3. Voyage en train

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Colin

À travers de légers nuages épars, le soleil éclairait faiblement les interminables champs de blé du village Saint-Julien ; ses rais de lumière dorée se répandaient dans les cheveux blond platine de Colin. Celui-ci écartait silencieusement les premiers épis de froments qui se déployaient sur son passage, la fraîcheur de la matinée le faisant frissonner à plusieurs reprises dans son pull beige au col rond. Le jeune garçon marchait sans un seul regard en arrière, l’air parfaitement conscient de parcourir la plantation de céréales de son père. Il avait hésité pendant plusieurs jours à envoyer un message à Constance, partagé entre l’envie de se libérer de son fardeau et l’idée déprimante de voir la réalité en face ; il n’était pas un adolescent comme les autres. Il ne pouvait se permettre de fuir l’amour de sa mère alors qu’elle investissait tant pour lui, ni les menaces humiliantes de son père dans le but de ramener son fils à la vie. Adolescent silencieux et intrigué par le comportement des gens de son âge, Colin n’avait presque jamais étudié au collège, ni au lycée. Ces derniers savaient lire, écrire, poser des calculs, connaître l’histoire de la France en profondeur, jouer aux cartes ou encore créer des sujets de conversation ; voir ces jeunes s’exprimer tranquillement en groupe faisait monter aux yeux de Colin des larmes de frustration qu’il chassait immédiatement d’un revers de manche. Bien sûr, il avait déjà essayé de s’intégrer plus petit, mais les regards noirs et les moqueries l’avaient enfoncé dans son désespoir. Aujourd’hui, sa vie prendrait une nouvelle tournure ; il était enfin en permission, et malgré l’angoisse qui le tenait au ventre, pour rien au monde il ne manquerait le départ du train. Constance lui avait répondu rapidement avec toutes les indications nécessaires, il se souvenait encore du message malgré le fait qu’il l’eût supprimé sur le portable de sa petite sœur :

Ok, Colin. Rdv à la gare de Dijon samedi prochain, prends le ticket du train qui fait Dijon-ville Lons-le-Saunier à 9h09.

Ses parents étaient des agriculteurs peu aisés qui n’avaient pas les moyens de lui payer son train ; heureusement pour lui, sa mère lui avait versé de petites sommes d’argent de poche chaque mois dans l’espoir de le voir les dépenser plus tard. Colin n’avait jamais eu la chance de le faire, il avait donc pu récupérer tout ce que sa mère avait laissé de côté pour lui au fil des années. Il se souvenait encore de son sourire ému quand il lui avait annoncé qu’il partait en colonie de vacances avec d’anciens camarades de l’école primaire ; sa mère avait naïvement cru à son mensonge, trop heureuse de voir son fils s’épanouir pour se rendre compte qu’il ne prenait pas de billet aller-retour. Son père, quant à lui, lui avait ri au nez en pariant qu’il ne tiendrait pas deux jours. Colin le redoutait, certes ; cependant, sans vraiment savoir comment, il sentait que l’oiseau qu’il avait rencontré l’aiderait à tourner la page de son ancienne vie tortueuse.

Après avoir traversé les vastes étendues de blé, le jeune garçon se rendit à la gare de son village d’un pas pressé, courut jusqu’au quai en entendant les micros annoncer le départ de son TER et, tout en s’irritant de ne pas être ponctuel, il réussit à se faufiler de justesse entre les portes qui manquèrent de se refermer sur lui. Soulagé, il se fit discret dans un coin du wagon, retroussa lentement ses manches en reprenant son souffle puis, serein, il s’appuya contre la vitre agitée. Les quarante minutes de trajet furent longues et pénibles, les nuages noirs dans le ciel assombrissaient le wagon à mesure qu’il approchait Dijon et le peu de voyageurs installé dans les rangées de sièges miteux semblaient s’être figés dans le temps. Colin soupira en observant cette scène maussade, l’air blasé. L’entrée en gare de son train égaya son humeur et, après s’être avancé sans mal vers l’une des portes, il se dépêcha de rejoindre le quai où Osmond et les autres se réuniraient.

Ce fut d’abord Constance qui lui fit un signe de main pour être repérée ; Colin la reconnut à ses yeux bruns maquillés et à son gros pull au col roulé qui s’arrêtait à la ceinture de sa jupe. Justine, seulement habillée d’un long imperméable bleu ciel par-dessus un t-shirt blanc, l’accueillit avec un petit sourire. Endrick et Philéas, eux, se contentèrent de hocher la tête en croisant son regard, puis se remirent à discuter comme s’ils s’étaient toujours connus.

- Tu es l’avant-dernier, remarqua Constance en plissant ses yeux de biche. Ariane n’est toujours pas là.

- La rousse ? demanda Justine, mal à l’aise.

Constance tripota son sac à main tout en faisant quelques pas vers la ligne blanche, nerveuse.

- Oui, répondit-elle finalement. On ne s’attendait pas à ce que vous veniez tous, de toute façon.

- Et Osmond ?

- Je lui ai payé un taxi pour qu’il puisse voyager avec les cages à oisillons tranquillement.

Endrick, qui avait tout entendu, s’incrusta dans la conversation en haussant les sourcils :

- Tu l’accueilles chez lui, ensuite tu lui payes un taxi… qu’est-ce que tes parents en disent ?

- Ils s’en fichent, je fais ce que je veux, marmonna Constance.

- Gosse de riche, hein ? la taquina-t-il.

Constance lui lança un regard noir à travers son mascara et, d’un air rageur, elle s’éloigna en sortant son téléphone.

- C’était pas sympa, s’interposa Philéas, les mains dans les poches de son sweat à capuche.

- C’est la vérité, elle va pas se voiler la face, dit Endrick en levant les yeux au ciel.

Les sifflements du train qui entrait en gare les coupèrent dans leur discussion.

- On va bientôt partir, murmura Justine en ajustant son sac de voyage en toile.

- Mais… et Ariane ? s’inquiéta Philéas.

- Tant pis pour elle, lança Constance qui revenait avec sa valise à roulettes. On doit y aller.

Colin, qui se murait dans son mutisme afin de ne pas partager ses pensées et ses sentiments, monta avec les autres dans le wagon. Il croisa Philéas qui, après avoir déposé ses affaires, faisait demi-tour dans le couloir pour s’attarder aux portes. C’était certainement par précaution, au cas où Ariane arriverait ; Colin comprenait le choix de la jeune fille, tous n’avaient pas les mêmes raisons de partir ou de rester. Elle devait être bien plus attachée à sa vie quotidienne pour décider de ne pas prendre de risques, contrairement à l’adolescent blond qui cherchait à reconstruire son cœur meurtri en quittant lâchement sa famille.

- Le train 9277 en direction de Lons-le-Saunier va partir, annonça la voix féminine pendant que Colin s’installait. Prenez garde à la fermeture automatique des portes, attention au départ.

- Philéas ! s’exclama Endrick en se levant. Laisse tomber, elle ne viendra p…

Il fut interrompu par des bruits de pas précipités retentissant derrière les portes, sur les bordures du quai. Essoufflée, Ariane accepta volontiers la main de Philéas en le remerciant puis se dirigea vers le groupe, l’allure assurée et les joues enflammées. En déposant sa valise en hauteur, elle dégagea ses longs cheveux roux qui retombaient jusqu’à la moitié de son dos et, en un éclair, elle se laissa tomber sur la rangée de sièges de Colin et de Constance.

- Salut, lâcha-t-elle en s’accoudant. Désolée pour le retard.

- Toi aussi, tu n’arrivais pas à te décider ? lui demanda Philéas en s’asseyant en face d’elle, aux côtés de Justine et d’Endrick.

Ariane haussa les épaules.

- J’avoue que ça a été difficile. Mais je suis là, tout comme toi, non ? C’est ce qui compte.

- Heu oui, je suppose, répondit l’Asiatique en se grattant la nuque.

- Tout s’est déroulé si vite, je n’arrive toujours pas à croire que vous ayez tous accepté, marmonna Constance en observant ses ongles bien entretenus.

- C’est grâce aux oisillons, dit simplement Justine alors que tout le monde la regardait. On a ressenti cette… chose qui a fait que nous avons placé notre confiance en eux. On a compris qu’il fallait partir, c’est tout, ça ne s’explique pas.

- C’est sûr, admit Endrick, le poing contre la joue. On a tous nos raisons personnelles.

Un silence embarrassant accueillit sa phrase ; seul le bruit du train en marche combla le vide dans leur compartiment.

- Et si on refaisait un tour pour les présentations ? demanda soudainement Ariane, excitée.

- On connaît déjà tous nos noms, non ? répondit froidement Constance. C’est largement suffisant.

Colin était bien d’accord, seulement, il fut peiné de voir une moue se dessiner sur les lèvres de la rousse.

- C’est une bonne idée, je trouve, rétorqua Justine.

- D’accord, alors, disons-nous nos âges, notre nom de famille et une passion qu’on a dans la vie, proposa Philéas.

- T’aurais pas moins intime, par hasard ? le railla Endrick.

Philéas fronça le nez, un sourire grimaçant au coin des lèvres.

- Je commence ! s’exclama Ariane en calant une mèche derrière son oreille. Ariane Dostie, bientôt dix-sept ans, je dessine énormément et j’adore la course à pied.

- Pas étonnant, s’esclaffa Justine en regardant ses longues jambes.

- Alors moi c’est Philéas Colbau, j’ai déjà dix-sept ans, insista-t-il en fixant Ariane qui leva les yeux au ciel, et je cuisine tout le temps.

- Pas de sport ? Et tu réussis à garder la ligne ? s’étonna Endrick.

- Ah, ça semble gêner monsieur sarcasme, rit Philéas. Il en fait, du sport, lui ?

- Autant me présenter. Endrick Gahs, dix-sept ans, je fais du hockey sur glace depuis que je suis petit, répondit l’intéressé.

- Drôles de noms, commenta Philéas.

- Je suis Alsacien.

Constance, qui semblait bouder depuis qu’Ariane s’était présentée, s’intéressa discrètement à la conversation. Les pommettes roses de Justine, quant à elles, s’empourprèrent. Colin avait tout de suite vu que l’adolescent aux cheveux noir de jais faisait de l’effet aux trois filles, retenant leur attention avec son air dégagé et son sourire charmeur. Colin se retint de soupirer en comprenant que la musculature athlétique y était également pour quelque chose.

- Justine Advier, enchaîna calmement la blonde aux yeux bleus. J’ai dix-sept ans aussi, je fais de la gymnastique et je passe mon temps à lire.

- Du genre mademoiselle-je-sais-tout ? s’enquit Endrick en s’armant de sa délicatesse naturelle.

Justine fronça les sourcils, froissée.

- Bien sûr que non.

Colin sentit un long frisson parcourir son dos lorsqu’il comprit que ce serait bientôt à son tour. Pour éviter qu’il n’y eût plus de tensions, Ariane se tourna précipitamment vers Constance.

- Et toi ?

- Ça n’a rien d’intéressant, dit celle-ci en se rongeant les ongles.

- Allez, on doit tous y passer, insista Endrick en s’appuyant sur ses coudes, les yeux brillants.

Constance inspira longuement puis, agacée, elle gronda :

- Très bien, si c’est pour avoir la paix… Constance Flannes, j’ai le même âge que vous, j’arrive à parler plusieurs langues.

Endrick s’effondra dans son siège, les bras croisés et l’air grave.

- Il y a autre chose. J’en suis persuadé.

- Non. Laisse-moi tranquille.

- Tu l’as dit toi-même. Tu es Constance Flannes, bon sang, il n’y a que moi que ça perturbe ? Tu es la célèbre patineuse qui a fait une pause dans sa carrière, il y a au moins un an ! Je suivais toutes tes compétitions, tu n’en manquais pas une.

Philéas, Justine et Ariane en restèrent muets, troublés. Colin se fit tout petit dans son siège, de plus en plus angoissé à l’idée qu’ils remarquassent son attitude étrange. Il n’avait jamais suivi les informations de près, le nom de Constance ne lui avait rien dit sur le coup.

- C’était toi le terrible accident ? murmura Philéas. J'ai vu les articles partout sur internet.

- C’est officiel, je te hais, articula la brune en fixant ses yeux humides sur Endrick.

Le concerné détourna son regard, et personne n’osa s’interposer. Colin crut y avoir échappé belle, cependant, pour sauver la situation, l’Alsacien décida de porter une attention toute particulière sur lui :

- Et toi ? Qui es-tu ? Colin, c’est ça ? On ne t’a presque jamais entendu parler.

- C’est vrai, ça, s’étonna Ariane. Tu es timide ?

Colin se racla la gorge et, après s’être remis droit, il répondit d’une voix rauque :

- Non. Je n’ai juste rien à vous dire.

- On n’est pas assez bien pour toi ? rit Endrick en passant une main derrière sa nuque.

- Pas du tout, se défendit Colin, de plus en plus tremblant.

- Il est peut-être introverti, tenta Philéas.

- Il est surtout bizarre, oui, chuchota Endrick.

- Allez, présente-toi, l’encouragea doucement Justine.

L’adolescent blond la remercia d’un regard.

- Mon nom de famille est Belley. J’ai bientôt dix-sept ans et… je sais jouer du piano.

- Super ! On se connaît tous un peu mieux, alors, conclut Ariane.

Philéas et Endrick échangèrent un regard complice qui voulait tout dire ; Colin les déconcertait, et cela semblait les amuser pour une raison qu’il ignorait. Le jeune garçon blond sentit ses joues rougir à travers sa peau blême en comprenant qu’il pouvait faire une croix sur l’amitié qu’il avait envisagée avec eux. Embêté, il ne fit pas attention à un groupe d’adolescents essentiellement composé de garçons installés dans la rangée d’à côté. À eux tous, ils avaient réussi à occuper les derniers sièges disponibles ; enfin, c’était ce que Colin avait constaté, jusqu’à ce que l’un d’eux se retrouvât debout en revenant des toilettes, agacé de ne pas pouvoir s’asseoir aux côtés de ses amis. Sans aucune gêne, il s’approcha dangereusement de Colin et lui donna un coup de coude dans l’épaule, lui faisant signe de partir. Le blond feignit de n’avoir rien senti mais au bout de quelques secondes, l’inconnu s’emporta, sa cigarette s’agitant dans sa bouche emplie de fumée.

- C’était ma place, morveux. Tu sors de là.

Colin sentit la colère l’envahir jusque dans ses doigts crispés qui serraient son pantalon. Le reste de son groupe restait silencieux derrière lui, et même s’il les connaissait à peine, il leur en voulut pour leur manque de réaction. En comprenant qu’il devait se débrouiller lui-même, il balbutia simplement :

- Non, désolé.

Il eut à peine le temps de terminer sa phrase qu’il sentit une puissante poigne l’attraper par le col. L’inconnu était assez grand, confiant et baraqué pour l’envoyer balader dans le wagon s’il le souhaitait. Colin maudit intérieurement sa faiblesse après s’être lamentablement débattu.

Foutue hospitalisation, songea-t-il rageusement, son bout de nez incliné frôlant celui du fumeur qui grondait en tendant le poing :

- Je t’ai dit de dégager.

- Attends ! Lâche-le, on va voir ce qu’on peut faire pour la place, s’exclama enfin Philéas depuis son siège.

De plus en plus violet, Colin n’osa pas bouger lorsqu’il se fit plaquer contre un mur, les bras ballants et l’expression du visage effrayée. Ce fut après quelques secondes de tension qu’il sentit un chignon brun s’interposer entre eux et effleurer son front. Constance toisait durement le fumeur, les bras croisés.

- Lâche-le, il était là bien avant que le train démarre.

- Pousse-toi de là, princesse, fit l’inconnu en la poussant.

Constance s’apprêta à se défendre, cependant, une voix grave la prit de court :

- Un problème ?

Endrick était arrivé en bousculant le fumeur sur le côté, un sourcil haussé. Sa grande taille dans sa chemise ample impressionna le délinquant qui, pourtant bien bâti, préféra lâcher Colin sur le sol.

- Si tu me touches encore une fois, j’appelle les flics, ricana le fumeur en s’écartant pour laisser Colin se relever.

- Pas besoin, retentit la voix amusée de Justine qui avait son téléphone en main. Je crois que ta cigarette les a déjà alertés.

Un contrôleur passait justement dans l’allée, les sourcils froncés.

- Eh, toi ! Il est interdit de fumer dans les wagons !

Ariane éclata de rire en regardant l’inconnu partir en courant, le contrôleur à sa poursuite. Colin n’en revenait pas ; lui qui avait cru l’espace d’un instant avoir été abandonné par son groupe, il s’affala lamentablement dans son siège, accablé de ne pas réussir à se débarrasser de sa méfiance instinctive.

- Tu as été génial, Endrick, s’esclaffa Philéas.

- Et Justine, aussi ! C’est toi qui as appelé le contrôleur ? s’étonna Ariane.

La jeune fille haussa les épaules.

- Au 3117, oui. Pas très difficile.

- Tu es au courant que personne ne connaît ce numéro à part toi ? dit Constance en se rasseyant, mauvaise.

- L’important, c’est que tout soit réglé, l’ignora-t-elle en tournant la tête vers Colin, refroidie par cette remarque. Tu vas bien ?

- Oui, je… m-merci, dit celui-ci d’une voix rauque.

- Quel blaireau ce type, commenta Ariane en croisant les jambes, les yeux ronds.

- Il y en a partout, des gens comme ça, siffla Constance en jetant un regard en biais à Endrick, lourd de sous-entendus.

- Parce que je suis un blaireau, moi ? s’étonna le brun, les sourcils froncés.

- En attendant, sans lui, Colin serait dans un sale état, le défendit Philéas.

- Exactement, sourit Constance. C’est ce genre de personne qui croit que faire preuve de courage compensera son comportement purement détestable, comportement que lui-même ne supporte pas. Et moi, j’appelle ça être un blaireau.

- Écoute-toi parler deux secondes, c’est toi la personne détestable ici, répliqua l’Alsacien, la mâchoire tendue.

- Vous ne vous arrêterez jamais, vous deux ? soupira Ariane.

Endrick et Constance la fusillèrent du regard pour toute réponse. Colin soupira longuement en comprenant que la tension était à nouveau palpable, les mains rentrées dans les manches de son pull beige.

- Vous avez dit quoi, vous, à vos parents ? s’enquit Philéas, un air inquiet au visage.

- Colonie de vacances, dirent Justine et Colin en même temps.

- Camp scout, puis quelques semaines chez mes cousines, répondit Ariane. Au cas où notre formation durerait moins d’un mois. C’est après, quand on entrera dans le monde d’Osmond, qu’ils pourront réellement s’inquiéter.

- Deux mois chez mon meilleur ami, révéla Endrick.

- Pareil, sourit Philéas.

- Ils s’en foutent. Je vais où je veux, souffla Constance.

Cette phrase avait eu le don de mettre tout le monde mal à l’aise.

- Est-ce que quelqu’un sait pourquoi nous allons à Lons ? demanda Justine après s’être raclée la gorge.

- Ouais, lâcha Constance. C’est aux alentours de la ville qu’Osmond est arrivé, dans un trou paumé à la campagne.

- Pourquoi est-ce qu’il s’est retrouvé à Dijon, alors ?

- Parce qu'il a marché. Longtemps. Il m’a dit qu’il a suivi les oisillons…

Elle laissa sa phrase en suspend, l’air de leur faire comprendre par un simple haussement d’épaules qu’il n’y avait rien d’autre à ajouter. Toute cette histoire était basée sur la confiance qu’ils avaient placée en Osmond et ses volatiles, chacun assumait les conséquences de son choix sans dire mot, comme s’ils se comprenaient tous silencieusement. Colin s’enfonça un peu plus dans son fauteuil en prenant conscience de son engagement, la tête lourde et les yeux plissés. Le train n’allait pas tarder à arriver, filant à toute vitesse dans l’obscurité du ciel gris à travers le décor verdoyant du Jura. L’adolescent blond appréciait particulièrement ce département aux paysages montagneux regorgeant de forêts à l’odeur résineuse, de vignes embrasées par le soleil en terres vallonnées et de petits villages médiévaux fleuris à chaque coin de rue. Il eut de la peine à rejeter la quantité de souvenirs qui l’assaillaient ; son passé ici lui manquait profondément.

- Tu ne mettras plus jamais les pieds dans cette maison. Est-ce que c’est clair ?

Colin revoyait les coups de volant secs de sa mère dans la voiture. Elle serrait les dents en conduisant en pleins phares sur une route de campagne, son sourire auparavant si doux transformé en une grimace agacée.

- Ce n’est pas de leur faute, maman…

- Si, ça l’est entièrement. Quand ton père me les a présentés, je me suis tout de suite méfiée. Je n’aurais jamais dû t’envoyer là-bas.

Les yeux emplis de larmes, Colin se cramponna à sa ceinture et se pencha sur le côté :

- Les médecins se trompent !

Outrée, sa mère accéléra, envahie par la colère :

- Parce que tu te crois bien placé pour contredire leur conclusion ?

- Non, mais personne ne sait ce qu’il se passe dans ma tête, maman, répondit plus calmement Colin, effrayé de la voir rouler aussi vite. Pas même toi.

- Tais-toi, tais-toi! hurla-t-elle en freinant soudainement.

La voiture, qui manqua de déraper dans un fossé, fut retenue par une barrière de sécurité qui l’entraîna à toute vitesse dans un long crissement aigu jusqu’à retomber sur ses quatre roues. Sous le choc, sa mère considéra les dégâts pendant une dizaine de minutes interminables. Recroquevillé dans son siège, Colin la vit reprendre ses esprits et se pencher au-dessus de lui tout en levant la main ; elle s’apprêtait à le frapper, mais une tristesse amère reprit le contrôle de ses sentiments et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle cria de frustration en portant son poing à sa bouche, sortit de la voiture et claqua violemment la porte. En la voyant s’éloigner, Colin crut devoir rester assis toute la nuit, mais ce fut au bout d’une heure seulement que sa mère le rejoignit avec une dépanneuse.

- On est arrivés, chuchota-t-elle en s’installant à côté de lui.

- Quoi ? demanda Colin, désemparé.

- Dépêche-toi, on est arrivés !

Colin sentit quelqu’un le secouer plusieurs fois. Il revint doucement à la réalité, les yeux rivés sur Ariane qui le menaçait de partir sans lui.

- Tous les autres sont dehors, à quoi tu joues ?

- D-désolé, dit-il en passant une main sur son front.

- J’ai ta valise, lui fit-elle remarquer alors qu’il s’inquiétait. On n’a plus qu’à descendre.

Colin la remercia brièvement en récupérant son sac, la suivit hâtivement et sortit juste à temps du wagon.

- Alors, Belley, on s’est dégonflé une fois le train arrêté ? Ta petite famille te manque déjà ? le taquina Endrick.

Ariane passa devant Colin en levant les yeux au ciel, donna un léger coup de coude à Endrick sur son passage et s’énerva :

- Il s’est endormi ! Fiche-lui la paix, un peu !

- D’accord, d’accord ! Calme-toi… maman, ajouta Endrick, un sourcil courbé.

Ariane ne put s’empêcher de sourire.

- Tu es pas croyable.

- Ça, je te le fais pas dire, soupira Philéas, amusé.

Colin avait l’impression d’être le seul à ne plus supporter le comportement d’Endrick. En marchant pour rejoindre l’escalier, Constance le détrompa immédiatement en prenant soin d’ignorer le beau brun moqueur : elle le haïssait de tout son être, c’était certain. Justine aussi semblait s’être lassée de ses remarques ironiques incessantes.

- Voilà Osmond ! lança Constance alors qu’ils quittaient la gare.

- Bonjour, les jeunes, déclara celui-ci d’un air joyeux. Je suis heureux de vous voir ensemble, c’est une agréable surprise !

- Où allons-nous ? s’enquit Justine, préoccupée.

- On va faire un peu de marche. Ça ne vous dérange pas ? Chacun devra prendre sa cage, les oisillons voleront au dessus de nous.

Le reste de la soirée – qui devint floue dans l’esprit de Colin le lendemain – , se déroula assez rapidement. Son groupe s’était enfoncé dans les bois, marchant à l’aide du GPS que Constance avait activé sur son téléphone ; Osmond semblait avoir retenu l’adresse. En marchant d’un pas lourd derrière les autres, les manches retroussées et l’air exténué, Colin se demandait comment il était possible que le lieu vers lequel ils se dirigeaient portât un nom. Constance avait bien parlé d’un endroit hors agglomération sans habitations, ou du moins, c’est ce qu’il en avait traduit de l’expression joliment tournée « dans un trou paumé à la campagne ». Dans la nuit noire, à peine éclairé par la lampe de poche de Justine, Colin avait le cerveau trop brouillé pour écouter Osmond parler d’une volière abandonnée. Le groupe s’arrêta finalement face à une demeure imposante et obsolète, dépassée par les ravages du temps. Elle était dotée de tours cernées par de gigantesques érables centenaires qui la camouflaient dans la nuit, ses fenêtres luxueuses et pourtant usées éclairant légèrement les visages épuisés des adolescents.

- La volière, qui appartient à ce petit château que j’ai tout d’abord cru inhabité, est quelques mètres plus loin dans la forêt, expliqua Osmond. Vous savez, celle dans laquelle je suis passé de mon monde au vôtre…

- Pourrons-nous la voir demain ? Je ne pourrai pas faire un pas de plus dans cette forêt, le coupa Endrick en baillant, les yeux rouges.

- On a beaucoup marché, je vous l’accorde, répondit Osmond d’une voix douce.

- Nous n’allons tout de même pas dormir dans ce… domaine, si ? demanda Ariane.

- Comme je vous l’ai dit, j’ai cru que personne ne le possédait, soupira Osmond. Mais une dame, plutôt âgée, m’a accueilli le premier soir. Très gentille, elle m’a donné son adresse si je souhaitais revenir. Pourquoi se priver quand on est invités ?

- Vous êtes invité, grogna Constance. Pas nous.

Osmond sourit.

- Suivez-moi, dit-il simplement.

Colin ne se fit pas prier ; il reprit son gros sac à dos qui lui servait de valise ainsi que sa cage, se dirigea vers la porte sur les talons du vieil homme et attendit avec les autres qu’on leur ouvrît. La maîtresse de maison finit par se présenter sur le pas de la porte, vêtue d’un tablier gris et coiffée d’un simple chignon défait. Les rides sur son visage s’étirèrent lorsqu’elle reconnut Osmond, son doux sourire réchauffant immédiatement le cœur de Colin.

- Osmond, quelle joie de vous revoir ! s’exclama-t-elle avant de l’embrasser.

- Bonjour, Augustine, répondit-il chaleureusement. Je vous présente les six novices dont je vous ai parlé.

Les yeux verts de la vieille femme s’illuminèrent davantage en les voyant tassés les uns sur les autres derrière Osmond.

- Voici Constance, commença-t-il en prenant la brune par les épaules. Sur le côté, vous avez Endrick, en face de vous, Philéas, derrière, Justine et Ariane, et enfin, Colin, qui est resté à l’arrière du groupe jusqu’au bout pour s’assurer qu’il ne manquait personne. C’est bon, je ne me suis pas trompé ?

Ariane fit non de la tête énergiquement.

- Et à vous, les enfants, je vous présente Augustine, hôtesse de cette charmante demeure.

- Oh, ce domaine familial mal entretenu qui n’accueille jamais personne ? Vous êtes trop aimable ! Mis à part cela, je suis ravie de vous rencontrer, rit Augustine en détaillant le groupe du regard. Mais vous savez, Osmond, je doute qu’ils soient encore des enfants.

- Vous avez bien raison, très chère. Pouvons-nous entrer ?

- Avec plaisir ! Je ne m’attendais pas à votre venue, alors il va falloir m’aider à faire les lits.

- Vous avez assez de chambres ? lui demanda Ariane d’une petite voix inhabituelle.

- Plus que tu ne l’imagines, ma belle, la rassura Augustine pendant qu’ils déposaient leurs affaires au sol. Mais ce ne sont que des chambres de trois. Cela vous convient-il ?

- Ils sont six, ça devrait faire l’affaire, dit Osmond. Allez vite faire vos lits, ne vous occupez pas des oiseaux, je m’occupe de les mettre en cage pour la nuit.

Colin lança à nouveau son sac sur son dos, monta les longs escaliers en bois et aida Augustine à déplier les draps dans la buanderie. Tous s’étaient attelés à la tâche, et lorsqu’ils eurent fini, ils se mirent d’accord pour faire une chambre de filles et une chambre de garçons.

- Merci pour tout, madame, dit Justine à la vieille femme. Nous vous sommes reconnaissants pour votre gentillesse.

- Avec plaisir. Je sais que cette journée a dû être éprouvante, et que vous vous demandez ce que vous pouvez faire ici, dans cette bâtisse un peu rustre avec quelqu’un comme moi. Nous pourrons discuter de tout cela demain, après une bonne nuit de sommeil. Reposez-vous bien !

Colin s’était contenté de sourire, de répondre poliment et de se mettre en pyjama dans la salle de bain. En ignorant les chuchotements d’Endrick et Philéas, il se jeta sur le premier lit qui lui vint et s’endormit en un clin d’œil, peu soucieux de la situation dans laquelle il se trouvait.

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Défi
Orion

Depuis une demi-heure, j'arpente les rues de la métropole. Il y a de l'effervescence, ça vibre, ça chante, c'est vivant ! J'adresse un regard à la foule. Un petit garçon haut comme oui oui, redresse la tête en l'air puis un autre et encore une autre. Curieux, je suis le mouvement. Un grand Boeing survolait notre tête en fendant l'air. Un sentiment de panique s'empara de moi. Je craignais le pire ! Il fonca droit dans un gratte-ciel ! il allait s'encastrer de tout son poids dans la tour de verre ! Avec l'énergie du désespoir je hurlai de tout mon cœur :
- Non !!! Déguerpissez vite de là !!! La tour va s'effrondrer !!!
À mon plus grand désarroi, personne n'osait réagir comme s'ils n'y croyaient pas un traître mot. Pire, ils me regardaient de façon très étrange. Interloqué, de défiance et même moqueur.
Vite !!! Il en va de votre survie !!!
Étonnement, tout était calme. J'inspecte à nouveau d'un regard méfiant.
Rien de tout ça ne s'était produit. Je compris honteux de mon énormité. L'avion ne menaçait pas de s'écraser. Le point de vue d'en bas était faussé.
En train de culpabiliser, je sentis le poids des regards indiscrets sur moi. Je m'éloignais la tête baissée.
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