2/4 Chap

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Le garçon aimait Margot, follement, mais comme un enfant peut aimer. Avec parfois d'obscurs désirs inaboutis et impossibles : Margot était un ange, il n'était pas absurde qu'il le crut. Comme tel, elle était belle : de long cheveux blonds et bouclés qui fonçaient en hiver, des yeux d'un joli bleu, plus jolis que ceux sur sa peau, un sourire un peu triste posé sur sa bouche.
Elle ne lui en voulait pas d'avoir tenté de la défendre. Elle regrettait seulement de ne pouvoir s'opposer au Diable, elle-même.

Peu de temps après cet incident désagréable, que Dieu s'en mêla ou non, Laclaque eut un accident à la ferme : il tomba du toit de la grange qu'il réparait et se rompit le cou.
Le village ne le regretta pas. Margot ressentit un chagrin bien naturel, mâtiné de soulagement et d'inquiétudes. À quinze ans, dans les villages, il faut que la solidarité opère pour pouvoir s'en sortir. Elle n'était pas majeure mais autonome depuis longtemps. Le docteur, qui n'en était pas à une adoption près, lui proposa de devenir son tuteur et de ne rien changer à sa vie si elle le souhaitait.

Sébastien, le fils de la Minoche, reluquait souvent du côté de la belle, ils avaient pratiquement le même âge et sa mère s'en était occupée jusqu'à ce qu'elle ait dix ans.
Cinq ans plus tard, le Sébastien aurait bien exploré la nature avec elle. D'ailleurs dans le bourg, l'ensemble de la dizaine de garçons entre treize et vingt ans avait envie de jardiner en sa compagnie. Laclaque -et sa réputation- avait protégé sa fille d'audacieuses convoitises…

Pour faire plaisir à son rejeton, la Minoche proposa donc une activité servile à la jeune fille contre le couvert et un petit dédommagement pécuniaire.
Heureusement, elle n'était pas la seule sur les rangs : le curé devait renoncer aux bons services de sa ménagère, une vieille grenouille de bénitier que l'âge pliait en deux, petit à petit.
Margot était soulagée d'entrer au service du curé, les regards torves des garçons la mettaient mal à l'aise, plus encore ceux de Sébastien.

Le Pierrot comprenait les choses simples et logiques : un ange, ça travaille dans les églises.

C'était un garçon plutôt bien fait, ce gars, "le Sébastien", débordant d'arrogance et d'humour : la coqueluche des demoiselles. Le moins que l'on pouvait en dire à son sujet , c'est qu'il n'avait pas l'habitude d'être contrarié. Et il se trouve qu'ayant fait une demande à la belle Margot, elle aurait dû en être heureuse et accepter la proposition avec reconnaissance !
Donc, si elle avait refusé, c'est que sa mère s'y était prise comme une vache pour trier le grain. Elle n'était pas portée sur les amabilités, alors il s'était résolu à opérer lui-même et à réitérer la proposition d'emploi à la belle.
Il se rendit chez elle et fut bien contrarié d'y trouver l'idiot du village. Si elle devait travailler chez lui, il faudrait qu'elle renonçât à cette amitié bizarre :
« Va-t-en, Pierrot ! Faut qu'ch'cause à la Margot…
—Il ne m'gêne pas moi… -Et se tournant vers son ami- Tu veux rester, dis Pierrot ?
—Oui, j'va finir le panier.
—C'est comme tu veux, Margot… Ton père y t'laisse avec rien, c'est difficile pour une femme de s'en sortir seule, pour une fille c'est pire… Faut qu't'ai quéques sous, pour manger, t'habiller, faut qu't'ai d'l'aide pour la maison ici… Si tu viens aider maman, moi ch't'aiderai ici ? Je t'aime bien, tu sais ? Et pi on a un peu de bien, si t'as dit non parce que la poche de la mère était trop serrée, ça peut changer ça ?
—J'vais travailler pour le curé, j'remplace la Marthe…
—Le curé ? C'est pas sain ça, une fille comme toi avec une soutane, t'as besoin d'un homme dans ta vie… Et pi y va t'donner quoi ? Le tronc des pauvres ?
—Le curé c'est un homme bon… J'ai pas besoin d'un ami chu trop jeune et p't'êt'e que j'en aurais jamais besoin ! Et pi y'a Pierrot qui m'aide ici…
—Ha ! C'est ça la compagnie que t'as choisie : un curé et un benêt ? Ch'te comprends pas. Je t'offre autre chose qu'un travail honnête qui sait si plus tard…
—Tais-toi, tu vas dire n'importe quoi et puis le regretter ! Je vais travailler pou'l' curé parce que je ch'uis à l'aise avec lui, il est gentil et il me payera ce qu'il pourra. Ch' préfère travailler avec de la considération et de l'affection qu'avec un gourmand et une langue de vipère, j'en ai fini avec les teignes ! »

S'échauffant à le dire, Margot était rouge comme une tomate. Son ton avait alerté le Pierrot qui posa le panier et se dressa à côté d'elle, sa mine n'augurait rien de bon.
Sébastien pâlit :
« Pour le moment, la vipère c'est toi, tu deviens un petit peu trop fière, faudra que quelqu'un te montre un peu à te rabattre le caquet !
—Voilà c'est exactement ça que j'veux éviter ! Tu m'fais pas peur ! T'as un sale caractère et t'es pas aussi gentil que tu voudrais le faire croire ! Va-t’en ! »

Elle finissait sa phrase que le Pierrot s'avançait, menaçant vers l'éconduit. L'autre tourna les talons comme un pisse-froid et grommela entre ses dents que "celle-là aura ce qu'elle mérite" !

Le Pierrot aimait les choses simples, comme des jours qui couleraient sans pierre dedans.
Son ange n'avait plus que ses yeux de bleus. On voyait bien qu'elle était heureuse dans le giron du curé avec Pierrot comme son frère, pour lui tenir compagnie.
Elle n'avait pas vraiment d'amis.
Les filles étaient assez jalouses de l'attraction que la belle exerçait sur les hommes et leurs fils, lesquels, bien sûr, ne souhaitaient pas précisément son amitié.
De plus Sébastien ne digérait pas l'affront. Il dirigeait les marionnettes de sa cour en décidant qui méritait de l'attention ou qui n'en méritait pas. Il parlait de Margot avec tout le mépris possible, la nommant la bonne du curé, la bonne à rien d'autre, la fausse timide qui se laissait trousser par un débile. Mais ça ne le soulageait pas : plus il la voyait rayonner et plus il était en colère.

Margot ne s'occupait pas  des poules de la cour du Minoche. Elle avait de saines relations avec les veuves et les jeunes mamans. 
Le docteur et Pierrot étaient ses seuls vrais amis. Le curé le serait tantôt, qui était bien content de cette bouffée d'air frais portée par Margot.
Les jours, pour elle, coulaient donc sans cailloux. Pendant quelques mois même, un répit en somme.

Ce qu'un garçon gâté, tétu et sans cœur n'obtient pas, il le prend souvent de force.
Il résista une année à son désir et pas seulement celui d'une vengeance.
Mais au bout de tout ce temps, sa rage déborda par tous les pores de sa peau, son sens commun fut soûlé jusqu'à la dernière lueur de raison. Et l'attendant au coin d'une rue, un soir, Sébastien sauta sur Margot. Il l'entraîna à l'écart, plaquant sa main sur sa bouche. Puis dans le pré du père Guignon, il la troussa et la viola comme le petit salaud qu'il était. Quand il en eut terminé, il s'enfuit laissant la pauvre dévastée et traitée, une nouvelle fois, comme un objet sans valeur.
Elle se releva et décida de ne rien dire, à personne.

Elle rentra chez elle, se lava cent fois. Le lendemain, elle saignait toujours. Elle n'alla pas travailler. demandant à Pierrot de dire au curé qu'elle ne se sentait pas bien.
Pierrot inquiet, prévint son père.
Il attendait dans la cuisine pendant que Michel auscultait la jeune fille.

Elle était en larme, roulée en boule dans son lit. La dernière fois que le docteur l'avait vue ainsi, elle avait une fracture au radius. Il s'assit au bord de sa couche et lui caressa les cheveux, elle évitait de le regarder :
« Parle-moi Margot, je peux pas t'aider si tu dis rien…
—Le Sébastien m'a prise de force…
—…
—J'ai mal et je saigne.
—Il va falloir que je t'examine… Ça va aller.. je m'occupe de toi. Et après je m'occupe de lui…
—Non, Michel non ! s'il te plaît, je ne veux pas que les gens le sachent !
—Je ne te demande pas ton accord ! Je ne vais pas faire une réunion publique, mais ça ne peut pas se passer comme ça, sans conséquences pour lui ! »

Le maire et le médecin avançaient d'un pas pressé, ils allaient chez la mère Minoche. Lorsqu'ils frappèrent à la porte, elle ouvrit rapidement :
« Il est arrivé quelque chose à Sébastien ? -c'est le maire qui répondit-
—Pourquoi tu demandes ça Lucienne ?
—Il est pas rentré, depuis hier, il est pas rentré…
—Il est pas rentré d'où ?
—De l'épicerie, il était allé boire un coup avec le Thierry… La Juliette m'a dit tout à l'heure qu'il est parti à la nuit hier ; mais il est pas rentré, pourquoi qu't'es ici avec çui-là ?
—Ton Sébastien a fait quelque chose de mal, c'est pour ça qu'il est pas rentré.
—Non ! Sébastien c'est un bon gars et s'il avait des problèmes, il m'l'aurait dit !
—Il a agressé Margot, hier soir…
—Qu'est-ce que tu racontes ! C'est elle qui l'a dit ça ? Cette petite ingrate que j'ai pratiquement élevée ! Elle se retourne contre moi ? Cette petite garce de sainte-Nitouche ? Pourquoi que Sébastien l'aurait agressée ? Q'est-ce qu'elle lui a fait pour ? »

Le docteur interrompit la logorrhée :
« Il l'a déchiré à l'intérieur dans son ventre ! Il s'est conduit comme une bête sauvage ! Ton Fils !
—Ferme ton clapet, t'es qu'un menteur, un sodomite qui profite des enfants… »

Le père de Pierrot ne s'intéressait plus à ce qu'elle pouvait dire, il retourna chez Margot où il avait laissé son fils pour veiller sur elle.
Sébastien ne reparaissait pas. Et le secret de Margot resta un secret, en dehors du curé ; mais celui-là qu'est-ce qu'il ne sait pas ?
Le corps de Margot cicatrisait, mais pour autant qu'elle avait toujours peur, constamment en fait, elle craignait que son bourreau ne revienne. Pierrot l'attendait dès qu'il faisait nuit pour la raccompagner quand elle restait tard au presbytère.

Il avait appris que Sébastien, était un diable aussi. Il n'était pas surpris : il y en avait quelques-uns au village, certains mieux cachés que d'autres. Les choses simples, immuables, de Pierrot : les démons menaçaient toujours les anges. Il promit à Margot que ce vilain là ne l'approcherait plus :
« Les anges le font…
—Et qu'est-ce qu'ils f'ront les anges, ou toi, t'es pas un diable toi ? Q'est-ce tu f'ras s'il revient ?
—C'est pas moi, je suis pas en colère, je suis un bon petit, je sais qu'il reviendra pas ! Les anges veulent pas ! »

La semence du diable était vigoureuse et parfois les anges ont des enfants.
C'est le docteur qui se rendit compte de son état, lors d'une visite de contrôle… Margot avait seize ans et elle était paniquée :
« J'en veux pas moi de cet enfant, qu'est-ce que j'en ferai… et puis tout le monde va savoir, tout le monde…-Elle pleurait-
—T'es pas seule, je vais t'aider et le maire aussi. Les gens savent que t'es une bonne fille…
—Tu sais pas toi… Tu sais pas que les filles étaient amoureuses du fils d'la Lucienne -elle ne pouvait plus dire son nom- tu sais pas que sa mère dit que c'est moi qui l'a forcé à partir, en pactisant avec le Diable et que j'utilise le Pierrot et que j'l'ai envoûté et toi et le curé…
—Dis Margot ! Y sont pas aussi niais quand même !
—Quand on veut détester quelqu'un, on est prêt à croire que les ch'vaux ont des plumes ! »

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