce depuis les escaliers la tira de sa somnolence :

- Justine ! Tu viens prendre ton petit-déjeuner ?

La jeune fille bailla à s’en décrocher la mâchoire avant de répondre :

- J’arrive…

Justine oublia rapidement ses envies de trouver un échappatoire à son quotidien, enfila un long châle en laine par dessus sa chemisette et descendit les escaliers à pas menus. La chaleureuse cuisine en bois, récemment repeinte en bleue, baignait dans la lumière du soleil, éclairant ainsi la petite table recouverte d’une nappe à carreaux à laquelle s’étaient installés ses grands-parents. Trop absorbés dans leur discussion pour voir que Justine s’était servi un bol de céréales avant de s’asseoir à côté d’eux, ils continuèrent :

- C’est sûrement lié à la brasure, si tu veux mon avis.

- Google me dit que c’est un assemblage de métaux par brasure. Tu as vu juste, Colette chérie, ajouta fièrement son grand-père.

Sa grand-mère lui arracha le téléphone des mains, outrée.

- Tu triches, Alain.

- Je ne pouvais pas deviner le mot !

Amusée, Justine observa ses grands-parents débattre la page de mots-croisés dans le journal du jour. Comme tous les matins, Colette tentait de réfléchir longuement plutôt que de se laisser tenter par les dictionnaires numériques ; Justine avait hérité de ses traits doux qui ne s’étiraient que très peu sous l’impulsion de la colère, colère qui ne s’éveillait que lorsque Alain, son mari, ne pouvait s’empêcher de se renseigner sur internet pour satisfaire son caractère impatient.

- Bon, soupira sa grand-mère. Je n’ai pas fait assez d’études scientifiques pour savoir ce qu’est un élément de brasage.

- Et il ne fait que deux lettres, marmonna son mari. C’est impossible.

- Essayez Sn, suggéra Justine.

Colette la regarda avec des yeux ronds, tandis que Alain lança en souriant :

- Tiens, Justine. Bonjour ma grande.

- Pourquoi… pourquoi Sn ? demanda sa grand-mère avec prudence.

Justine termina son bol, jeta un coup d’œil par dessus son épaule en passant derrière ses grands-parents, puis s’expliqua en fronçant les sourcils :

- Eh bien, pendant que vous déblatériez sur le sujet, je me suis concentrée sur un autre mot, celui de la ligne verticale qui contient la première lettre de l’élément de brasage. C’est écrit abscons sur le côté. C’est bien un synonyme d’obscur, pas vrai ? Alors j’ai tenté de placer obscur dans les six cases, ce qui a fonctionné… j’ai donc eu la première lettre de l’élément, qui est s. Ensuite, plus besoin de réfléchir… un métal qui commence par s et qui ne fait que deux lettres est certainement un symbole, et il n’y en n’a pas trente-six mille. L’étain était donc la bonne solution, étant donné qu’il a Sn pour symbole dans le tableau périodique.

Colette, qui avait pourtant l’habitude de voir Justine répondre brillamment, resta bouche-bée tant la fierté qu’elle éprouvait pour sa petite fille l’envahissait. Alain, lui, se contenta de râler :

- Voilà pourquoi je lui interdis de faire mes mots croisés à ma place.

Il l’attrapa tout de même par la taille et lui embrassa la joue. Justine éclata de rire en sentant ses doigts la chatouiller, puis elle embrassa le front de sa grand-mère qui ne cessait de répéter à quel point elle était impressionnée de la voir réfléchir si vite.

- Je suis avisée, c’est tout, se contenta de répondre l’adolescente.

- Ça, c’est toi qui le dis, la taquina son grand-père. Tu es plus qu’avisée, Titou.

- Vous n’arrêterez jamais avec ce surnom, pas vrai ? marmonna la jeune fille, mi-amusée, mi-exaspérée.

- Est-ce que tu comptes voir des amis, aujourd’hui ? lui demanda sa grand-mère qui était légèrement dure d’oreille.

- Alix et Margot, vous voulez-dire ?

Justine n’avait que très peu d’amis, seul le le trio qu’elle et ses amies dignes de confiance formaient était tout ce qui lui importait.

- Eh bien, l’une est partie dans le sud pendant les vacances, et l’autre fête l’anniversaire de son petit-frère dans l’après-midi, alors… non, je reste ici.

Émue, sa grand-mère prit sa main avec douceur et, en secouant ses cheveux blancs comme la neige, elle murmura :

- Je ne veux pas que tu t’ennuies, ma puce.

- Ce n’est pas le cas. J’ai plusieurs choses à faire. Je peux vous laisser ?

- Mais oui, va vite, lui répondit son grand-père en se levant pour ranger le lait dans le frigidaire.

Malgré son affirmation à propos des soit-disant occupations qui l’attendaient, Justine monta les escaliers sans grande conviction. Le vide en elle s’accroissait à mesure qu’elle gravissait les marches. Son cœur se resserrait et les images qu’elle façonnait à l’aide de souvenirs flous lui faisaient monter les larmes aux yeux. La crainte de vivre un nouvel abandon depuis que ses parents l’avaient quittée à l’âge de trois ans se transformait en une solitude interne et muette ; les ayant à peine connus, elle gardait en mémoire leur visage grâce à quelques photographies et pourtant, ils lui manquaient terriblement. Quelque chose de profond remuait en elle, et même si elle s’efforçait de ne rien laisser paraître, Justine savait que le fait de ne pas avoir été tout de suite prévenue du décès de ses parents avait causé en elle une blessure encore fragile.

La réaction prévenante des adultes avait, malgré leur intention de la préserver, créé dans son esprit une multitude de questions sans réponses qui l’avaient terrifiée. Elle se souvenait de ses grands-parents évasifs, de ses oncles et tantes distants, de l’absence de réponses qu’elle avait désespérément cherchées, puis du moment soudain où son entourage avait enfin pu mettre un mot sur les craintes de la jeune fille.

La mort.

Trop jeune pour apprendre à faire son deuil, elle avait grandi avec un sentiment de culpabilité et une imagination débordante emplie de scénarios atroces. Elle n’avait jamais su comment réagir ; elle supposait que sa soif d’en apprendre un peu plus chaque jour était due à son attente glaçante dans le passé. Celle de revoir un jour ses parents rentrer pour la serrer contre eux, souriants et aimants, rassurants et désolés de l’avoir laissée. Justine remonta le haut de son châle jusqu’à son menton, chassa ses pensées et retourna dans sa chambre afin de se perdre dans les pages de ses romans volumineux adorés. Mais avant de pouvoir atteindre sa bibliothèque, un mouvement derrière sa fenêtre ouverte attira son attention. La chaleur du soleil avait réchauffé sa chambre, le vent se faisait moins frais et plus un bruit ne venait perturber le silence qui régnait. Justine avança d’un pas, méfiante. Ce qu’elle avait vu passer à toute vitesse du coin de l’œil n’avait rien d’ordinaire, elle en était certaine. Au moment où elle s’apprêtait à passer la tête par la fenêtre, une boule de plumes jaillissant de nulle part confirma ses doutes ; surprise, la jeune fille recula brusquement, glissa sur son tapis et tomba sur le coccyx en un bruit sourd. L’oisillon voltigea au dessus de sa tête, rasant le plafond au millimètre près, le bec pointé vers le bas.

- Aïe… maugréa Justine après s’être rassise péniblement.

Elle lança un regard noir au volatile tout en massant son dos ; la façon dont il avait atterri ici l’intriguait plus qu’elle ne voulait l’admettre. Après avoir examiné attentivement la bête en plissant les yeux à cause de sa petite envergure, l’adolescente ouvrit grand la bouche en remarquant qu’il s’agissait d’une espèce qu’elle ne connaissait pas.

- Je ne comprends pas… marmonna-t-elle en le fixant, nerveuse. Je devrais te reconnaître…

Elle crut tout d’abord qu’il s’agissait d’un colibri, mais il était presque impossible d’en voir à Besançon, ce n’était pas le lieu de vie naturel d’une telle espèce. De plus, son plumage luisait comme s’il était constitué d’écailles, sa tête paraissait trop lourde pour son corps et sa couleur changeait à la lueur du soleil, ce qui avait le don de bouleverser la jeune fille. Sa façon de voler en tournoyant l’envoûtait. Il paraissait tellement surnaturel avec les étincelles que produisaient ses ailes que Justine n’arrivait plus à savoir si elle rêvait ou non. Trop absorbée par son aspect féerique, l’adolescente eut à peine le temps de s’apercevoir que ce n’était pas le sol qu’il visait avec son long bec étrange, mais sa tête. La malheureuse ne put se relever à temps ; il piqua, fendit les airs comme une flèche et la toucha en plein crâne. Justine se retint de hurler, leva les bras vers le ciel et attrapa l’oisillon qui essayait d’atteindre à nouveau le haut de sa tête. Paniqué, celui-ci se débattit dans tous les sens en zinzinulant et, dans une mêlée furieuse de plumes et de coups de pattes dans les cheveux, Justine finit par le lâcher pour s’étendre sur le parquet, les mains sur la tête. Elle tremblait de tous ses membres tant le coup était douloureux. Après avoir longuement attendu que le volatile s’en allât, ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il s’approcha d’elle en quelques bonds sur le parquet.

- Va-t-en, gémit-elle.

L’oisillon claqua son bec à toute allure, puis tourna légèrement sa grosse tête brillante sur le côté d’un air inquiet. Il plongea ses petits yeux vifs dans la pupille grise humide de Justine, soutint son regard et attendit. Sans savoir comment, l’adolescente comprit qu’il venait d’instaurer un contact visuel amical entre eux pour la rassurer. Elle se releva alors doucement en gardant une main sur la bosse qui venait d’enfler sur sa tête, ferma les yeux et grimaça.

- Pourquoi tu m’as fait ça ? s’agaça-t-elle, encore sous le choc.

Elle n’arrivait pas à croire qu’un oisillon d’une aussi petite taille venait de l’amocher au point de lui donner l’impression d’avoir le crâne fendu en deux. D’où sortait-il ? Pourquoi ne retournait-il pas dehors ? Était-ce une espèce rare ? Comment avait-il pu la rassurer avec un simple regard ?

Un volatile ne s’attaque pas aussi facilement aux humains, normalement, songea-t-elle, le cerveau en ébullition.

- Justine, tout va bien ? cria son grand-père depuis les escaliers. Qu’est-ce que c’était que ce raffut ?

- R-rien ! répondit-elle d’une voix rauque. Je… j’ai fait tomber mes livres !

Ses yeux se posèrent sur le petit oiseau étonnamment calme. Peut-être était-il domestiqué ? Toujours tremblante, Justine ouvrit l’un des tiroirs de son bureau et sortit un mètre afin de mesurer l’étrange énergumène qui avait fait irruption dans sa chambre. Elle s’accroupit près de lui et, d’une main hésitante, elle déroula l’objet avec prudence pour ne pas l’effrayer ; heureusement pour elle, il se laissa faire sans broncher. L’adolescente constata que sa taille était de treize centimètres.

- Tu m’as l’air d’être bien grand pour un simple colibri, murmura-t-elle.

En enfouissant son mètre dans sa poche, elle s’arrêta sur un détail après avoir regardé les petites pattes arrondies de l’oiseau. Une étiquette blanche était accrochée à l’une d’elles avec un mot inscrit dessus. Justine se pencha sans plus attendre et, les sourcils froncés, lut l’écriture à voix haute :

- Ne parlez à personne de cet oisillon. S’il ne vous quitte plus, ramenez-le à son propriétaire, je vous prie, à l’adresse suivante…

Perplexe, Justine se tut en découvrant le nom du lieu de rendez-vous. Lentement, elle se rassit en tailleur et, pour ne pas céder à la panique, elle tenta de réfléchir malgré le flux de pensées qui traversait son esprit. L’adresse était à Dijon ; Justine n’y était jamais allée sans ses grands-parents. Nerveuse, elle claqua plusieurs fois l’élastique autour de son poignet, prenant conscience de la gravité de la situation. Elle ne voulait pas qu’une personne mal intentionnée l’attirât dans une ville qu’elle connaissait à peine, encore moins avec un petit oiseau fou furieux capable de la blesser.

- Tu ferais quoi, toi, hein ? lui demanda-t-elle.

L’animal semblait la regarder sévèrement, l’air de dire qu’elle commettait une grosse erreur en souhaitant ne pas le ramener. Justine ressentit à nouveau ce fort contact entre eux, cette vague de chaleur qui se répandait dans son estomac et son cœur qui ratait un battement chaque fois que les pupilles sombres de l’oisillon s’arrêtaient sur elle. Elle agrippa ses pieds nus avec force, la réalité la rattrapant soudainement. C’était un oiseau. Pas un humain. Il ne pouvait y avoir de liaison entre eux, cet animal n’avait pas la même façon de penser qu’elle.

Pourtant, tu vois bien qu’il n’agit pas comme tu le décris…

L’adolescente n’avait plus la force de cogiter dans un pareil suspense. Elle brûlait d’envie de savoir d’où venait ce volatile et la raison de sa mystérieuse présence. Après tout, peut-être avait-il l’habitude de s’échapper. Son propriétaire aurait, par précaution, attaché son adresse à sa patte. Décidée, Justine se leva, enfila sa marinière à manches mi-longues ainsi que son short beige, sortit son sac à dos noir de son placard et le jeta au sol. L’oiselet sursauta, trop préoccupé à l’observer remuer dans tous les sens.

- Désolée, bafouilla-t-elle en débranchant le câble qui rechargeait son téléphone. Je ne sais même pas pourquoi je m’excuse…

L’animal poussa un petit soupir identique à un couinement, ce qui eut le don de faire sourire l’adolescente. Elle vérifia les horaires de train sur le site de la gare la plus proche ; par chance, il y en avait un qui partait à neuf heures trente-sept. Concentrée sur l’écran lumineux, elle retint les différentes informations et bourra son sac d’objets utiles, comme sa sa carte d’identité, son porte-monnaie, ses écouteurs ainsi que son livre sur les oiseaux pour l’étudier un peu plus en profondeur dans le train. Une heure seize de trajet, ce n’était pas rien. Justine se dirigea vers l’animal, s’accroupit et lui caressa le bout de la tête. Elle n’avait plus aucune raison de s’inquiéter, désormais, l’oiseau ne semblait plus lui vouloir de mal. Elle le recueillit au creux de ses mains, le déposa dans son sac qu’elle laissa entrouvert pour laisser passer un peu d’air, attrapa ses chaussures et descendit les escaliers à toute allure. Son cerveau cherchait un stratagème pour faire croire à ses grands-parents qu’elle partait chez une amie.

Pressée, la jeune fille manqua de glisser sur le carrelage de la salle de bain ; elle se rattrapa de justesse au lavabo et tomba nez-à-nez avec son reflet dans la glace. Ses ondulations blondes étaient emmêlées, parsemées de légères plumes blanches qui s’étaient, au passage, coincées dans le col de son t-shirt. D’un geste agacé, Justine se brossa énergiquement les cheveux à l’aide d’une brosse en ignorant les nœuds qui la faisaient souffrir, se hâta de faire une longue natte puis se brossa les dents. Les aiguilles en or de sa fidèle montre noire lui indiquèrent neuf heures pile. La jeune fille était dans les temps. Après avoir chaussé ses baskets blanches et placé son sac à dos sur ses épaules, elle inspira longuement devant le miroir.

- Tout va bien là dedans ? chuchota-t-elle en passant la tête derrière l’épaule.

L’oisillon fit dépasser son bec du trou, le claqua joyeusement, puis disparut dans les profondeurs du sac. Justine ignorait pourquoi elle lui parlait, ni pourquoi elle avait l’impression qu’il lui répondait, c’était ridicule, pourtant, cela l’aidait à gérer son anxiété. Elle serra les poings, se rendit dans le salon en y apercevant ses grands-parents et les embrassa furtivement.

- Pourquoi portes-tu ce sac ? s’inquiéta sa grand-mère en fronçant les sourcils.

- Je vais chez Margot, finalement, on aimerait se voir, lança-t-elle, feignant d’être excitée.

- Mais tu avais dit que… commença son grand-père.

- Changement de plan, le coupa Justine en se dirigeant vers la porte. Je vous aime, je reviens au plus tard ce soir à dix-huit heures sans tarder.

- D’accord ma puce, répondit sa grand-mère sans grand enthousiasme. Tu prends le tram ? Elle habite à l’opposé, quand-même… tu as peut-être besoin de monnaie.

- J’ai fait mes comptes, tout est bon, merci, mentit Justine qui ne voulait pas profiter de leur gentillesse. À ce soir ! ajouta-t-elle depuis le couloir.

- À ce soir, répondirent ses grands-parents, déstabilisés.

Justine entendit à peine leur réponse à cause de la porte qu’elle avait refermée trop hâtivement derrière elle. Dix-huit minutes de trajet à pied l’attendaient pour rejoindre la gare, d’autant plus que son petit protégé pouvait s’agiter à tout moment dans son sac. L’adolescente tentait de rester sereine en suivant la direction de la longue avenue d’un pas vif, sa fausse assurance lui permettant de se convaincre elle-même que son initiative était mûrement réfléchie. Elle ne faisait rien de mal, elle ne voulait rien faire de mal. Elle claqua l’élastique à son poignet d’un geste tremblant lorsque l’idée de mentir à ses grands-parents lui revint en tête ; elle ne l’avait jamais fait auparavant.

Je suis une petite fille modèle à leurs yeux, ils me font confiance, se dit-elle avec amertume.

Elle essuya ses mains moites sur son t-shirt une fois arrivée au rond-point, lut les panneaux d’indication et prit la deuxième sortie à gauche sans lâcher sa montre du regard. Il lui restait dix-sept minutes. Le toit gris de la gare au loin s’agrandissait à mesure qu’elle marchait, l’éclat du soleil lui faisant monter le rouge aux joues pour la première fois depuis des semaines. Le beau temps était venu lui prêter main forte de sa chaleur rassurante. Les pieds brûlants, Justine réussit à atteindre la gare en courant, se glissa à l’intérieur du bâtiment et se planta devant un guichet usé en déposant son sac au sol. L’écran afficha le prix du billet qu’elle comptait prendre pour le TER ; la jeune fille n’en crut pas ses yeux.

Elle venait de réaliser l’importance de ses responsabilités qui, dans quelques années, la pèseront chaque jour de sa vie indépendante. Dépitée, Justine regarda de gauche à droite, soupira en sortant son porte-monnaie et paya son ticket ; en comptant le trajet retour, toutes ses économies y passaient. C’était amusant comme le coût de la vie n’était pris en considération par les adolescents qu’une fois la présence de leurs tuteurs envolée. La foule de touristes, la voix féminine annonçant les prochains trains, l’odeur de la cigarette et le bruit des valises à roulettes oppressèrent la jeune fille lorsqu’elle arriva enfin sur les quais. Elle se sentit soudain très seule et fragile parmi tous ces étrangers, les épaules affaissées par le doute et le sac pressé contre son cœur battant ; seul l’œil de son oisillon qui brillait dans le noir lui redonnait confiance en elle. Toutes ces sensations en même temps l’écrasaient.

- Le train express régional numéro 894222 à destination de Dijon-ville va entrer en gare. Éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plaît.

Justine frémit. C’était le sien. Un souffle chaud et métallique chargé de relents vint s’écraser sur sa figure délicate, sa natte voleta derrière son dos droit et, en une fraction de seconde, la jeune fille se laissa emporter par les flots de la foule agitée, comme dans un courant d’eau fluide. Elle s’agrippa à la barre de fer disposée au centre du wagon, respira à petites doses et attendit patiemment que les portes se fermassent. Le moteur finit par démarrer en une secousse désagréable et, sous les rayons du soleil dans lesquels baignait la saleté étalée sur le bitume, la rame avança lentement dans la gare grisâtre aux murs dégradés et illuminés.

Quel drôle de contraste, se dit Justine qui observait calmement le décor.

Balancée de droite à gauche par les mouvements réguliers du wagon, elle retint son souffle lorsque les immeubles de sa ville défilèrent par la vitre ; elle désirait quitter la banlieue au plus vite. Ses grands-parents ne se doutaient de rien, et elle ne le supportait pas. Heureusement, le poids du mensonge qui la hantait s’envola au moment où Besançon disparut derrière les forêts verdoyantes. Elles s’étoffaient majestueusement au fil du trajet, accompagnant le train dans sa course folle sur les rails crissants et rouillés du chemin de fer isolé. Perdue dans ses pensées, Justine avait tant contemplé le paysage qu’elle n’avait pas vu l’heure passer ; à moitié ensommeillée, elle constata qu’il lui restait à peine un quart d’heure d’attente. La jeune fille scruta les voyageurs autour d’elle, ouvrit un peu plus son sac contre son ventre et y retrouva son compagnon roulé en boule, les yeux clos.

Il a l’air d’avoir tellement confiance en moi… songea-t-elle, étonnée par son comportement calme.

Justine n’osa pas le caresser, préférant le laisser tranquille au risque de l’exciter. Elle eut l’impression que les dernières minutes durèrent une éternité ; elle n’avait pas la force de sortir son livre et de le feuilleter debout à cause du trajet qui l’avait assommée. De plus, la chaleur qui était étrangement revenue ne l’aidait pas à raisonner logiquement. Alors qu’elle allait s’endormir à nouveau contre la barre de fer, la voix féminine au micro annonça soudainement l’entrée en gare du TER. Trépignant d’impatience, la jeune fille se faufila entre les voyageurs, ouvrit grand les yeux en voyant le quai se figer et manqua de tomber lorsque la rame s’arrêta. Un adulte la rattrapa par le bras avec un air dur, hocha brièvement la tête après avoir entendu ses excuses et disparut dans la ville, laissant derrière lui l’adolescente embarrassée et bousculée par les voyageurs pressés. Elle sortit aussitôt l’adresse qu’elle avait notée sur un papier, se fondit dans la masse et se dirigea vers la place Darcy ; elle avait de la chance, ses grands-parents l’y avaient déjà emmenée plus jeune. Justine s’arrêta devant une lignée d’immeubles haussmanniens prestigieux qui se dressaient dans toute leur splendeur, les fleurs disposées aux fenêtres ajoutaient une petite touche de couleur à leur beauté.

- C’est ici, murmura la jeune fille en froissant sa note.

Elle traversa la route en pressant le pas, leva les yeux vers le numéro de l’appartement écrit sur une plaque beige et tapa le code qu’elle avait retenu grâce à l’étiquette sur la patte de l’oisillon. La porte en bois s’entrouvrit, permettant à la jeune fille d’entrer, de regarder le numéro qui correspondait à Mr et Mme Flannes sur les boites aux lettres et de monter les escaliers jusqu’au deuxième étage. Une fois arrivée en haut, elle chercha attentivement le nombre 312, le front en sueur. Le volatile déploya brusquement ses ailes lorsqu’elle se retrouva face à la porte qui l’opposait au mystérieux inconnu.

Est-ce que je frappe ? se demanda-t-elle, les lèvres entrouvertes par le doute.

Son petit camarade à plumes ne lui laissa pas le temps d’hésiter plus longtemps ; après avoir émis un cri suraigu, il se débattit avec véhémence et manqua de faire tomber l’adolescente en arrière. Sans réfléchir, elle avança ses poings vers la porte et appuya de toutes ses forces dessus, implorant silencieusement qu’on la sortît de là. Justine se retrouva soudainement nez à nez avec une jeune fille à la taille bien tournée, au teint hâlé et à l’expression froide. Sa longue queue de cheval brune se balançait de droite à gauche derrière ses épaules alignées avec ses hanches, et elle dépassait Justine de quelques centimètres. Elle était franchement jolie avec son petit nez droit et ses jolies formes, ce qui embarrassa Justine qui passa brièvement une main dans ses cheveux décoiffés à cause du volatile.

- Bonjour, je… je suis venue pour l’oisillon. Tes parents sont là ?

L’adolescente fixa la bête se débattre dans le sac pendant un moment, ses yeux ronds et bruns lançant des éclairs à la pauvre Justine.

- Désolée, rit nerveusement la blonde. L’oisillon n’a pas l’air d’être dans son assiette, aujourd’hui.

Pas l’air dans son assiette ? J’ai vraiment dit ça ?

- Il va y en avoir combien des comme ça ? lança l’adolescente en l’ignorant.

- Laisse-la entrer, Constance, répondit une voix éraillée.

Justine ne fit pas attention aux mimiques agacées de la jeune fille, s’engouffra timidement dans l’appartement et déposa son sac à terre. Un vieil homme était assis dans un fauteuil, entouré de quatre adolescents qui avaient l’air d’avoir l’âge de Justine.

- Tu peux le laisser s’envoler, ici, tu ne crains rien, lui dit-il gentiment.

Justine s’empressa de libérer l’oisillon qui, désormais plein d’énergie, jaillit du sac en un tourbillon gracieux. Ses petites plumes tombèrent sur le parquet ciré aux pieds de l’adolescente blonde qui fixait le sol. Le silence régnait dans la pièce et la déception la gagnait peu à peu. Elle s’était attendue à tout sauf à cela ; comprenant qu’elle n’aurait jamais de réponses à ses questions, elle décida de ne pas importuner les inconnus plus longtemps.

- Bien… je crois que je peux vous laisser, maintenant… au-revoir, bafouilla-t-elle en reprenant son sac à dos.

- Non, tu ne peux pas. Pas sans lui, en tout cas, ajouta le vieil homme en souriant.

- Q-quoi ?

- C’est ton oisillon, chère petite. Il t’a choisie toi et personne d’autre. Il ne te quittera plus.

À peine eut-il terminé sa phrase qu’un poids léger vint s’appuyer sur l’épaule de la jeune fille. Les sourcils froncés, elle tourna lentement la tête d’un air incrédule ; le colibri qu’elle avait tenté de ramener à son maître venait de se poser sur elle, de son plein gré.

Annotations

Recommandations

Défi
Elea1006

Oiseaux migrateurs
La chaleur bientôt ici
Les corps alanguis
45
20
1
0
jean-paul vialard


Qu’est-on lorsque l’on n’est personne ? Que fait-on à cette heure qui n’en est pas une, ici, en ce lieu qui pourrait être sans nom, ne pas figurer sur une carte, un plan, qu’est-on sinon un désespoir flottant à tous vents, un genre de drapeau de prières muet qui distille ses vœux dans l’air glacial et sait que, jamais, ses espoirs ne seront exaucés ? Qu’est-on lorsqu’on n’est pas, que personne ne vous attend dans une pièce douillette, que nul repas ne vous sera servi, que nulle chambre ne vous offrira son abri ? L’hôtel qu’on attribue aux sans-abris est une entité froide, administrative ; la chambre dans le Refuge Social est le lieu où l’on vous dépouille, non de votre misère, celle-ci on vous la laisse, mais de votre dignité, de votre honneur. Vous n’êtes qu’un chiffre parmi la vaste marée humaine des Sans-Noms, des Sans-Grades, des Sans-Mesure. Oui, à la Rue, vous êtes Sans-Mesure, c'est-à-dire que vous ne serez jamais jugé à l’aune de vos qualités, de vos biens, de votre savoir. Toutes ces possessions sont pour les nantis dans leurs luxueux hôtels, pour les Riches dans leurs maisons aux boiseries d’acajou. En réalité vous ne demanderiez pas grand-chose : la pression amicale d’un regard, un geste de complicité, un bol avec une soupe gagnée par le travail, une halte où vous reposer, un foyer où vous réchauffer.
Vos demandes sont bien modestes, comme est modeste l’Amoureux qui grave sur les troncs, à l’abri des regards, l’amour qu’il dédie à son Aimée. Peut-être même l’Aimée n’en sait-elle rien ? Mais l’Amoureux le sait et cela lui brûle le cœur et cela fait dans son âme ce subtil gonflement, cette montgolfière qui l’emporte loin, oui, loin, au-delà des frontières mêmes du corps, là où scintillent les sentiments pareils à une rosée matinale. Oui, toi l’Invisible, ce que tu souhaiterais, comme l’on attend de découvrir une gemme précieuse, cette rosée matinale, cette simple rosée qui brille des feux de la joie. Je sais, les intellectuels diraient que tu es riche, précisément, de ta pauvreté, que ton dénuement tresse à ton front les palmes d’une ineffable félicité. Oui, je sais, l’on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais la réalité est dure, le principe qui l’anime sans pitié, sous les coups duquel tombe son opposé le principe de plaisir. Disserter sur le bol de soupe que l’on n’a pas est sans doute une épreuve, mais n’avoir qu’un bol vide est une expérience autrement douloureuse.
2
4
0
2
Défi
Gwénaëlle L.
Elsa est la jeune dirigeante d’une entreprise dans le secteur des biotechnologies. Passionnée par les sciences, elle travaille d’arrache-pied dans l’espoir d’une percée technologique dans le domaine de la médecine. Par le pur fruit du hasard, elle devient l’objet d’une expérience scientifique à son insu : incarner la première femme omnisciente du monde.
1
3
4
3

Vous aimez lire bbnice ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0