16. Coup de foudre

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Ariane

Le froid du mois de décembre minait le moral d'Ariane. La période hivernale arrivée, les journées devenaient plus courtes et plus sombres. Si les professeurs oubliaient de refermer les portes des salles de classes derrière eux, des courants d'air se faufilaient entre les élèves frigorifiés ; en effet, les fenêtres du couloir principal restaient grandes ouvertes afin de faciliter les passages de nombreux volatiles. Ariane bouillonnait sur sa chaise, prête à tuer son prof d'histoire, monsieur Brasin, qui s'entêtait à aérer la pièce. Heureusement, la température ne tarderait pas à rapidement remonter une fois le mois de décembre passé.

- Puisque nous avons l'honneur d'accueillir notre jeune meneur pour quelques heures, j'aimerais que l'on démarre une petite séquence sur les oiseaux légendaires, déclara monsieur Brasin en se munissant d'une craie.

Philéas semblait tendu, lui aussi. Habituellement occupé à se consacrer au village, c'était la première fois qu'il venait en cours sous l'ordre de son mentor. Le dos courbé, les mains dans les poches, il fixait le tableau noir avec une mine rembrunie. Un mois auparavant, la patrouille d'Auguste avait retrouvé Louis dans un état d'inconscience à la frontière. Certains affirmaient qu'un chickcharney, oiseau réputé pour lancer des pierres sur tout voyageur ayant l'audace de le croiser sans lui accorder la moindre attention, l'aurait assommé. De toutes les semaines qui s'étaient écoulées, le fils d'Osmond ne s'était pas réveillé une seule fois, du moins, jusqu'à ce que Gabriel appelle en catastrophe Christophe en pleine nuit. Ariane redoutait la réaction de Philéas qui s'était vu obligé de retourner en cours pour laisser les deux frères en paix.

- ... Le fait qu’ils soient si rares à posséder est dû à leur manque d’affinité avec l’Homme, ou à leur difficulté à se reproduire en quantité. Par exemple, le laurellac et l’alicanto préfèrent vivre en liberté plutôt que se rendre à la cérémonie du grand choix. Mais l’espèce du caladrius, elle, est menacée par les oiseaux des ténèbres ; les forêts en regorgent, et c’est ici que l’oiseau soigneur passe la plupart de son temps. Il n’a pas de quoi se défendre assez efficacement pour survivre.

- Et l’ethon, monsieur ? lança Endrick, bras croisés. Il est pourtant assez résistant.

Ariane réprima un sourire. Entendre à nouveau la voix de son meilleur ami l’apaisait. De retour en cours depuis quelques jours déjà, les blessures de son ami se rétablissaient doucement.

- Leur taille, Endrick, leur taille. Ils sont tellement gros qu’il leur arrive d’écraser leurs petits à la naissance. De plus, les os de certains ethons ne supportent pas leur croissance qui se déroule à toute vitesse.

- En somme, ton oiseau n’a pas un brin d’intelligence, pouffa un élève de la classe.

Endrick se retourna brusquement sur sa chaise, les poings serrés.

- Répète un peu pour voir ?

- Laisse, Rick, chuchota Ariane.

- Le phoenix et le fenghuang,en revanche, sont deux espèces à part, continua le professeur comme si de rien n’était. L’oiseau de feu va connaître plusieurs maîtres durant sa vie, puisque son âge le plus avancé est estimé à mille ans avant qu’il ne renaisse de ses cendres. Bien évidemment, il se régénère quand son dernier maître meurt. Ariane ici présente a la chance de l’avoir connu petit.

- Il y en a beaucoup, dans le coin ? murmura Constance.

- Très peu de villages ont la chance d’en avoir un, lui répondit la rousse.

- Le fenghuang prévoit à l’avance la venue de la mort de son maître et, par respect pour lui, s’éteint quelques mois avant. Lorsque son heure vient, il pond un œuf pour assurer sa descendance, laissant assez de temps à son maître pour transmettre ce qu’il sait au futur roi de la vallée.

Ariane resta sous le choc. Les yeux ronds, elle recula sa chaise et, d’une voix tremblante, déclara :

- Osmond… il savait qu’il allait…

- Mourir ? Oui, lâcha Philéas sans une seule once d’émotion.

- Tu le savais ? s’étonna Endrick, les sourcils froncés.

Ce dernier hocha la tête. La jeune fille ne put retenir un frisson d’effroi en comprenant que le même destin attendait leur meneur ; si Altesse venait à disparaître, la vie de Philéas prendrait un autre tournant.

- Tu ne nous as rien dit ? s’insurgea Constance.

- J’étais au courant, moi aussi, dit Justine d’une petite voix.

- Non mais je rêve…

- Il était prêt, la coupa Philéas. Augustine était à ses côtés.

Ariane échangea un regard avec Endrick. Cela leur suffit pour qu’ils se comprissent ; le comportement distant de leur ami devenait inquiétant.

* * *

- Tu es sûr de vouloir y aller ?

Ariane rattrapa Philéas qui la devançait de quelques pas dans une ruelle en pente. Sa longue robe épaisse la gênait pour courir sur les pavés glissants. À la fin du cours d’histoire, l’Asiatique s’était précipité vers elle pour lui demander de l’accompagner sur le chemin du retour. Étonnée qu’il n’eût pas pensé à Endrick en premier, elle avait tout de même accepté, déterminée à découvrir ce qui le tracassait.

- Gabriel ne peut pas me tenir à l’écart toute sa vie. Je ne compte pas me faire marcher dessus.

- Ça fait à peine douze heures, laisse leur le temps…

- Le temps de se retrouver en famille alors que tout un royaume demande à être pris en charge ?

La jeune fille rousse préféra ne pas lui répondre, sachant pertinemment qu’il ne servait à rien d’essayer de le raisonner. Son ami s’en aperçut, frustré.

- Tu ne dis rien ?

- Tu te mets trop de pression, Phil. Voilà ce que j’en pense.

- Mais je t’en prie, prends ma place, si tu veux, lança-t-il, sarcastique.

- Je n’ai jamais prétendu être meilleure que toi.

- Louis, lui, le serait certainement. Ils l’adulent tous, ici.

Ariane soupira.

- Et si tu cessais de voir Louis comme un concurrent ?

Philéas ralentit dans sa marche, l’air perdu.

- Je ne sais plus quoi penser de cette histoire.

- Tu te sens menacé, c’est normal. Mais ce garçon est probablement parti à la recherche de son père par pur désespoir, ce n’est pas parce qu’il appréhendait ta venue qu’il a fui. D’accord ?

Espérant le voir sourire à nouveau, la jeune fille s’accrocha à son bras et posa la tête sur son épaule, les yeux levés vers lui.

- D’accord, murmura-t-il à sa plus grande déception.

Ils ne tardèrent pas à arriver devant la maison de Gabriel, tous deux hésitants à franchir la porte. L’air mal assuré de Philéas peina Ariane ; le menton levé, il paraissait confiant, mais elle le connaissait assez pour deviner qu’il ne se sentait pas bien. Depuis qu’il était arrivé, il n’était plus dans son élément, sa façon d’être sonnait faux, et Ariane ignorait comment l’aider à reprendre confiance. Après l’avoir rassuré une dernière fois, elle frappa et s’engagea dans l’entrée, entraînant le meneur avec elle dans la salle à manger. Plus haut, au second étage, le ton montait entre les deux frères. Les adolescents préférèrent attendre que les voix se calmassent pour se manifester.

- Gabriel ? lança Philéas depuis l’échelle.

- Philéas ? Déjà rentré ? s’enquit son mentor en passant la tête par la trappe.

Ariane sentit les poings serrés de son ami la frôler.

- Nous pouvons repasser plus tard, si vous voulez, tenta l’adolescente.

- Non, venez, un peu de compagnie ne nous fera pas de mal.

Philéas empoigna brusquement l’échelle et monta d’un pas saccadé. La jeune fille le suivit à contrecœur, s’imaginant aux côtés d’Ophélie plutôt qu’ici. Elle se sentait inutile, dans cette maison, la seule raison de sa présence étant de soutenir Philéas en cette situation délicate. Son ami la conduisit jusqu’à l’une des chambres dans laquelle se tenait Gabriel, appuyé contre le mur. Face à lui se trouvait un jeune garçon, assis sur un lit, les coudes posés sur ses jambes écartées. Il releva la tête lorsqu’il entendit les nouveaux arrivants entrer et salua Philéas d’un hochement de tête.

- Bonjour, Louis, articula difficilement l’Asiatique.

- Je te présente Philéas, le novice dont je t’ai parlé, et Ariane, qui a hérité du phoenix.

Le cœur de la rousse manqua un battement au moment où son regard et celui de Louis s’entrechoquèrent. Contrairement à Gabriel, il n’avait pas beaucoup hérité des traits de son père. Son visage anguleux mettait en avant ses oreilles légèrement décollées, il disposait d’un nez court et la base de son front était cachée par des petites mèches en pleine pousse. Seuls ses cheveux courts, plats et coiffés de manière simple sur les côtés, ainsi que ses yeux clairs, étaient similaires à ceux de son frère.

- Comment on fait, maintenant ? lâcha Louis en tournant la tête vers Gabriel.

Son frère haussa les sourcils, l’air interrogateur. Philéas en profita pour se laisser tomber sur une chaise, nerveux.

- L’oiseau a choisi son maître, Lou. Tu dois l’accepter.

- Arrête, tu sais très bien que je ne parle pas de ça.

- De quoi, alors ? Tu t’es enfui dès que papa a quitté le village. Ce fenghuang, tu l’attends depuis que tu as l’âge de raison.

- Il m’avait promis que j’en hériterai, oui, répondit calmement Louis.

- Il ne pouvait pas s’attendre à ce que l’impossible arrive.

- En effet, ce n’était pas prévu. On peut passer à autre chose ?

Gabriel s’approcha du lit et éleva la voix :

- Non, on ne peut pas ! Tu as essayé de le retenir de partir, Louis, tu voulais te mettre en travers de son chemin ! Tu es un égoïste.

- C’est embarrassant, Gab, soupira Louis en contournant le lit. Tu n’arrives pas à te mettre dans le crâne que j’ai tourné la page. Tu te répètes depuis ce matin.

- Alors pourquoi tu t’es sauvé ? Explique-moi pourquoi est ce que tu m’as fait attendre ? J’ai cru que tu étais mort, espèce d’inconscient.

- Parce que ça fait plus de dix ans que j’attends qu’un volatile me choisisse ! s’écria Louis, s’approchant furieusement de son frère. C’est facile, pour toi, avec ton stymphale !

Ariane recula d’un pas, touchée par la souffrance dont témoignait le benjamin.

- Cet oiseau, je m’en suis occupé jusqu’à ce qu’il sache voler, en pensant qu’il serait mien, siffla-t-il, le doigt pointé vers Altesse.

- Je sais, Louis. Je sais.

- Alors ne viens pas me faire la morale.

- Je suis censé veiller sur toi…

- Tu n’es pas croyable. Tu as toujours réussi à me faire sortir de mes gonds.

Le benjamin jeta un coup d’œil aux deux adolescents par dessus son épaule, embêté.

- Je ne voulais pas m’emporter devant vous. Vous n’êtes en rien impliqués dans cette histoire.

- J’ai conscience que j’en fait pleinement partie, rétorqua Philéas.

Louis balaya l’air d’une main avant de se rasseoir sur son lit, las.

- C’est faux, Philéas, le rassura Gabriel. Ta présence est tout sauf un problème.

- Tout ce que je voulais dire, c’est qu’il me semblait plus juste de t’entraîner, expliqua Louis. Mon père m’a légué cette tâche, je pense qu’elle me revient de droit.

- Je le connais mieux que toi, souligna Gabriel.

- Lui, peut être, mais pas l’oiseau. Il est essentiel qu’il le connaisse en profondeur.

Gabriel déposa son poing contre ses lèvres, retenant son agacement.

- Très bien, finit-il par soupirer. Fais ce que tu veux.

- Merci.

L’aîné se faufila entre les meubles pour sortir de la pièce. Un silence plat s’installa quelques secondes après son départ. Ariane passa une main sur l’épaule de Philéas, défiant Louis du regard.

- Il a tout d’un grand meneur, dit-elle avec fierté.

Louis eut un franc sourire.

- J’en suis certain.

La jeune fille rougit violemment. C’était la première fois que le regard d’un garçon la déstabilisait autant. Ses yeux ardents semblaient n’être habités par aucune émotion, cependant, elle put y lire de la sincérité, et non de l’indifférence. Louis était empreint de simplicité. Un brin impulsif, mais simple.

- Je dois y aller, Ophélie m’attend… on se voit demain, Phil ? lança Ariane en se dirigeant vers la porte.

Son ami leva la tête vers elle, l’air infiniment reconnaissant.

- Oui, vas-y. Merci pour tout.

Ariane s’échappa aussitôt de cette atmosphère pesante, dévala l’échelle et, une fois sortie de la maison, respira l’air froid à pleins poumons. Mi-embarrassée en la présence de Louis, mi-anxieuse pour la situation de Philéas, elle n’avait pas su où se mettre lors de la conversation tendue entre les trois garçons. L’esprit plus tranquille, elle se rendit à la forge du village pour y retrouver Ophélie, enthousiaste à l’idée d’avancer dans son futur métier de ferronnière. Lorsqu’elle entra, elle se munit de son tablier en cuir et observa la pièce chauffée dans un brasier de charbon de bois. Elle aimait particulièrement l’odeur de l’atelier, bien épaisse et distincte. La matière qu’elle touchait, le tintement du marteau qui frappait en rythme l’enclume, le fer rougeoyant, et les plans qu’elle dessinait jusqu’à tard le soir la plongeaient dans une ambiance chaleureuse. Ariane se sentait comme chez elle.

- Te voilà enfin ! ronchonna Ophélie qui sortait de la réserve. Où étais-tu passée ?

- Désolée, Philéas avait besoin de mon aide, s’excusa la jeune fille.

Son mentor s’arrêta dans son élan, un sourcil haussé.

- Vous êtes allés voir Louis ?

Ariane hocha la tête.

- Comment va-t-il ? s’exclama Ophélie, les yeux ronds.

- Mieux. Il met les choses au clair avec Philéas.

- J’imagine qu’il ne se prononce pas sur sa mystérieuse disparition ?

- Non, mentit aussitôt Ariane, les joues rouges. On s’est à peine touchés trois mots.

Elle n’osa pas pas relever la crise à laquelle elle avait assisté quelques minutes plus tôt. Ce serait divulguer les problèmes personnels des enfants d’Osmond et, plus précisément, leurs faiblesses.

- Mh, fit Ophélie, suspicieuse. En attendant, on a du boulot sur la planche avant que la forge ne ferme.

- De quoi parles-tu ?

- Tu n’as pas vu les jours passer, toi, rit son mentor. On est le vingt-quatre, demain. Donc repos !

- Mais oui, noël ! s’esclaffa Ariane en plaquant une main contre son front. J’allais oublier…

- D’autant plus que Gabriel s’est chargé d’envoyer des invitations à tous les régisseurs aux quatre coins de la vallée.

- Ceux qui se chargent de représenter Philéas dans les autres villages ? s’étonna Ariane.

- Tout à fait. Ils viendront pour la messe et le repas.

Surprise, Ariane se retint de rappeler à Ophélie qu’elle n’allait pas à la messe. C’était un point qui l’avait toujours déstabilisée, dans ce monde ; marqués par les traditions d’un autre temps, les habitants de la vallée se rendaient régulièrement à l’église le dimanche. Chose qui ne se faisait plus à l’époque des Six.

- Allez, au boulot, lança gaiement la jeune adulte.

Toutes deux attachèrent leurs tignasses rousses, s’emparèrent de leurs gants et se mirent au travail. Pendant qu’Ariane se chargeait d’amollir le métal et de le passer à Ophélie, celle-ci le retapait afin de lisser les contours. Après une bonne heure d’efforts fournis, les deux filles assemblèrent les pièces entre elles, penchées au dessus du plan de travail.

- On va faire un petit test, déclara Ophélie. Quel est le type d’émouture qui se trouve sur ta droite ?

Ariane examina la lame sous toutes ses coutures, hésitante.

- Je dirais convexe. C’est bien ça ? ajouta-t-elle, un sourcil haussé.

- Félicitations. Tu t’en sors de mieux en mieux.

- C’est parce que je prends exemple sur une professionnelle, rit Ariane. Tu connais tout par cœur, je suis tellement jalouse !

- C’est mon père qui m’a tout appris, lui sourit Ophélie.

Ariane savait qu’elle avait atterri sur un sujet sensible.

- J'imagine que tu étais très proche de lui.

- C'est vrai. J’aurais aimé que tu sois son apprentie. Vous vous seriez très bien entendus.

- Je n’en doute pas.

- Tout le village l’appréciait, tu sais. Il est parti très jeune.

Ophélie étant âgée d’une vingtaine d’années, il n’y avait rien d’étonnant à ce que son père fût parti prématurément.

- Tu peux te confier à moi, si tu veux, souffla Ariane qui la sentait toute retournée.

Ophélie passa son pouce sous son œil, émue.

- Mort d’une maladie que l’on n’a pas su identifier. Il n’a pas souffert. C’est le principal.

- Je vois… je suis désolée. Ça n’a pas dû être facile pour toi.

- En effet. Mais tu es arrivée, se réjouit soudain sa mentor. Ta présence m’est précieuse.

Les deux jeunes filles se lancèrent un regard complice, épaule contre épaule. Elles passèrent le reste de la soirée à rire tout en travaillant méticuleusement. Leur amitié grandissait à mesure qu'elles passaient du temps dans l'atelier, leur caractère pétillant s'entremêlant telles les flammes animées dans le brasier. Malgré la difficulté d’Ariane à nouer des liens avec des filles de son âge, Ophélie réussissait à prendre une place importante dans son cœur. C’était une complicité différente de celle qu’elle connaissait avec Justine et Constance, bien qu'elle affectionnait ses deux amies.

* * *

Le lendemain, Ariane bravait la neige dans ses bottes fourrées et sa cape en laine. Elle était chargée de déposer la commande d'un client en urgence sous instruction d'Ophélie. Tête baissée, elle était tellement concentrée qu'elle n'aperçut pas tout de suite Constance qui lui faisait de grands signes. Les deux jeunes filles se précipitèrent l'une vers l'autre pour discuter.

- Tu as vu Philéas, aujourd'hui ? lui demanda la brune.

- Non, pourquoi ?

- La messe est dans moins d'une heure et il insiste pour que nous y allions tous.

Ariane haussa un sourcil, réticente.

- Quelle drôle d'idée.

- C'est primordial, selon lui. Tous les régisseurs seront là, c'est un évènement important, ici, dans la vallée. La présence des Six est symbolique, nous nous devons de faire bonne figure.

- Même si le cœur n'y est pas ? soupira Ariane. Ce ne sont que des apparences, Stance.

- Je sais. Je ne suis pas à l'aise avec le concept non plus. Mais une petite heure dans une église ne nous tuera pas.

Ariane esquissa un léger sourire.

- Tu as raison.

- On se voit tout à l'heure, alors.

- À plus tard.

Le temps de déposer sa commande et de se préparer pour la messe, l’heure était déjà passée à toute vitesse. Plantée sous l'arche, le nez levé vers les grandes portes ouvertes, elle ne réagissait pas à la foule qui la bousculait. Il faisait presque nuit, déjà, et une fine pluie de flocons noyait de blanc les paysages endormis. L'intérieur illuminé ne demandait qu'à être pénétré.

- Ariane !

La jeune fille se retourna, reconnaissant la voix de Philéas. Tel un poisson dans l'eau, il se glissa entre les villageois pour la rejoindre, l'attrapa par le poignet et l'emmena jusqu'au premier rang devant l'autel. Ses cheveux étaient couverts de neige et ses yeux noirs brillaient d'excitation.

- Il n'y a pas assez de place pour tout le monde, beaucoup d'invités seront obligés de suivre la messe dehors. Mais on a des chaises réservées, si tu veux.

- Tu me parais bien enjoué, ce soir, nota-t-elle.

Philéas ne put contenir sa joie plus longtemps :

- Gabriel va me présenter aux régisseurs comme leur nouveau meneur. C'est officiel, je remplace Osmond. Louis continuera de m'épauler, mais ce soir, mon apprentissage touchera à sa fin.

Ariane ouvrit grand ses yeux, folle de joie.

- Félicitations, Phil !

Elle ne put s'empêcher de se jeter à son cou, à la fois fière et émue.

- Tu vois, tu t'es tracassé pour rien, lui murmura-t-elle en passant une main sur sa nuque.

Elle laissa échapper un rire nerveux lorsque Philéas, dans l'émotion, écrasa sa joue contre la sienne. Lui aussi se mit à rire, les soucis qui le suivaient depuis quelques jours le quittant lentement. Ils se détachèrent seulement l'un de l'autre au moment où leurs amis arrivèrent, curieux.

- Il t’a appris la nouvelle? lança Justine, les mains dans le dos.

Ariane hocha la tête, rayonnante.

- Quel homme, s'esclaffa Endrick en donnant un coup d'épaule à Philéas.

- Endrick, ton épaule, lui rappela Constance, lasse.

Le blessé leva les yeux au ciel.

- Toujours à s'inquiéter, celle-là.

Ils échangèrent un regard intense qui n'échappa pas à Ariane. Intriguée, elle se dirigea vers sa place attribuée et tenta de les observer un peu plus, mais le chant d'entrée retentit, annonçant le début de la cérémonie. Alors que la procession atteignait les marches devant l’autel, la jeune fille remarqua du coin de l'œil Louis et Gabriel, installés dans la rangée d'à côté. Son regard croisa celui du benjamin et, avant qu'elle ne pût le détourner, celui-ci lui adressa un sourire bref. Ariane tourna aussitôt la tête, écarlate.

- Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, déclara le prêtre.

- Amen, répondit l'assemblée en chœur.

Et ainsi, la messe commença. La profondeur des textes et la beauté des chants furent tout aussi touchants les uns que les autres. Ariane découvrait l'ambiance paisible qui régnait, la ferveur imprimée dans la voix du prêtre lors de son sermon, le visage illuminé des croyants dans l'attente de la venue du petit Jésus. La jeune fille était agréablement surprise par l'intérêt qu'elle portait à cette cérémonie ; il n'y avait rien d'ennuyant, au contraire, cela changeait de ce qu'elle avait l'habitude d'entendre. Une onde de chaleur s’était propagée en elle du début à la fin, jusqu’à la dernière salutation du prêtre.

- Que le bonheur soit au rendez-vous, dans vos cœurs et ceux de vos proches. Je souhaite à chacun une joyeuse fête de Noël, s'exclama-t-il depuis l’autel.

La foule le remercia, puis évacua peu à peu les lieux.

- C'était magnifique, commenta Justine.

- Flamme était captivé tout du long, plaisanta Ariane en caressant la tête de son oiseau posé sur son épaule.

- J'admets que c'est la première fois que je pose les pieds dans une église pour ce genre d'occasion. C'est très particulier, comme sensation, confia Colin.

Les autres acquiescèrent.

- Philéas ! Viens par ici qu'on te présente !

Gabriel et Louis, entourés d'une dizaine d'adultes, attendaient au seuil de la porte. Les Six se dirigèrent vers eux, impressionnés par leurs grandes carrures.

- Alors c'est toi qui succède au grand Osmond, bonhomme ? lança l'un d'eux.

- Tu es encore bien jeune, enchaîna un autre.

- Fais attention à ce que tu dis, c'est lui qui va te donner des ordres, maintenant, rit Gabriel.

Tandis qu'ils discutaient entre eux, Ariane sentit une main lui frôler le bras. Louis se tenait derrière elle, le visage penché par dessus son épaule.

- Il s'en sort bien.

Ariane se figea et répondit avec difficulté :

- Il attendait ce moment avec impatience.

Louis resta silencieux quelques secondes, toujours penché vers l'avant. Tous deux regardaient Philéas se décontracter, riant avec ses nouveaux partenaires.

- J’aimerais…

Le benjamin marqua une pause.

- J’aimerais te montrer quelque chose.

Ariane savait que Philéas tenait à ce qu'elle fût là. Cependant, les mots franchirent ses lèvres plus vite qu'elle n'eut le temps de réfléchir.

- Vraiment ?

- Suis-moi.

Sans avoir la force, ni l'envie de maîtriser ses propres mouvements, elle attendit que Louis s'éclipsât pour le suivre en toute discrétion. Après être passés sous l'arche, ils s'arrêtèrent, contemplant la vue qui donnait sur le village. Sans s'adresser un mot, comme si leurs cœurs parlaient pour eux, ils s'engouffrèrent alors dans la nuit noire en direction de la lisière de la forêt. Celle-ci longeait un champ dont le sol couvert de neige était plat ; pas une seule empreinte ne venait casser la couche parfaitement lisse.

- Attends-moi ici, marmonna Louis.

Au moment où il posa un pied dans le champ, la neige prit une couleur fluorescente. Ariane n'en crut pas ses yeux. Elle s'illuminait littéralement sous ses pas. L'écharpe flottante, les cheveux presque blancs, Louis laissait apparaître derrière lui une multitude de tâches bleues, sans se soucier du froid qui l'engourdissait. Il finit par se retourner vers Ariane, éclairé par le sol. La jeune fille courut jusqu'à lui, émerveillée par les marques lumineuses qui se créaient sur son chemin. Elle se pencha même pour en ramasser tant elle était captivée.

- Comment est-ce possible ? souffla-t-elle.

- Ces terres sont connues pour s'illuminer la nuit. En hiver, au contact de la neige, et en été, à travers les hautes herbes.

Ariane observait avec tristesse la neige fondre dans ses mains.

- Ça te plaît ? lui demanda-t-il, amusé.

- Beaucoup.

Ariane doutait de la raison pour laquelle elle s'était décidée à suivre Louis, ni pourquoi il avait pensé à elle et non à une autre, mais elle ne regrettait pas d'être venue. Elle lui révéla d'ailleurs le fond de sa pensée, tourmentée :

- Pourquoi me montrer ça à moi ?

- Aucune idée. Entre toi et tes deux amies, je me suis dit que j'en emmènerai une au hasard.

Faussement vexée, Ariane passa sa main trempée sur sa manche, quelques traces fluorescentes parsemant le tissu de son manteau. Louis passa une main dessus, les sourcils haussés.

- Bien essayé.

- Je peux t'en lancer, si tu préfères, lança Ariane en reprenant un peu de neige au creux de ses mains.

Alors qu'elle élevait son bras pour le viser, Louis l'arrêta dans son élan, les doigts fermement resserrés autour de son poignet.

- Tu es sûre de ton coup ?

Nez contre nez, Ariane ne put tenir plus longtemps dans cette position et éclata de rire.

- J'abandonne.

Louis la lâcha, un sourire aux lèvres.

- J'avais envie de te revoir. Je crois que ça ne s'explique pas.

Ariane savait très bien où il voulait en venir. Ils restèrent l’un en face de l’autre, absorbés par leur contemplation. Le temps semblait avoir ralenti, la neige qui tombait autour d’eux les enveloppant dans une ambiance particulièrement intime. Perdue dans son regard profond, Ariane faillit ne pas entendre sa question.

- Pas toi ? murmura-t-il.

- Si, avoua-t-elle à mi-voix, les joues rouges. Mais… j’ignore pourquoi ?

Suite à ses paroles, la lumière dans la neige s'éteignit, inquiétant Ariane qui voyait à peine le visage de son compagnon. Celui-ci lui tendit la main, son air posé et sérieux la rassurant aussitôt.

- Je ne sais pas non plus. Nous ne sommes jamais vraiment maîtres de nos émotions ; laissons-les nous guider pour l'instant.

Elle se laissa conduire, toute retournée par les évènements. Louis avait un effet sur elle qu'elle ne saurait expliquer. Se sentant en confiance, elle profita d’être seule avec lui, ses doigts frôlant les siens.

- Est ce que... ton père te manque toujours autant ? lui demanda-t-elle d'une petite voix.

- Bien trop. Ça a été très dur à mon réveil de prendre conscience qu'il n'était plus là.

- Quand on est partis, il n’avait pas peur. Il affrontait son destin humblement, avec un sourire sincère qui marque les esprits. Comme le tien, finalement, ajouta Ariane, un rictus aux lèvres. Il se sentait bien, dans mon monde. Il avait même une compagne avec lui.

Le bruit de leurs pas dans la neige rythmait leur conversation. Louis hésita un moment, le front plissé.

- Ça ne m'étonne pas. Il a toujours été comme ça.

Il fit un effort surhumain pour confier ce qui le rongeait :

- Je sens les regards, sur moi, au village. Ils me respectent, mais je sais que je passe pour le fils lâche qui n'a pas su accepter le destin de son père. Et ils ont raison. J'étais encore un adolescent perdu, livré à lui même, dans la peur de ne plus jamais recevoir les conseils de son père en ces temps sombres. Je devais m'occuper de son peuple, c'est en moi qu'il avait placé tous ses espoirs, et j'ai fui.

Il passa une main sous son nez, exténué. Ariane lui vint en aide, l'air encourageant.

- Tu avais peur pour lui. Il partait vers l'inconnu, c'est compréhensible.

- Il ne s'est jamais préoccupé de ce qui l'attendait. Mais moi. Moi... je suivais le moindre de ses pas, comme si la charge sur ses épaules était mienne.

- Tu me fais penser à Philéas, dit Ariane, attendrie à l'image de son ami. Vous n'êtes pas très différents, finalement.

- Philéas a tout pour devenir un grand meneur, confirma Louis, l'air sincère. Je retrouve en lui la sagesse de mon père. J'aimerais être comme eux, et réussir à accepter cette situation sans m'imposer. Mais Gabriel me rappelle sans cesse mon manque de bon sens.

- Je trouve que tu t'en sors bien, le rassura-t-elle.

Louis braqua son regard vers elle, touché. Ses yeux clairs brillaient de reconnaissance. Ariane pressa sa main contre la sienne pendant un quart de seconde, le cœur léger. Tous deux cheminèrent jusqu'au village, échangeant dans le cocon qu'ils s'étaient façonné, à l'abri du regard des autres.

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Terre, Terre donatrice de vie.
Terre matricielle aux douces faveurs.
Terre multiple don de soi.
Terre germinale qui fait lever la semence.
Terre utérine d’où tout se hisse,
tout croît et fructifie.
Terre de doux repos des corps.
Terre fondement de toute genèse.
Terre recueillant en sa plénitude
l’épiphanie de tout vivant.
Terre d’abondance que le coutre ouvre afin
qu’un destin se déploie à l’horizon du monde.
Terre, as-tu perdu tes prédicats si précieux, t’es-tu immolée pour d’aventureuses et irrémédiables noces funestes ? Comment pourrait-on reconnaître ton image, ta souple effervescence, l’offrande dont tu es la plus réelle des manifestations ? Terre tu t’es désertée. De toi, tu as ôté tout ce qui constituait ton essence : le malléable, le ductile, la mouvante disposition, la généreuse ressource inépuisable, ta capacité à être recueil et intarissable élan. Autrefois tu étais parcourue de lignes de faille, les clivages te déterminaient en tant que constant réaménagement, le tellurisme t’habitait comme ton langage le plus précieux, de lourdes et profondes racines s’invaginaient en ton sol et y traçaient le rythme de ton éternelle perdurance. Et aujourd’hui, et maintenant en cette ère de pesant nihilisme, que demeure-t-il de toi que cette surface plane de ciment têtu, que cette pente de bitume qui semble te conduire au lieu même de ton ultime perdition ? Terre, réponds donc, en ton sein même, fût-ce en mode de soliloque, à celle que tu es qui, jamais, ne pourra se réduire à n’être que poussière envolée par le premier vent. Nous les Egarés te voulons comme nous voulons notre propre Mère !
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Défi
Orion

Depuis une demi-heure, j'arpente les rues de la métropole. Il y a de l'effervescence, ça vibre, ça chante, c'est vivant ! J'adresse un regard à la foule. Un petit garçon haut comme oui oui, redresse la tête en l'air puis un autre et encore une autre. Curieux, je suis le mouvement. Un grand Boeing survolait notre tête en fendant l'air. Un sentiment de panique s'empara de moi. Je craignais le pire ! Il fonca droit dans un gratte-ciel ! il allait s'encastrer de tout son poids dans la tour de verre ! Avec l'énergie du désespoir je hurlai de tout mon cœur :
- Non !!! Déguerpissez vite de là !!! La tour va s'effrondrer !!!
À mon plus grand désarroi, personne n'osait réagir comme s'ils n'y croyaient pas un traître mot. Pire, ils me regardaient de façon très étrange. Interloqué, de défiance et même moqueur.
Vite !!! Il en va de votre survie !!!
Étonnement, tout était calme. J'inspecte à nouveau d'un regard méfiant.
Rien de tout ça ne s'était produit. Je compris honteux de mon énormité. L'avion ne menaçait pas de s'écraser. Le point de vue d'en bas était faussé.
En train de culpabiliser, je sentis le poids des regards indiscrets sur moi. Je m'éloignais la tête baissée.
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