Les gardiens de Nanba

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Il est maintenant vingt-deux heures. Depuis leur arrivée à l’hôtel, Takeshi a repris un comportement irréprochable et ne l’a d’ailleurs plus quitté. Terminé les incessants compliments sur le blond naturel de Lili, tout comme les expressions dérangeantes du style « Moi, je les aurais déjà tués » en parlant des élèves indisciplinés qu’elles ont parfois rencontrés au cours de leur carrière.

Vraiment, quel guide étrange !

Ce n’est pas du tout ce à quoi elles s’attendaient, même s’il apporte avec lui une touche de dynamisme qu’elles apprécient.

— Tu admettras qu’il est spécial, marmonne Lili en s’engouffrant dans sa couverture. Je n’ai jamais vu un valet aussi paranoïaque et… excentrique.

— Ce n’est pas un valet, rectifie Tahiana en terminant de sécher ses long cheveux bouclés. Et je crois plutôt que la décision de fouiner dans notre vie a été prise par Nanba. Takeshi ne fait que suivre une procédure.

Pensive, Lili se contente de se recroqueviller puis observe la ville à travers l’immense baie vitrée de leur chambre. La vue est magnifique. C’est comme si Tokyo ne dormait jamais, qu’elle était constamment éveillée. Mais si son amie parait détendue, elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à l’idée qu’un organisme enquête sur elles, sur leur passé.

— Cesse de cogiter, lui conseille Tahiana sur un ton rassurant. Vois le bon côté des choses, nous démarrons une nouvelle vie. Il faut dormir, maintenant. J’ai feuilleté le questionnaire, ça va nous prendre une partie de la matinée, on doit être en forme.

***

Le lendemain matin, Lili et Tahiana sont réveillées par un garçon de l’hôtel venu leur apporter le petit déjeuner. Ayant pris en compte leur origine, le choix est varié ; offrant mets japonais, charcuterie, brioche, confiture, thé, café, chocolat chaud, etc. Les deux femmes sont comblées et ont donc vite fait d’oublier leur petit tracas.

Le rendez-vous avec le reste du groupe est à quatorze heures. Il manque une dernière personne, un Américain, qui doit les rejoindre aujourd’hui et que Takeshi est parti chercher à l’aéroport. Une fois présent, l’équipe sera au complet et les instructions pourront être données.

Entre temps, elles s’occupent du questionnaire qui ressemble davantage à un test de personnalité et de logique. Acceptant de jouer le jeu chacune de leur côté, deux bonnes heures leur furent nécessaires.


***

Quatorze heures est arrivé. Plus ou moins dans la même tranche d’âge, une dizaine de touristes est rassemblée dans la suite de Takeshi qui a préparé des petits amuse-bouche, ainsi que des verres de saké. Certains sont ici depuis plus longtemps, ont pris leur marque et déjà deviné que ce jeune Japonais ne ratait jamais l’occasion de festoyer. Les nationalités sont diverses, essentiellement européennes. Évidemment l’anglais est de rigueur. On compte deux Allemands, une Suédoise, un Américain, quatre Français et deux Anglais.

La gente féminine est surreprésentée. On ne rencontre que trois hommes, dont un particulièrement efféminé. Rien de bien surprenant, toutefois. En effet, un ardent désir de se retrouver au beau milieu des eaux parmi des détenus en soif d’accouplement reste le fantasme de nombreuses femmes ici présentes, mais il demeure également l’envie de rencontrer les treize gardiens en chef de ce redouté bâtiment carcéral qu’est Nanba.

— Une fois, j’en ai vu un à la télévision ! se souvient la Suédoise sur un ton rêveur. Il a calmé une rébellion de vingt prisonniers à lui seul, juste en montrant son poing ! C’était incroyable !

Les sourires s’esquissent, les yeux s’écarquillent. De son côté, écoutant en silence, Takeshi apporte un verre à chaque invité. Assise sur un accoudoir, Tahiana l’observe du coin de l’œil. Son regard est celui d’un homme perdu dans ses pensées, dans des souvenirs, et cela finit par la frustrer.

— On dit que Nanba est une prison encore mieux gardée qu’Alcatraz ! annonce-t-elle joyeusement pour le ramener à la réalité. Est-ce parce qu’elle se trouve aussi sur une île ?

À cet instant, Takeshi relève la tête un peu vivement.

— O… oui, mais ajoutez-y une technologie très futuriste, répond-il en distribuant le dernier verre. Et comme l’a si bien dit notre belle Suédoise, des gardiens recrutés pour leurs compétences spécifiques qui dépassent l’entendement. Jamais un seul prisonnier ne s’est échappé de Nanba. Ni vivant, ni mort. Jamais !

Les yeux plein d’étoiles, les invités lèvent leur coupe, laissent échapper un chaleureux « Kempaï ! » puis se délectent de cette boisson de pays. Après un tel discours, Nanba se fait encore plus désirée.

Alors, Takeshi ne perd pas de temps, il annonce les règles : le départ est pour demain, à neuf heures. D’abord en train, puis en jet privé. Interdiction d’apporter un téléphone portable, ni aucun autre objet capable de prendre des photos ou d’enregistrer des sons. Chacun aura le droit à la fouille habituelle des prisons, à la différence que les détecteurs repéreront également tout dispositif émetteur ou récepteur… même caché à l’intérieur du corps.

— C’est un truc de fou ! s’excite l’homme efféminé avant de se prendre en photo et pianoter un texte sur son téléphone sous le regard moqueur du couple français et de l’Américain.

D’autres, un peu contrariés, s’empressent de prévenir leurs proches qu’ils seront injoignables ce jour-là.

Toutefois, Takeshi est étonné de ne constater aucune réaction de la part de Lili et Tahiana qui se resservent un peu d’alcool japonais. Mais il ignore qu’elles n’ont personne à contacter. Ni amis, ni parents… aucune famille.

Personne.

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