Vallia

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Au summum de leur gracieuse dextérité, chacun de mes gestes suivaient les instructions dictées par cette superbe recette, l’havias de lapix cuit à cœur et ses fruits confits des verdoyantes plaines d’Aliard. Mais s’assurer d’une parfaite cuisson du lapix, pendant que mijotait sa sauce et son havias dépassait mes faibles compétences culinaire, je devais m’y résigner. Tant pis, cette recette aura le goût de mon imperfection et sera ainsi, unique pour lui.

Le son strident de l’horloge hasardement fixée au mur, me rappela l’heure de son réveil approchant. La finalisation de mon plat allait devoir attendre car mon devoir de mère m’appelant, mes prochains gestes devaient lui être consacrés.

La chambre de Leon, située au bout du couloir de notre logement d’Adrais, s’approchait à mesure que mes pas assurés progressaient dans ce petit dédale. Bien que rarement atteint, un réveil en douceur était toujours mon objectif avant de passer la porte de sa chambre.

Mais à peine son pas franchis, ses grands yeux bleus, les mêmes que ceux de son père, accompagné de ce sourire malicieux dont jamais je ne me lasserais, m’accueillirent.

« Léon, tu as bien dormi? lui demandais-je doucement.

- Oui. me répondit-t-il sûr de lui.

- Il est temps d’aller te laver. Nous avons beaucoup de chose à faire aujourd’hui.

- D’accord. »

D’un bond, Léon se raidis sur ses jambes pour se précipiter dans la salle d’eau, sans qu’aucune habituelle négociation n’accompagne son périple. Suspicieuse, je suivi ses pas assurés pour superviser sa préparation mais manifestement, il ne voyait pas les choses du même œil.

« C’est bon maman, je n’ai pas besoin de toi ! s’écria-t-il en m’adressant ce regard bleu qui électriserait n’importe qui.

- Et depuis quand ? lui demandais-je

- Depuis que je suis grand !

- Tu as bien le temps d’être grand tu sais.

- Aujourd’hui, je le suis ! »

« Aujourd’hui » pensais-je en regardant notre fils se retourner pour se laver. Aucun mot ne vint contredire cette réponse pleine de conviction. Car ce jour était très spécial pour lui, mais aussi pour moi. Il célébrait la fin de la Communauté, de Serath et de Skyva, et notre victoire sur nos envahisseurs, les Axems. Mais pour nous, le goût funeste de la disparition d’Ashron, l’Eraien que j’aimais et le père de Leon, empêchait d’en apprécier les célébrations.

Je décidai de le laisser se préparer, seul, et tournai les talons. Sur le chemin de la cuisine pour m’enquérir de la cuisson du lapix, mes pensées se perdirent dans mes souvenirs de ce qu’il s’était passé il y a cinq ans.

Pour une grande majorité d’Eraiens, l’euphorie de la victoire d’Ashron et de l’Harzerezh sur la Communauté passée, la vie avait repris son cours. La mienne, elle, fut tourmentée par la perte d’Ashron et enchantée par l’arrivée de notre enfant, Léon.

Même si les continents d’Era avaient repris un fonctionnement datant de la période pré Grande Exécution, certaines choses évoluèrent, parfois en bien, parfois en mal. Une nouvelle monnaie, commune à tout Era, fut créée pour faciliter les échanges. Les salles de trocs, stigmates d’une oppression encore douloureuse pour les Eraiens, furent toutes détruites.

Une force d’intervention fut créée pour traquer les Axems encore parmi les Eraiens. Au début sous l’égide de l’Harzerezh, elle se détourna petit à petit de son objectif initial pour répondre au désir politique de certains dirigeants mal intentionnés des continents d’Era. Ce fut pourquoi son créateur et commandant, Guidomex Louedec, décida de sa dissolution, malgré les protestations et désaccords.

La chasse ainsi terminée, la monarchie d’Isyliard reprit ses droits, tout comme le gouvernement d’Aliard et les clans d’Omiard. Le temps passant inexorablement, chacun retourna d’où il venait pour tenter de reprendre sa vie là où elle s’était arrêtée, là où les Axems l’avait bouleversée.

Me concernant, je voyais très régulièrement Guidomex et Haria mais assez peu les autres. Il y avait seulement un moment qu’aucun de nous ne ratait et qui nous réunissait tous: l’anniversaire de la disparition d’Ashron et de la mort de nos trois compagnons : Adony Vitrius, Killia Vozoïtré et Maria Nioméné.

Je fus tirée de mes pensées par Leon dévalant les marches à grandes enjambées. De justesse, il manqua de s’écrouler par terre et, comme si de rien était, se pointa devant moi tout fier.

« T’as vu, je suis beau hein ? me demanda-t-il.

- Tu es le plus beau. Allez, il est temps d’y aller.» lui répondis-je sourire en coin.

D’une main ferme, je saisis le sac plein de vivre et de l’autre la plus douce possible, je pris celle de Léon pour sortir de chez nous. Dehors, nous rejoignîmes notre aerogliss pour confortablement nous y installer. Dans un son typique de moteur à l’amatia, le véhicule s’éleva au-dessus du sol pour s’élancer sur la route d’Yvalis.

Après une heure de trajet, la petite citée était en vue et, ses portes franchies, l’engin fila vers le cimetière, la dernière demeure de nos défunts amis. La vue de cet endroit enserra légèrement mon être, de beaux mais parfois douloureux souvenirs se rappelant à moi. Léon, lui, s’élança hors de l’aerogliss dès son immobilisation, me laissant prendre le sac pour nous rendre auprès des trois tombes.

Rapidement, des rires attirèrent notre attention. Manifestement, nous n’étions pas seuls et mes yeux reconnurent les Eraiens qui étaient en grande discussion. Guidomex et Haria accompagnée de Arius, leur enfant, furent les premiers à nous voir. Puis mes yeux reconnurent les trois autres.

« Sirux, Hellia, Liegor, cela fait si longtemps ! m’exclamais-je en m’approchant d’eux, tandis que Léon courait intercepter Arius.

- Trop longtemps si tu veux mon avis. me répondit Sirux.

- Oui, tu m’as manqué. Tout comme le petit Leon. ajouta Hellia en regardant tendrement le jeune eraien raconter sa vie au plus petit.

- Alors, quoi de neuf ? me demanda Liegor.

- Tout ce qui ponctue la vie d’une mère tu sais. Et ce n’est pas de tout repos, crois-moi. répondis-je.

- Tu es capable de vaincre une armée d’Axems mais tu peines à t’occuper d’un enfant ? s’étonna Liegor qui ne semblait pas avoir changé.

- Je t’y verrais bien ! Tu ne tiendrais pas une journée ! rétorquais-je.

- Ca, c’est évident ! approuva Hellie.

- De toute façon, dès que c’est pour autre chose que se battre, Liegor n’est pas vraiment utile. ajouta Haria

- Je ne répondrais pas à cette attaque gratuite. » se vexa-t-il.

Voir l’omiardien se vexer ainsi était quelque chose qui m’amusait beaucoup. Son nouveau rôle de chef des clans l’avait rendu moins sanguin et bien plus calme. L’heure suivante fut l’occasion de nous raconter nos vies et de présenter nos hommages à nos défunts amis. Mais le Solar atteignant le zénith du ciel nous rappela qu’il était temps de retourner à Adrais.

Ensemble, nous quittèrent Yvalis pour rejoindre la cité des cieux, l’endroit où avait eu lieu le dernier combat d’Ashron. Ce même rituel rythmait cette journée si particulière : D’abord nos trois regrettés compagnons, puis l’ancien Executor Prima.

Durant le trajet retour, les discussions fusaient dans tous les sens : Les joies et les peines ponctuant nos vies d’après l’Harzerezh se racontaient. Hellie semblait avoir rencontré un eraien mais elle restait très discrète à son sujet. A l’inverse, Liegor ne se gênait pas pour faire étalage de ses conquêtes d’un soir. Sirux, lui, était toujours seul et ne semblait pas enclin à retrouver une Eraienne pour partager sa vie. Le souvenir de Killia l’empêchait de passer à autre chose. Et même s’il était normal de ne pas l’oublier, je trouvais dommage qu’il ne se renfermât ainsi sur lui-même.

Soudain, l’aerogliss s’immobilisa. « Ca y est » me dis-je. Nous étions arrivés au centre de la cité d’Adrais entourée de son gigantesque Airways reconstruit. En sortant du véhicule mes yeux s’attardèrent sur les nouveaux bâtiments composant la nouvelle place centrale de la citée. Devenue le carrefour névralgique de la cité, où une grande activité y était concentrée, elle rayonnait par la foule qui s’y massait et les bruits et lumières qui l’irradiaient.

Au centre de cet endroit, telle une stèle commémorative immuable, était plantée l’épée d’Ashron, Ragnarok. Commémorant l’Executor Prima rebelle qui s’éleva contre la Communauté pour libérer Era de l’emprise des Axems, elle s’empoussiérait depuis que fut décidée d’en faire un monument. Le cœur serrée, je pris Leon dans mes bras et laissa mes pas me guider vers l’épée.

« Allons dire bonjour ! » m’exclamais-je en tentant de faire bonne figure.

Après avoir joué des coudes pour m’en approcher, mes yeux se posèrent sur l’arme qui semblait plantée dans le sol depuis des millénaires. Instantanément, des larmes de tristesse roulèrent sur mes joues, la vision d’Ashron disparaissant dans un amas de flocons bleus me rappelant ses derniers mots que jamais je n’oublierais. « Qu’était-il devenu ? » me demandais-je non sans un certain espoir.

Pendant que mes souvenirs tourmentaient mon être, Leon s’était assis devant l’épée de son père pour entamer, comme à chaque fois, le récit de sa vie depuis notre dernière venue. Visitant souvent cet endroit, il avait pris l’habitude de lui raconter en détail ses journées, car il voulait être sûr qu’Ashron soit au courant de tout lorsqu’il le reverrait. Avais-je fais le bon choix en l’élevant ainsi ? Dans l’espoir qu’il reverrait son père un jour ?

Tout en me posant cette question douloureuse, je vis les mains de Léon qui nettoyaient l’épée, souillée par des inscriptions de haine. Tout le monde ne voyait pas Ashron comme celui ayant repoussé les Axems et certains le considéraient comme responsable de ce qui était arrivé. D’autres considéraient même que l’invasion des Axems étai de son fait, qu’il en était le seul et unique responsable.

D’un pas lent et assuré, Guidomex s’approcha de l’épée à son tour, et s’adressa à Leon.

« Alors Leon, je peux lui parler un peu ?

- Oui mais dépêche-toi. Je n’ai pas fini de lui raconter ma journée. » lança-t-il sèchement.

La réponse du petit eraien provoqua un sourire chez Guidomex, qui s’adressa ensuite à son ami pendant plusieurs minutes. Puis, chacun de mes compagnons se relayèrent pour en faire de même. Et enfin vint mon tour. Leon à mes côtés, je m’approchai lentement de l’épée et commença à m’adresser à Ashron. Des mots sortaient de ma bouche, racontant notre vie à Adrais et mes choix d’éducation. Je me surpris à lui demander conseil pour élever notre fils, sachant pertinemment qu’aucune réponse ne me parviendrait. Les mots défilaient dans ma tête et sortait de ma bouche au fil des minutes, jusqu’à ce que, sans que je ne m’en rende compte, ma main se posa sur Ragnarok, chose que je n’avais pas fait depuis des années.

« Ashron, C’est de plus en plus dur sans toi. Je… repris-je

- Vallia ? Tu m’entends ? coupa une voix familière dans ma tête.

- Belenok ? C’est toi ?

- Cela fait longtemps.

- Presque quatre ans. Je pensais ne plus jamais avoir de tes nouvelles.

- Notre doctrine de ne pas interférer sur Era prédomine malgré ce qu’il s’est passé. Surtout que la menace semblait écartée.

- Semblait ?

- Oui, j’ai des informations à vous communiquer. Vous devez absolument venir me rejoindre sur Esgard, tous.

- Quelles informations ?

- C’est au sujet des Axems et d’Ashron. »

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