St-Pétersbourg

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En cette matinée nuageuse et maussade de novembre, la ville s'activait. Partout, des ouvriers en lourds manteaux usés et vieux bonnets rapiécés s'empressaient de rallier les divers chantiers de construction sous l'œil vigilant de la police secrète, les bergers du peuple. Dissimulé dans la foule, un jeune homme marchait d'un pas vif et empressé, les mains dans ses poches et le visage renfoncé dans son col doublé de fourrure. Tout son corps semblait lutter contre la bise glaciale et les corps de ses compères qui le ralentissaient.

Alors qu'il poussait la lourde porte du café, il laissa s'échapper un soupir de soulagement. La chaleur qui l'assaillit le poussa à retirer son lourd pardessus, un sentiment de bien-être l'envahissant.

Le Nord était la petite merveille de St-Pétersbourg, le seul endroit où l’on pouvait acquérir tasses de café et pâtisseries fines de toute la ville, le tout à prix d'or. Bien sûr, on appelait désormais le magasin Sever et la ville, Léningrad ; seulement, dans l’esprit de tous ses habitants, c’était Le Nord, à St-Pétersbourg. Agir autrement - mis à part devant des agents du NKVD - aurait été faire preuve d’une terrible plouquerie, chose que même les plus modestes des Saint-Pétersbourgeois ne se seraient jamais pardonnés. Ce n’était pas pour rien que le mot bourgeois trouvait sa place dans leur appellation, songea Andreï avec une pointe d’amusement.

Les joues colorées par le froid et les cheveux en bataille, il promena un regard attentif tout le long de la pièce lambrissée à l'ancienne. Si la devanture ne payait pas de mine, l’intérieur détrompait tout étranger ou quelconque homme croyant pouvoir y boire une vodka à vingt kopecks. Tout en ce lieu respirait l’aisance et l’ère tsariste dans le bois somptueux des étalages qui s'étendaient le longs des quatre murs, le verre soufflé des carreaux et les enjolivures dorées, les lustres élégants qui reflétaient leurs lumières aux éclats de cristal sur les tables sombres, l'atmosphère riche en arômes exotiques et sucrées.

Tout comme dans leur société moderne, se prit-il à penser, il suffisait de gratter la surface soviétique pour découvrir les mêmes allures impériales et influences capitalistes en dessous. Un nom ne suffisait pas à changer une identité, il ne le savait que trop bien.

Il fit volte-face soudainement, les sens en alerte. Il lui semblait avoir perçu un mouvement...

  • Komrad, s'exclama une voix grave, content de te voir ! Je t’attendais.

... et il retint un rictus satisfait en rencontrant le visage lunaire de Sacha, à l'origine de leur rencontre. Ce n'était que lui.

  • Camarade Sacha, je m’excuse du retard. J’ai été retenu plus longtemps que prévu, répondit Andreï d'un ton sincère.

Le dénommé Sacha lui sourit chaleureusement, un sourire qui démentait l'éclat froid de ses yeux bleus. Son regard s'attarda un moment sur sa personne, détaillant sa tenue neuve de tweed, sa coiffure soignée, son couvre-chef passé de mode. Cet homme-là était un parfait exemple de cette hybridation, entre bolchevisme et royalisme : un tutoiement, un komrad en guise de décoration ici ou là, prononcé sur ce timbre de voix doux et éduqué que partageaient les anciens partisans des Romanov, les anciens de l'Armée Blanche. Une discrétion qu’il aurait pu juger suspicieuse, si ce n’était pour l’endroit qui appelait aux manières respectueuses de l’Empire...

  • Ce n’est pas grave, va ! Prenons un café et discutons, offrit son hôte sur un ton amical.

Ils passèrent commande au comptoir d'ébène et se rassirent, assiettes et tasses de café chaud à la main, à leur table au fond. Le dos au mur et en face des fenêtres, Andreï, alerte mais à l'aise, tendait l’oreille.

  • Quelles sont les nouvelles, camarade ?
  • Pas très bonnes, je le crains, soupira-t-il. Ma cousine souffre toujours de tuberculose, et cette saleté de mauvais temps n’arrange rien.

Le jeune homme retint son souffle et hocha la tête, avant de prendre une expression désolée de circonstance. “Cousine”, “tuberculose”, “mauvais temps”. Les trois mots-clés y étaient ! Il était bel et bien l’agent de liaison allemand du message codé, les risques qu'il ne soit qu'un leurre s'amenuisaient.

  • Tu m’en vois chagriné, Sacha. Que puis-je bien faire pour l'aider ?
  • Tu connais son attachement pour toi, Ilya. Une visite de ta part chez nous ne lui ferait que du bien, assura-t-il d'un air attristé tandis qu'il lui tendait discrètement une enveloppe, le poignet sous la nappe immaculée.
  • Je ne manquerai pas de le faire, camarade, répondit Andreï avec un sourire.

Sa main gauche effleura peu à peu le papier froissé déposé sur ses genoux, la droite occupée à amener en bouche sa profiterole en chocolat. Délicieuse... Un véritable luxe en ces temps de disette, songea-t-il alors qu'il se redressait pour s'étirer. Ses articulations craquèrent légèrement. Comme à son habitude, les pourparlers en message codé commençaient à l'agacer. Il soupesa lentement l'enveloppe, termina sa friandise d'un coup de dent satisfait. Les billets y étaient, il pourrait mener sa mission à terme. Un rapide coup d'œil à sa montre : il était sept heure vingt-neuf. Derrière les carreaux de l'entrée, deux silhouettes se profilaient. Parfait !

Loin de saisir ce qui se tramait derrière son dos, son interlocuteur insistait :

  • Aurais-tu une date en tête pour ta venue, komrad ?
  • Absolument, Sacha. Laisse-moi juste nous commander deux autres cafés avant de te répondre, je crois que le boufetchik a glissé quelque chose dans ta tasse, fit-il d'un ton léger.

L'air abasourdi, puis effrayé de l'homme tandis qu'il saisissait sa filature lui arracha à son tour un sourire. Il n'aurait pas dû lui mettre la puce à l'oreille de la sorte et il le savait, mais dieux, ce qu'il s'ennuyait !

  • Comment...

Lui se leva.

Le carillon de l'entrée tinta joyeusement et la porte s'ouvrit pour laisser passer deux hommes au pas lourd. Leurs bottes retentissaient contre le parquet, le faisaient grincer douloureusement. Rapidement, il gagna le zinc et glissa à l'homme barbu l'enveloppe qu'il avait dissimulée dans sa manche, un sentiment de mission accomplie lui allégeant le cœur.

Ce fut sans regrets qu'il observa le "camarade" se faire emporter discrètement par les nouveaux-venus, vêtus du manteau réglementaire de la police secrète. Bon débarras ! Il aurait dû savoir que seuls les mauvais espions se rendent au Nord. C'était là que tous les agents doubles pêchaient les débutants ennemis. Quels cons, ces nazis !

Et, satisfait, il retourna terminer son café.

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