PARTITION VI : adagio inter-espèces (partie 1)

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Malgré mon intention de fuir le plus loin possible, je n’ose pas franchir le pas. Je ne connais que ce bout de terre et la proximité avec les humains ne m’inquiètent pas outre mesure. De plus, le comportement insouciant de la jeune Mellys pousse une partie de moi à la protéger du danger. Je dois bien avouer qu’elle n’est pas étrangère à ma décision de rester dans les environs. Si bien que je guette régulièrement chacune de ses sorties dans notre territoire et l’observe à distance afin de prévenir toute menace. J’ignore pour quelle raison je me sens si… maternelle, moi qui n’ait jamais voulu enfanter. Une nostalgie m’envahit à chacun des regards posés sur elle comme une mémoire qui chercherai à s’échapper de mon esprit clôturé par d’épaisses murailles.

Un vertige me surprend ; mon bois craquèle et mes racines se rétractent. J’ai besoin de me nourrir. Sans le cocon et ma sphère me reliant au Roi, mon organisme doit se recharger beaucoup plus souvent à présent. La saison des pluies a débuté, les occasions d’absorber la lumière deviendront de plus en plus rares. Je trouve une clairière non loin de là, m’installe au centre puis enfonce mes racines profondément dans la terre. Eau et minéraux sont aspirés par mes canaux et remontent tout le long de mon corps jusqu’à ma chevelure amputée. Il en résultera une réserve vitale moindre que lorsque mes lianes violettes se déployaient autour de mon tronc, mais cela ne m’empêchera pas de vivre. Elles repousseront. Je relève la tête vers le ciel et profite d’une éclaircie pour capter un rayon solaire. Ce flux de lumière combiné au liquide absorbé crée l’énergie essentielle à ma survie. Aussitôt, le bois et le feuillage qui me composent semblent renaître. Une puissante vigueur m’envahit toute entière, me voilà rassasiée pour quelques jours.

Campée dans mon refuge de fortune – un large trou au cœur d’un arbre immense –j’observe avec attention le camp humain sur lequel j’ai une vue imprenable. Au fond, les montagnes se dressent, majestueuses. Derrière le bastion des survivants de l’ancien monde, surgissent de la végétation dense, les vestiges passés de leur civilisation ; Grands blocs de bétons qui dominent la vallée, en grandes partie recouverts de mousse et de lianes. La nature a repris ses droits, donnant des allures fantomatiques à leur cité. Des mouvements attirent mon attention sur l’entrée de leur abri. Un sourire étire mes lèvres de bois : Mellys jette des regards inquiets de part et d’autre du bâtiment avant de se précipiter sur la palissade de métal qui entoure le camp. Un sac sur le dos, elle se dirige dans un coin reculé et pousse une partie du grillage avec son pied. Une ouverture se forme dans laquelle la jeune humaine se glisse avant de fondre vers la forêt. Si j’ai découvert son secret, d’autres Sylvanos ont très bien pu se rendre compte aussi de la faiblesse de leurs défenses. Je retiens un soupir. Quel étrange énergumène sans aucun instinct de survie. D’un bond, mes racines foulent le sol puis je piste ma protégée. Cette fois, elle prend la direction opposée de l’Arbre-Roi et m’emmène dans son royaume ancestral.

Ce n’est plus qu’un cimetière de carcasses métalliques vides de substance. Le silence qui y règne rendrait anxieux n’importe qui, mais ma jeune imprudente s’y aventure sans aucune inquiétude. Visiter ces lieux me fascine. Le Roi nous a conté tellement d’histoires à propos du monde des Hommes – toujours en mal évidemment – qu’il est devenu comme une légende pour nous. Ces ruines prouvent le contraire. Qui donc a eu l’idée de parquer son peuple dans de tels bâtiments, si loin de la terre ? Certains sont si hauts que je dois pencher ma tête au maximum vers l’arrière pour en voir le bout. Malgré la végétation dominante, suivre Mellys sans me faire repérer s’avère plus compliqué que dans la forêt. Heureusement, les cachettes ne manquent pas : derrière des murs branlants ou des drôles d’engins rouillés sur la route. La jeune fille se retourne à plusieurs reprises. Bien. Malgré sa témérité, elle reste quand même sur ses gardes. Arrivée devant une construction encore plus imposante que toutes les autres, elle s’engouffre à l’intérieur. J’hésite à la poursuivre, cela me parait dangereux. Des pierres tombent sur le sol à intervalle réguliers et des craquements se font entendre. Cette humaine finira par me tuer, c’est sûr. Dépassant mes craintes – moi qui ne craignait pourtant rien par le passé – je franchis les lourdes portes de l’entrée.

À l’intérieur, dans une vaste salle, des objets insolites jonchent le sol au milieu de morceaux de pierre et de matières qui me sont inconnues. D’un geste de la main, je fais tourner une roue reliée à un siège couché sur le sol. À quoi servait donc cette chose ? Je m’approche d’un monstre à quatre pieds et touche du doigt son revêtement. Il s’enfonce dedans. Je m’assois dessus, c’est confortable. Je saisis qu’il doit s’agir d’un objet permettant aux humains de se reposer. Je ne crois pas qu’ils aient besoin de cocons ou du soleil pour se recharger en énergie. Plusieurs fois, je les ai vu porter de la chair animale à leur bouche et l’avaler. La première fois, j’avais éprouvé un véritable choc. Ils tuaient pour se nourrir. Quel drôle de peuple. Et puis, j’en avais conclu que si la nature ne les avait pas dotés de capacités identiques aux miennes, elle avait sans doute ses raisons.

Un claquement à l’étage me rappelle à l’ordre. Je tente de progresser pour rejoindre Mellys, mais ce sol étrange et lisse ne me facilite pas la tâche. Mes racines glissent et, loin du contact avec la terre, je me sens déconnectée. Un stress m’envahit. Mon instinct me somme de partir au plus vite. J’attendrai donc la petite à l’extérieur. Dès que je pousse la porte, je respire de nouveau. Décidément, je ne comprendrai jamais ces homos sapiens. Au bout d’un long moment, Mellys réapparait, son sac bien rempli. Au moment de rentrer chez elle, un cerf la nargue au milieu du sentier. Mon ouïe capte un grondement dans le ventre de la jeune fille. Ni une ni deux, elle sort son couteau, le lance sur l’animal et le rate de peu. Elle étouffe un cri de frustration, part récupérer son arme et pousse le grillage en soupirant. Mes yeux se plissent, là où le cerf s’est enfuit. Une idée des plus saugrenues me vient à l’esprit. Je me lance à sa poursuite, le retrouve une centaine de mètres plus loin en train d’avaler des baies sur un arbuste. Je n’ai jamais tué un animal, ils me m’ont jamais fait de mal non plus. Je me fais la promesse que ce sera la première et la dernière fois. Mes doigts s’allongent vers lui et transperce son flanc. Il s’effondre, mort sous le coup. Je caresse sa tête puis lui demande de me pardonner. Le transport ne me pose aucun souci, ma force est colossale. La bête sur le dos, je la dépose, comme une offrande devant leur camp avant de fuir sans demander mon reste. Je crois que des gardes m’ont aperçue, ils ont crié quelque chose, mais hors-de-question que je m’approche une nouvelle fois pour vérifier. De mon arbre, j’aperçois la porte s’ouvrir. Deux humains en sortent, armés de torches incandescentes. Ils scrutent les environs puis se dépêchent de faire rentrer l’animal. Ce soir, Mellys n’aura pas faim.

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