La Petite marchande de barrettes...

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Petite Colette arpente son bout de trottoir. Il fait très froid, ce soir. Et c'est Noël. Mais elle ne peux pas se permettre de prendre des congés. Le Vautour le verrait et elle passerait un sale quart d'heure. Elle a déjà donné, merci bien. Mais Petite Colette veut s'en sortir. Elle veut fuir cette toile qui s'est tissée insidieusement autour d'elle. Elle est jeune, Colette. Et malgré ces nuits entières à se traîner de caisse en caisse, elle a encore des rêves plein la tête. Le corps bousillé, certes. Le cœur qui bat avec une obstination qu'elle ne comprend plus, c'est vrai. Mais elle veut toujours partir. Loin de tous ces cons qui croient lui être supérieurs avec leurs airs au rabais de mecs qui pèsent. Y a du monde, ce soir, mais presque personne ne s'arrête. Ils sont tous là, à courir pour acheter leurs derniers cadeaux pour leurs poules de luxe qui ne se doutent pas un instant qu'ils oublient leur fidélité avec elle, de temps à autre. Certains pour profiter d'elle. Bon. Pour l'instant, c'est encore son taff. Et beaucoup lui disent ne plus toucher leurs femmes depuis longtemps. D'autres viennent pour discuter. Ils leur arrive de pleurer devant elle. Elle les laisse poser leur tête sur ses genoux, leur caresse les cheveux et écoute vaguement leurs états d'âme. Ils se plaignent de leur vie, de leur travail, de leur solitude, racontent leur quotidien avec un animal de compagnie. Petite Colette le comprend comme s'ils se lamentaient d'avoir un toit, à manger, une liberté de parole. Quand ceux-là s'en vont, elle les fait quand même payer, non mais. C'est qu'elle doit financer son évasion.

Petite Colette arpente son bout de trottoir. Elle fait ce qu'elle peut pour se réchauffer et Le Vautour la surveille, assis dans un bar miteux avec ses copains. Alors, elle prend sur elle et travaille. Il ne sait pas qu'elle est en train de se garder les barrettes qu'il lui donne pour les revendre de son côté et se faire un peu de pèze. Ça la dispense de quelques passes. Ça a été dur, mais elle y est arrivée. Tous les moyens sont bons quand on est au bord du gouffre. Et comme il lui faut encore pas mal de biff...

Petite Colette arpente son bout de trottoir. Un gars arrête sa grosse berline à la con à sa hauteur et baisse la vitre.

- Eh, c'est combien pour la totale ?

- 200.

- Putain, t'es p'tèt' jeune mais t'es chère pour une pute ! répond-il en brassant une petite liasse de billets. Monte !

C'est comme ça que se passe Noël pour Colette. Des passes qu'elle ne compte pas. Mais ce soir, Le Vautour boit toujours un peu plus que d'habitude et, quand il commence à voir double, il prend une de ses pouliches pour la ramener chez lui et plus personne ne le revoit jusqu'au lendemain. Quand elle revient d'une de ses passes, Colette remarque qu'il est parti. Alors elle en profite pour rejoindre Paulo, un sans-abri, pas loin d'ici. Il se débrouille toujours pour avoir un petit réchaud qui chauffe bien. Et ce soir, Petite Colette en a besoin, de chaleur. Son dernier client à la berline l'a salement amochée. Un de ces gars agressifs, violents et bagarreurs sur les femmes. Et quand, en plus, c'est une femme qu'ils payent... Le prince charmant n'existe plus depuis longtemps.

Petite Colette s'assoit près de Paulo avec difficulté, et approche ses mains du réchaud.

- Bon sang, Colette, encore un qui s'est acharné sur toi, lui dit-il en lui tendant une petite couverture de fortune.

- Oh, tu sais, ça fait plus aussi mal que ça, répond Colette, en s'emmitouflant jusqu'au menton.

- Arrête, pas avec moi, ma petite. Où t'en es sur tes économies ?

- J'ai encore pas mal de temps à passer, ici, Paulo, dit-elle, au bord des larmes. C'est Noël et on est ici, dans la rue, à se réchauffer le ventre vide. Tout le monde passe sans nous voir, ou ils font semblant. Comme s'ils étaient à l'abri. Comme si ça pouvait jamais leur arriver. Ils sont dans un autre monde avec leur sapin, leur repas de petits bourgeois, leur décoration de table à chier, comme si leur vie en dépendait. Leur petite réputation de bon voisin, de bonne famille. T'en as pas marre, Paulo ? T'en as pas marre de voir qu'y en a un de plus qui atterrit avec nous tous les jours ? C'est nous, les fantômes de Noël. Ils se plaignent de leur vie qui est trop chère pour eux, alors qu'ils travaillent dur, qu'ils disent. Et nous, on fait quoi ? On travaille, on souffre et on meurt devant eux. Alors ils ferment les yeux et continuent à dire qu'ils sont pas contents, mais c'est que pour eux, tout ça !

Puis, épuisée, Colette sort de son sac une des barrettes qu'elle n'a pas réussi à vendre, ce soir.

- Ma Colette, retombe pas dans ça, t'as réussi à t'en sortir ! Pense à ton départ !

Mais, tranquillement, Colette se la prépare.

- C'est Noël, mon Paulo, lui dit-elle doucement. On a droit, nous aussi, à un peu de chaleur.

Alors, les deux amis se la partagent et se rapprochent du réchaud.

- Ça va un peu mieux, ma Colette ?

- Je suis toujours fatiguée, tu sais.

Un moment plus tard, ils s'en partagent une deuxième.

- T'aimerais pas retrouver ta famille, Paulo ?

- Oh, de la famille, j'en ai plus. Comme je t'ai dit, j'ai perdu mon boulot, ma femme m'a quitté et a emmené mon fils.

- Il a quel âge, aujourd'hui ?

- 18 ans. J'y pense tout le temps. Même si j'essayais, je pense qu'il voudrait même pas me voir. Je le comprendrais, mon p'tit bonhomme. Il me dirait que je suis pas un exemple. Peut-être même qu'un autre l'a élevé et qu'il l'appelle papa. Je lui en voudrais pas.

- Moi, ce soir, je serais bien repartie dans mon village. J'aurais préparé un petit repas tout simple avec ma grand-mère. La pauvre, je lui en ai fait voir. Je m'en veux. Y aurait pas tout ce tralala avec les cadeaux, tout ça. On regarderait peut-être la télé, tranquilles. On ouvrirait peut-être une petite bouteille histoire de marquer le coup et on rigolerait toutes les deux. Je serais avec elle. Et je l'aiderais à se coucher à cause de ses jambes qui la portaient déjà plus trop bien quand je suis partie. Un Noël en famille.

Un peu plus tard encore, Petite Colette plonge la main dans son sac et en ressort sa dernière barrette.

- Écoute, ma Colette, c'est pas moi qui vais te dire ce qu'il faut faire, dit Paulo, les larmes aux yeux. Mais t'es sur la bonne voie et ça serait dommage de tomber maintenant, ma p'tite.

Mais Colette a trop mal. Elle a trop tout. Alors elle se fait sa dernière barrette toute seule en pensant à sa grand-mère.

- Joyeux Noël, mon Paulo. Merci, lui dit-elle en souriant avec douceur.

- Joyeux Noël, ma Colette, répond-il en pleurant sans bruit.

Elle lui coiffe doucement les cheveux, lui donne son bras pour pas qu'elle tombe. Elle lui met un coussin derrière le dos pour la soulager un peu en lui racontant sa journée de travail normal, bien comme il faut, qu'elle lui dit. Finalement, peut-être qu'elle lui offre un cadeau. Elle a toujours aimé les vieilles broches camé. C'est drôle, comme nom, camé. C'est salement drôle. Mais c'est un Noël en famille.

Petite Colette n'arpente plus son trottoir.

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