5 - Combats de nuit

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Padéril se porta près de l’écoutille de sa passerelle pour tenter de mieux voir, mais malgré la lune, tout n’était pas si net qu’il l’aurait souhaité. Sa corvette semblait se diriger droit sur la proue carthaginoise aussi s’aida-t-il de son sifflet pour faire hisser le mât bâbord, puis seulement sa voile de droite. Avec la vitesse de sa corvette et la direction de la brise, la 18-07 répondit assez vite et reprit quelques degrés vers le nord, juste assez pour ensuite lui permettre de contourner l’obstacle en jouant sur la direction de ses voiles. Les hommes habitués à travailler ensemble et en toutes circonstances effectuèrent leur travail dans des délais fort appréciables alors que les Carthaginois tentaient d’abattre vers l’est pour présenter leur flanc et lâcher une bordée dans la direction dans laquelle ils pensaient voir les Aquitains passer. Les cons ! Padéril avait bien signalé qu’il allait passer à leur vent, pas sous… peut-être ne l’avaient-il pas cru ? Quoi qu’il en soit, il vit bien les deux ou trois sabords de proue s’ouvrir et quelques flammèches jaillirent. Un petit pincement d’excitation lui parcourut le ventre. Ces andouilles lui offraient une raison de riposter.

— Notez bien l’heure ! Ils vont morfler !

Les flammèches adverses passèrent derrière sa proue alors que devant lui les trois tourelles pivotaient et que Kulien ajustait ses trois pièces de 75. Il n’y eut qu’un signal bref puis les tirs commencèrent. À l’allure qu’elle maintenant et avec la distance qu’elle conservait par rapport au bâtiment carthaginois, la 18-07 allait mettre une bonne quarantaine de secondes à effectuer son contournement. Pendant les trois quarts de ce temps, ses trois tourelles avant allaient avoir l’occasion de vider convenablement un barillet complet de leur obus perforant. Pour les dernières dix secondes ; sa tourelle arrière pourrait placer un ou deux coups. Si on lui signalait une trouée, les artilleurs utiliseraient deux obus incendiaires pour parachever le carnage.

Malgré sa masse imposante, Padéril ressentit les vibrations causées par les tirs. Kulien était un excellent second et avait bien travaillé ses équipes qui tirèrent posément vers ce qui devait être le milieu du flanc bâbord. l’endroit laissait le plus de temps disponible pour ajuster les tirs, ce qui en pleine nuit était rarement évident.

Padéril entendit les bruits caractéristiques des obus de plomb renforcé d’un trait de titane à l’intérieur qui perforaient la muraille de bois. Celle des corvettes dépassait rarement une paume d’épaisseur. Tout le temps que dura le contournement, les Carthaginois ne purent engager leur batterie bâbord. Ils avaient dû concentrer tous leurs hommes sur tribord. Padéril vit des sabords perforés, des flammes apparaître et des dizaines de silhouettes s’agiter pour étouffer les débuts d’incendies et tenter de mettre quelques armes en batterie. Ceux de la poupe auraient peut-être le temps, mais sa pièce arrière tira à son tour et deux deux obus incendiaires entèrent directement à l’intérieur de la trouée créer par ses pièces avant.

Padéril vit son secrétaire qui notait aussi vite que possible les informations transmises depuis la tourelle de guet et il aperçut l’enseigne Bluin venir chercher le désamagar avec lequel il allait pouvoir prendre un cliché pour prouver la quasi-destruction de la corvette carthaginoise baptisée Hostile 2.

Le feu avait bien pris, elle ne pouvait plus que se laisser tomber au sol le plus vite possible pour tenter de sauver la majeure partie de son équipage. Padéril vit la proue s’ouvrir et deux faucons terrifier jaillirent de bâtiment, qui commençait à piquer du nez vers le sol. Les oiseaux ne furent pas une menace, se précipitant vers les lumières de la cité.

Un coup de sifflet assez grave se fit entendre, le signal aquitain signalant la fin d’un engagement.

Il y eut des hourras et des 79 furent criés un peu partout, mais ce n’était pas terminé. Bluin revint avec sa précieuse plaque de quartz qu’il mit dans une pochette de cuir puis s’approcha de Padéril.

Hostile 1 en approche directe. Je crois qu’il déploie tous ses mâts !

— Apportez-moi une confirmation de son gisement.

L’enseigne repartit aussi vit sur le toit de la passerelle et Padéril lança la procédure d’écopage.

Le second mât avant fut levé et ses deux voiles dressées dans les minutes suivantes et la corvette prit de la vitesse. Les corvettes aquitaines ne possédaient que des mâts supérieurs, puisqu’ils ne composaient qu’un équipement de secours, alors que les autres nations conservaient les mâts rétractables sous la coque, permettant à un navire bien mené d’atteindre jusqu’aux huit nœuds. Padéril savait que sa 18-07 ne pourrait que frôler les cinq, mais c’était suffisant pour écoper sur un canal de navigation, sans se retrouver bloqué. Au poste de vigie avant, l’enseigne Lamuka signala par sifflet qu’une zone dégagée était en vue. Le département énergie libéra cinq tubes de bois terminés par un bec de canard dans lequel l’eau s’engouffrerait. La vitesse ferait le reste. Plus elle serait importante et plus vite les réservoirs se rempliraient d’eau. Bon, ce n’était pas trop difficile, même de nuit, mais en général on ne faisait pas cette manœuvre avec un vaisseau ennemi tentant de vous foncer dessus au plus vite. Alors que Padéril supervisait la manœuvre, il écouta le rapport du jeune enseigne qui lui confirma que la corvette latine était déjà à plus de six nœuds.

Ils avaient deux lieues d’avance sur ce navire, mais allaient tomber à trois nœuds pendant l’écopage. Une simple règle de trois lui indiquait qu’avec cette opération les quarante minutes d’avance qu’il pouvait maintenir sur son poursuivant tomberaient à vingt, trente au mieux si les Latins tentaient de se placer en position favorable pour lui tirer dessus. Padéril ne comptait pas leur faire cette fleur !

Il confirma donc à tous les postes le maintien en branle-bas de combat et avisa tout le monde qu’ils avaient vingt minutes pour se préparer au combat suivant. Pendant ce temps, la corvette survola à trois toises de hauteur le long canal reliant la mer Méditerranée aux ports fluviaux et maritimes de Montpellier. Quelques catamarans faisaient relâche, mais ils disposèrent des quatre milles toises nécessaires à leur manœuvre et c’est avec une satisfaction non feinte que Padéril entendit le chef énergie lui confirmer que tous leurs réservoirs d’eau étaient maintenant remplis d’un liquide bien plus propre que celui obtenu dans le bassin et que se chaudière allait enfin pouvoir fournir de la vapeur en quantité suffisante pour lui faciliter la tâche. Déjà, Padéril permit à ses techniciens d’envoyer plus d’énergie dans les quartz flotteurs pour faciliter la remontée de la corvette qui retrouva une altitude de douze ménèz, ce qui lui convenait très bien. Ses mâts, ses voiles lui permirent de retrouver assez rapidement une vitesse de cinq nœuds. Les Latins n’étaient plus qu’à une encablure et demie de leur poupe, mais situés plus bas qu’eux ne pouvaient même pas leur prendre leur vent. Padéril venait de gagner une bonne dizaine de minutes alors que son bâtiment se rapprochait maintenant de la forteresse de Lattès et d’une corvette impériale. Son expérience lui dictait de passer la forteresse protégeant les accès de la cité par l’ouest. Là, le relief allait lui offrir la brise la plus ferme et sans doute dépasserait-il les cinq nœuds. Encore une fois, il fit tirer une fusée de signalisation annonçant ses intentions. À sa grande surprise, la forteresse répondit rapidement qu’elle avait bien reçu le message. Peut-être que ce qui venait d’arriver aux Carthaginois montrait le sérieux de ses intentions.

Bluin lui apprit que les Latins avaient raté leur tentative de débordement, ils n’avaient pas assez de vitesse et qu’ils allaient essayer de déployer leurs oiseaux. Utiliser la traction volatile en pleine nuit n’était pas ce Padéril pensait être une bonne idée, mais il n’était pas expert en piaf. Il donna des ordres en conséquence à sa tourelle arrière et à la ventrale. Ce qui l’intrigua fut le comportement de la corvette impériale. Lamuka lui signala qu’elle hissait ses mâts et déployait ses voiles, reculant pour passer sous le vent de la forteresse. Voulait-elle se protéger, n’ayant aucune confiance dans le signal que Padéril avait fait envoyer ? Ils étaient trop éloignés pour que l’enseigne puisse en savoir plus. Les casques de vision nocturne inventés par Sa Seigneurie Erwan étaient limités. Ils permettait de voir la nuit, mais sans possibilité de grossissement. Mais Kulien l’assura qu’ils étaient prêts. Toutes les pièces de 75 avaient été examinées brièvement, un peu d’huile ajoutée, les barillets et les réserves complétés. Avec la vapeur qui allait revenir pour alimenter plusieurs systèmes d’aide, ils allaient pouvoir augmenter leur cadence de tir si le besoin s’en faisait sentir.

Padéril remonta le pont pour rejoindre la proue où son enseigne se tenait en vigie près d’une Gatling mécanique de calibre 12. L’arme était idéale pour soutenir un abordage et une dizaine d’entre elles étaient réparties le long du bastingage et sur la passerelle.

— Elle cule encore, commandant, lui souffla Lumka à voix basse, comme si elle avait peur d’être entendue par l’adversaire. Mais j’ai l’impression qu’elle vire aussi, comme pour nous barrer la route.

— Vous avez l’impression, enseigne ?

— J’ai deviné des hommes dans la mâture et qu’ils orientaient les voiles. S’ils voulaient esquiver et prendre un cap est-sud-est pour ne pas nous rencontrer, le mouvement serait déjà visible.

Le ton qu’elle utilisait. Padéril aurait dû s’en douter ! Elle avait fort probablement raison, mais la façon dont elle l’annonçait ! Elle ne serait jamais commandante d’un navire. Son calme, sa façon de réfléchir. Padéril en ressentit un petit chagrin. Elle n’était pas à sa place ici. Ses capacités, son intelligence, son savoir seraient bien plus utiles dans un état-major. Il avait d’abord cru qu’elle était trop timide puis inintéressée. Non, ce n’était simplement pas sa façon d’être. Elle serait une excellente officière, mais pas aux commandes d’un vaisseau. Quel dommage, parce que pour Padéril naviguer était la seule vie envisageable, mais il prenait vraiment à cœur la formation de ses enseignes. Il ferait tout pour que cette petite puisse donner le meilleur d’elle même. Il lui posa la main sur l’épaule pour lui transmettre un encouragement silencieux et lui demanda sur le même ton bas.

— Si l’Impériale cule ainsi pour contourner Lattès, dans combien de temps sera-t-elle en position ?

— Avec l’angle que je lui devine prendre, il va lui falloir au moins cinq minutes. Elle a besoin d’espace pour ne pas faseyer. La règle est qu’il faut laisser la même distance entre soi et l’objet que la taille de cet objet. Lattès mesure une demi-lieue de côté, l’impériale doit donc culer d’une lieue pour pouvoir contourner en gardant un peu de vent.

Padéril sourit dans la nuit. Elle était même plus rapide que lui pour ce genre de calcul, même si elle ne les voyait que comme des exercices mathématiques.

— Bien joué enseigne. L’impériale est donc Hostile 3. Faites venir une vigie pour vous seconder et écrivez-moi vite votre rapport, le capitaine Kulien va avoir besoin de vos déductions.

— Bien sûr, commandant. À vos ordres.

Padéril retourna vers la passerelle. Il prit le temps de visiter les trois tourelles dont son second avait la charge, lui toucha deux mots de Lamuka puis remonta sur sa passerelle pour s’entendre dire que la pression était revenue dans plusieurs systèmes. De nombreux quartz signalisateurs avaient quitté les tons rouges ou orangés pour revenir dans le vert et le bleu de l’optimum et c’était un plaisir à voir. Il ne pouvait toujours pas utiliser sa propulsion, mais dans l’immédiat ce n’était pas le plus urgent.

Quand il se rassit dans son fauteuil de commandement, Bluin vint au rapport.

— Commandant ? Hostile 1 sera à portée de tir dans douze minutes au plus tôt, vingt au plus tard.

— Vous n’êtes pas sans savoir, enseigne, qu’en face de nous est en train de se positionner une corvette impériale. Votre collègue Lamuka à deviner ses intentions et Hostile 3 s’attend à nous balancer une bordée dans notre proue.

Bluin respira profondément. Lui, c’était un volant ! Il aimait naviguer, il avait la niaque. Sauf qu’il devait apprendre à se maîtriser un peu plus pour offrir à ses réflexions un cadre un peu plus serein.

Padéril vit ses yeux cligner, ses pupilles s’égarer. Il cherchait à visualiser la situation globale. Le capitaine lui montra la table de verre sous laquelle une carte de la région avait été dressée.

— Il n’est pas interdit de se servir des outils mis à notre disposition enseigne. Quel cap suivons-nous ?

— Cent-quatre-vingts, commandant. Plein sud. Nous sommes vent arrière et nous frôlons les cinq nœuds.

Padéril s’approcha de la table et y dessina la position supposée qu’allait prendre l’impériale pour leur barrer le chemin.

L’enseigne vint y ajouter la position de leur poursuivant et leva un regard interrogateur vers son commandant.

— Nous allons devoir nous occuper de deux lièvres à la fois, n’est-ce pas ? réalisa le jeune homme.

— C’est plus que probable, enseigne.

— C’est ce que je crains, commandant.

— Pourquoi craindre ? Nous n’y sommes pour rien. Ce sont eux qui l’ont cherché et qui doivent craindre notre colère. Quand nous arriverons à portée de tir d’Hostile 3, Hostile 1 pourra probablement tirer de ses pièces de chasse. Je suppose qu’ils ont installé deux ou trois armes à poudre noire.

— Mais si nos pièces avants auront un champ de tir dégagé pour Hostile 3, notre pièce arrière et la ventrale seront bloquées par le carter pour s’occuper d’Hostile 1.

— Merci de ne pas avoir oublié notre carter, enseigne. S’il ne semble servir à rien pour le moment, je m’en voudrais beaucoup qu’il lui arrive quoi que se soit.

— Nous devons virer ? Passer grand largue pour libérer le champ de tir de nos pièces arrière ? Celles de devant auront toujours un bon champ de tir.

— Correct, enseigne. Mais virer sur bâbord ou tribord ?

Le petit Bluin resta plongé dans l’observation de la carte et des informations tracées sur le verre.

— Si nous passons bâbord amure, Hostile 1 nous canonnera plus vite que prévu.

Padéril hocha la tête sans rien ajouter d’autre, ce que disait l’enseigne était tout à fait vrai, mais il espérait qu’il ajouterait quelque chose aussi lui laissa-t-il un peu plus de temps pour revoir sa stratégie.

— Mais bâbord amure nous permettra de conserver notre vitesse. Les reliefs venant de Fabrègues et la forteresse de Lattès devraient canaliser plus de vent. Si nous passons tribord amure, nous allons survoler les étangs salins et peut-être même nous retrouver encalminé.

— Ce qui pour une corvette dépourvue de propulsion vapeur serait quelque peu désastreux. Merci pour votre brillante suggestion, monsieur Bluin. Nous allons passer grand largue dans deux minutes. Pourriez-vous siffler la manœuvre ?

L’enseigne n’en crut pas ses oreilles et rougit de confusion. Sa respiration s’accéléra, mais il inspira profondément en se mettant au garde-à-vous.

— À vos ordres, commandant.

Il regrimpa sur le toit de la passerelle et Padéril entendit son sifflet annoncer le changement de cap. Les équipes aux mâts se signalèrent et il lança le signal pour amener les vergues et faire pivoter la corvette.

Padéril avait l’impression de sentir l’excitation de son enseigne dans la façon dont il sifflait, excitation que la corvette semblait ressentir à son tour. Ce qui se passa ensuite fut vraiment digne des annales et dûment noté et commenté à l’amirauté comme à l’académie de la flotte.

Cependant, ce ne furent pas quelques passes avec un tir chanceux qui mit le feu aux vaisseaux adverses, non ! Ce fut un peu plus sanguinolent et rageur.

Bien préparés, les artilleurs de la 18-07 savaient à quoi s’attendre lorsque leur navire changerait d’amure, aussi les chefs de pièce commencèrent à faire pivoter leurs tourelles. Cela permettait de gagner quelques secondes et avoir l’opportunité de tirer un ou deux coups supplémentaires, ce qui n’est jamais négligeable.

Padéril laissait complète liberté à ses chefs de pièce, la tourelle de retraite et la ventrale s’occupant d’Hostile 1, les trois autres de la corvette leur faisant face. La manœuvre des Aquitains fut décelée un peu trop vite par les impériaux et paniqua leurs officiers qui surréagirent. Par accident, elle se retrouva en position favorable de tir plus tôt que les Aquitains. La technologie impériale avait peut-être du retard sur celle d’Erwan, leurs artilleurs n’étaient pas des manches. Dès qu’ils devinèrent qu’ils allaient avoir la proue aquitaine en ligne de mire et à portée de tir, ils ne se génèrent pas pour faire feu, qu’importe que leurs officiers se soient plantés. Ce furent ces quelques secondes où les Aquitains ne virent pas la situation changer et ils furent vulnérables. Les six boulets furent bien tirés et trois d’entre eux percutèrent la proue, causant quelques dégâts et des frayeurs aux hommes à l’intérieur. Deux boulets tombèrent sur le pont, l’un deux roulant parmi l’équipe de mât bâbord, tuant deux hommes en blessant deux autres. Le dernier boulet frappa la tourelle avant, brisant la carapace de bois et de cuir renforcé protégeant le canon, créant une belle frayeur aux quatre hommes se trouvant dedans. Kulien fit immédiatement feu de ses deux autres canons et alla voir par lui même ce qui se passait à l’avant. Mal lui en prit, les Impériaux lâchaient maintenant leurs flammèches. Plus d’une cinquantaine de grosses flèches emportant un pot d’une mélasse incendiaire se précipitèrent vers la proue du navire aquitain. Si la plupart d’entre elles ratèrent leur cible, une demi-douzaine frappèrent la proue, le pont. Le capitaine en second Kulien évita de justesse un pot incendiaire et roula vers une lance à incendie lorsqu’un éclat provenant d’un fut de flammèche lui perça la jambe juste au-dessus du genou, le clouant à mi-chemin entre ses tourelles. Des marins évacuaient les blessés, d’autres éteignaient les départs de feu, Kulien se vidait de son sang. C’est Lamuka, venu voir ce qui se passait avec la tourelle avant, qui l’aperçut et lui garrotta la jambe blessée avant de faire signe aux équipes de secours. Mais le second lui ordonna de le traîner jusqu’à la tourelle avant où il put voir que personne n’était blessé, mais que l’équipe tentait de décoincer le percuteur du canon, bloqué par une poutre délogée par le boulet chanceux. Lamuka prêta main-forte et quelques minutes plus tard alors que les Impériaux allaient pouvoir lancer une nouvelle salve de boulets, le troisième canon de 75 put rejoindre ses deux confrères dans leur canardage. Furieux, stressés, les hommes s’activièrent sur leur mécanique. Le barillet de six obus fut vidé bien plus rapidement que le règlement l’expliquait. Avec la vapeur revenue, les hommes pouvaient tirer un coup toutes les six secondes. Ils ne s’en privèrent pas. La dotation régulière plus les réserves apportées à proximité furent vidées en un peu plus de trois minutes. Le ravitaillement n’arrivant pas assez vite, l’équipe utilisa ses trois obus incendiaires pour ne pas créer de temps mort.

Lamuka réussit à faire ramener le capitaine en second aux deux autres tourelles, mais l’officier refusa de bouger plus loin, envoyant la jeune enseigne s’occuper de la proue et de la tourelle. Sans pousser le moindre soupir d’exaspération, la jeune femme obtempéra, réfléchissant à comment réaliser ces deux tâches. Elle ne s’en tira pas trop mal, puisqu’elle réussit à refaire tirer la tourelle au moment où la corvette impériale commençait sa seconde bordée alors que tous les départs de feu dans sa zone de responsabilité étaient maîtrisés. Kulien fit aussi tirer les incendiaires alors que les sabords adverses s’illuminaient et quatre obus de 75 frappèrent un endroit déjà fragilisé ou bien pénétrèrent à l’intérieur. Plusieurs témoins affirmèrent avoir vu la corvette adverse gonfler avant qu’une puissante explosion ne la brise en deux. En moins de dix secondes, le vaisseau en proie aux flammes s’écroula quelques ménèz plus bas sur un catamaran de guerre de Montpellier qui faisait relâche dans le canal.

Pour la corvette latine, les choses avaient été plus simples. Dès qu’ils avaient eut le champ dégagé, les deux canons de 75 avaient posément vidé leurs barillets sur la proue adverse. Après une trentaine de tirs à un rythme plus convenable, l’officier responsable avait eu la certitude qu’un des faucons avait été abattu à l’intérieur de son abri. Il fit tirer aux incendiaires pour tenter de mettre le feu à la paille ce qui incendia l’autre oiseau qui surgit, terrorisé, de la corvette une aile et le dos en feu. L’animal fou de terreur vola droit devant et heurta violemment le carter de protection de l’hélice. Une Gatling servit par un voltigeur lui fit exploser le crâne sous une grêle de balles de calibre 12 et l’animal tomba vers le sol illuminant la nuit dans sa brève chute. Les deux pièces de 75 profitant du départ de feu sur la corvette latine purent ajuster leurs tirs et en une douzaine d’autres obus détruisirent les trois mâts avant. Leur poursuivant perdit presque toute sa vitesse et présenta son flanc, ses mâts arrière apparemment endommagés. Les artilleurs tentèrent de tirer à leur tour, mais leurs boulets passèrent bien derrière la poupe de la 18-07 ou tombèrent trop court.

L’équipage ne semblait pas pouvoir arrêter le feu qui avait pris à l’avant et progressait vers l’arrière. Les poutres principales tenant les quartz flotteurs semblaient résister, mais Padéril ne donna pas cher de leur peau. Le capitaine fit ce que lui-même aurait fait, il laissa sa corvette tomber dans le canal, seul moyen de sauver ce qui restait ainsi que son équipage. Padéril fit prendre deux clichés supplémentaires pour son rapport puis se permit enfin de soupirer. Son secrétaire lui annonçait qu’il était 01.47. Le combat avait duré quarante-deux minutes pendant lesquelles il avait détruit trois navires adverses en utilisant seulement le vent pour manœuvrer.

Lorsqu’il fit un signe aux maîtres de manœuvre qui actionna le sifflet annonçant la fin du branle-bas il vit surgir une Sami en sueur et noire de suie qui sourit, toute fière.

— Vapeur dispo et chaudière à bloc ! Bonne année commandant !

— On se casse d’ici, déclara Padéril. Cap sud-sud-ouest, grimpez à douze ménèz et contactez la flotte.

Alors que ses ordres étaient répétés, la corvette fut ébranlée lorsque son axe de transmission vint au contact avec l’hélice et que celle-ci se mit à tourner. Le teuf-teuf de la chaudière puis le voum voum régulier de son hélice brassant l’air lui sembla plus plus agréable musique qu’il n’avait jamais entendue.

Ça, c’était vraiment le meilleur moyen de commencer une nouvelle année.

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