Entre les murs

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D’un pas pressé, le gardien en chef du bâtiment 13 s’approche d’un muret. En observant bien, on remarque une zone un peu sombre et rectangulaire. Elle n’est pas très grande, à peine plus grande que sa main. Il tapote sur celle-ci, et c’est alors qu’apparaît une petite trappe coulissante qui cachait une commande à clavier tactile. Sous les airs estomaqués des visiteurs, il se hâte ensuite de taper un code qui déclenche immédiatement l’ouverture d’une porte dans le mur, semblant sortir de nulle part. Sans tenir compte de leur surprise, il les invite vivement à le suivre en la traversant.

C’est donc le long d’un couloir froid, obscur et emmuré que le groupe se déplace. On dirait une sorte de tunnel, de galerie, avec pour seule installation des plafonniers très éloignés les uns des autres. Les deux gardiens marchent si vite qu’on peine à les suivre. Néanmoins, cela rend la traversée plutôt rapide. Bientôt, la lumière du jour commence à percer l’horizon. On débouche sur un grand hall parsemé de baies vitrées. C’est la réception. Un aspect très futuriste s’en dégage. Une vingtaine de gardes en uniforme va et vient, tandis que d’autres se tiennent à des postes bien précis. L’ambiance est plutôt calme, c’est apaisant. On jette sur la troupe des regards curieux, mais rien ne semble perturber leur concentration.

Aussitôt, la première fouille se met en place.

En file indienne, chacun des visiteurs a visiblement décidé de jouer le jeu et de coopérer. C’est donc rapidement qu’on les rassemble ensuite sur la terrasse extérieure. C’est une zone de verdure qui se trouve être en réalité un grand balcon, permettant d’admirer une vue extraordinaire : le panorama de l’île. Et donc de la prison.

À cet instant, les yeux s’écarquillent, les bouches tombent. C’est presque indescriptible. Tant par l’image que par les sensations qu’elle leur procure. On comprend que ce n’est pas un simple morceau de terre en pleine mer supportant une prison. Non, bien au contraire.

— La prison, c’est l’île toute entière ? bafouille Carola en luttant contre ses cheveux que le vent ne cesse de ramener dans ses yeux.

En effet, s’il on souhaite décrire Nanba, outre le style architectural à l’excentricité débordante, il faut imaginer une longue table rectangulaire. Autour de cette table, on compterait treize chaises ainsi qu’un tabouret situé à l’extrémité sud. Le tabouret serait la réception, là où le groupe se situe ; les chaises, les treize bâtiments et la table, l’île principale abritant le quartier général ainsi qu’une multitude d’activités. Tout cela, bien évidemment, séparé par des eaux maritimes et relié par des lignes de tramway.

— C’est… toute une ville, décrit Steve en s’empressant de dessiner un plan pour enrichir ses idées d’architecture.

— Le haut monument en forme de temple japonais juste en face de vous est celui de la directrice, leur révèle Takeshi, les yeux étoilés. Il a été construit à son image. C’est ici que nous allons manger ce midi.

Stupéfaits, le groupe se met à épier la bâtisse d’un air presque apeuré. Sa hauteur s’élève sur plusieurs étages. Si les diverses couleurs lui offrent un côté joyeux et insouciant, les quatre immenses cornes qui ont été ajoutées de part et d’autre la rendent terrifiante.

— J’imagine que pour une femme, il est important de savoir s’imposer, réfléchit Steve. Il ne doit pas être simple de se retrouver à la tête d’un bâtiment carcéral comme celui-ci !

— Tu l’as dit ! Bon, poursuivons, je vous prie.

Tel un groupe d’écoliers peu rassurés, les visiteurs suivent leur guide qui les amène à prendre le tramway en direction du monument en question, érigé sur l’île centrale.


***


Un quart d’heure plus tard, tous se retrouvent à table. À leur grand désespoir, le responsable communication et le gardien en chef du bâtiment 13 ne se sont pas joints à eux.

— Ils doivent faire leur rapport, explique Takeshi en s’hydratant. Et le bâtiment 13 possède son propre réfectoire. Comme tous les autres, d’ailleurs.

Compréhensif, le groupe se contente de se délecter de son repas. Entourés de nombreux autres gardiens venus prendre leur pause – une cinquantaine – ils ne peuvent masquer leur surprise face aux choix variés que leur propose la cantine. Ce n’est sûrement pas les prisonniers qui ont le droit à des plats aussi copieux et délicieux.

— Chaque bâtiment a son propre cuistot, explique Takeshi. Vous serez autorisés à visiter la cuisine du bâtiment 13. Sachez qu’à mon humble avis, c’est là-bas qu’on se régale le plus !

— Ah oui ? Et que mangent les détenus ? interroge Lili curieuse alors qu’elle tente avec acharnement d’utiliser les baguettes.

— La même chose.

Face à cette réponse, aucun n’est capable de masquer son étonnement. Une pointe de jalousie vient même se présenter sur le visage du couple français.

— Pas étonnant qu’aucun ne s’échappe d’ici ! s’esclaffe Carola. Il faudrait déjà en avoir envie.

Takeshi ne répond pas. Il est vrai que de nombreux prisonniers quittent Nanba avec un bon souvenir de la nourriture, jusqu’à même la regretter une fois de retour à leur vie ordinaire. Mais le but premier n’est pas de leur donner envie de rester, ce n’est qu’une simple conséquence, rien de plus.

— La politique de Nanba veut que son personnel se sente bien, ne vienne pas à recelons ou la boule au ventre, raconte Takeshi sur un ton très sérieux. D’ailleurs, la plupart rentre rarement chez lui, la prison étant très éloignée de l’archipel. Alors, elle mise beaucoup sur le bien-être de son petit millier d’employés. Sur l’île centrale, ne soyez pas surpris d’y croiser un cinéma, une station de ski, des marchés, même une arène que vous avez pu repérer depuis la terrasse de la réception, etc. Tout cela pour détendre un peu le personnel lorsqu’il n’est pas en service… Car je vous promets que ce n’est pas un travail de tout repos.

— Où dorment-ils s’ils ne rentrent pas tous les soirs ?

— Il existe plusieurs dortoirs sur l’île centrale que l’on pourrait assimiler aux résidences universitaires d’un campus.

— J’imagine que les prisonniers ne sont pas toujours faciles à gérer, suppose Tahiana l’air pensif. Quel âge ont-ils, d’ailleurs ?

Actuellement, provenant des quatre coins du monde (mais en grande majorité Japonais), le nombre de détenus à Nanba avoisine celui des gardiens. Les plus jeunes viennent d’avoir quinze ans, les plus âgés atteignent la soixantaine. La plupart du temps, on essaie de les regrouper par tranche d’âge, mais parfois, ceci n’est pas possible.

Concernant le traitement, aucune différence n’est à constater. Les jeunes ne bénéficient pas d’éducation, sauf si la famille est prête à payer un précepteur. La plupart des cellules ont la télévision et adoptent la tradition japonaise avec des tatamis en guise de lits.

— Est-ce une blague ? s’outre aussitôt Lili en croisant les bras. Ne sont-ils pas un peu trop gâtés, par-ici ? Vous ne voulez pas leur filer un coffret massage tant qu’à faire.

— Peut-on réellement comparer ? rectifie tristement Steve en reluquant ses ongles manucurés. J’ai visionné des documentaires sur les prisons, c’est loin d’être si paradisiaque. Alors, je pense que leur offrir une petite fenêtre sur l’extérieur grâce à la télé de temps à autres peut leur faire du bien, et ainsi éviter quelques rébellions, non ?

— Tout à fait ! confirme gaiement Takeshi. Et puis, sache que tout est sous contrôle. Ce n’est pas une colonie de vacances, ici. Tu t’en rendras compte quand tu les croiseras.

— J’ai hâte d’en voir un ! Je veux en voir un ! s’excite Carola pleine de joie. Je veux voir un détenu de près, de très près !

— Patience, patience, la calme-t-il en souriant. Ça va venir, mais interdiction de les provoquer. Car si Nanba est une prison particulière, la nature de ses prisonniers y est pour beaucoup.

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