J'ai huit ans

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Exaltation. Peur. Fierté. Sentiment que je ne vais pas y arriver.

C'est ce que je ressens, debout sur mes skis en haut de cette crête.

Je me suis levée tôt, excitée à l'idée d'aller skier. Fatiguée mais trop survoltée pour y penser. J'avais déjà mal aux pieds de la semaine dernière, mais j'ai chaussé mes chaussures de cuir, porté mes skis sur l'épaule en suivant le groupe. Avec l'impression qu'ils allaient glisser, l'attention extrême nécessaire pour ne pas blesser quelqu'un, le malaise de la tenue qui enserre, engonce, emprisonne, la manipulation de l'attache des skis toujours pas apprivoisée, la peur de se tromper, d'être trop à la traîne, les yeux sur les membres du groupe. Skis aux pieds j'ai monté la pente en escalier. En guise d'échauffement.

La neige crissait et résistait sous les carres, puis se tassait dans un bruit sourd. Le ciel, dégagé par endroits, la vapeur qui sortait de nos narines et bouches, les doigts gourds qui peinaient à se réchauffer. Tout cela était oublié, caché derrière cet élan du coeur. Le paysage était à la fois grandiose et effrayant : murs blancs des montagnes, gris fer du ciel, tirant sur le bleu, silence et vibrations des sons humains et matériels rares... et si j'allais me perdre ? comme j'avais déjà fait lors du premier cours. Rester seule sans qu'ils ne m'aient vue ? si je n'arrivais pas à les suivre? si je tombais du tire fesse (comme la première fois) ou au départ du télésiège ? Je sentais le danger partout.

Pourtant j'avais aussi le sentiment que je pouvais le faire. J'avais envie de le faire. J’aimais me tenir dans le paysage vaste, aller à la rencontre de nouveaux points de vue, me confronter à mes peurs, mes difficultés, apprendre. La montagne me plaisait, par n’importe quel temps : soleil violent, brouillard, nuages qui descendent le ciel sur le prochain télésiège. J’aimais tellement ça que je voulais y aller tous les mercredis depuis que j’avais eu cette opportunité, sans barguigner.

Je voyais le bon sourire de mon moniteur, que je connaissais aussi dans le contexte du dojo puisqu'il était mon professeur de judo (et un collègue de mon père). Et je savais que je pouvais avoir confiance.

Des autres, du groupe, je n'ai aujourd'hui plus aucun souvenir.

Ce jour-là nous sommes montés par le télésiège, puis le tire fesses, jusqu'à cette piste noire.

Il faisait très froid et mon pantalon de velours sous mon pantalon imperméable ne suffisaient pas à me réchauffer.

Au début c'était assez facile de suivre les grands lacets sur cette piste large, qui remontait sur les côtés. Skis parallèles autant que possible, planter le bâton, laisser filer, viser le côté opposé, négocier la vitesse et l'équilibre, planter le bâton et tourner en dérapant sur la neige tôlée. Nous formions une file pas très régulière et bariolée dans l'odeur glacée de la neige, les yeux brillants, le bonnet rayé bleu et blanc et le nez froid.

Nous avons pris cette fois un chemin différent, qui nous a menés, après un tournant presque plat sur un chemin, en haut d'un canyon verglacé. Impossible de faire demi-tour. En file indienne sur la crête, éblouis par le soleil voilé, le paysage de la station toute entière se dérobait à nos yeux : on savait pourtant qu'elle devait être derrière l'arrondi que nous allions devoir contourner par le goulet d'étranglement.

J'ai voulu m'approcher, voir mieux, ne pas prendre de retard, entendre les conseils. Mon ski gauche a glissé, j'ai été entraînée dans la pente, le bâton sous mon dos. Dès que je faisais un geste je descendais davantage. Au fond de moi le sentiment de dégringolade, de perte de repères et une trouille glaçante, un immense désespoir comme un trou de blessure d'abandon.

En haut Mr Lasserre qui me parle. Donne des directives. Fini par dire : "Tu es seule capable de te sortir de là, de remonter"

Au début j'ai essayé d'appliquer ses conseils, avec pour seuls résultats une nouvelle glissade. Quand il m'a rendu la responsabilité de me sauver, j'ai semblé paralysée dans ma position de scarabée démantelé. Puis lentement j'ai bougé bras et jambes, dos, pour retrouver un équilibre et me redresser sans glisser. Consciente de ma transpiration glacée dans le dos, du regard des autres, sur leur crête au-dessus de moi, parfois goguenards, moqueurs, peut-être un peu compatissants? Petit à petit je me suis rendue compte que je pouvais seule trouver une solution et j'ai repris, centimètre par centimètre, confiance en moi. Jusqu'à la position debout, humiliée d'être en bas, perdue, en situation inconfortable, les pieds douloureux de tenter de remonter en escalier, respiration saccadée, larmes aux yeux. A l'intérieur la peur était mêlée au soulagement, au sentiment de la fragilité de l'équilibre. J’avais vu que ma glissade aurait pu être mortelle, puisque j’aurais pu dévaler encore 100 m avant de trouver du plat.

Il fallait déjà repartir vers ce canyon. Mon épreuve n'était pas terminée. Descendre par ce goulet étroit, verglacé, très pentu. Glisser, déraper, négocier avec la trouille. Viser, se sentir partir sans rien maîtriser. Avoir peur et se laisser tomber sur la glace dans un geste d'abandon, de laisser aller. Mais cette facilité n'en est pas une ! Se relever, passer au-delà de cette peur, de la douleur. Descendre tant bien que mal. Le corps déséquilibré, tordu, crispé, les bras tendus (bâtons inutilisables dans la glace). Filer, glisser, déraper. S'arrêter. Reprendre haleine et courage. Voir des camarades tomber, les entendre crier. Reprendre. Décider de faire un autre morceau de pente. Cuisses dures, tétanisées par l'effort de rester debout en freinant, fesses basses pour distribuer le centre de gravité. Puis arriver en bas. Surprise. Soulagée. Tous épuisés mais heureux d’être en vie, de l’avoir fait. Le groupe repart vers la station. Toujours sous le regard bienveillant du moniteur qui nous compte des yeux en silence, rassurant.

De la même façon j'avais, pendant l'été, couru après mes cousins plus âgés qui connaissaient les lieux. Couru dans les montagnes d'Ariège, l'exaltation et la peur au ventre. Jambes de 8 ans contre jambes de 14. Ma tante me disait "Tu ne prends pas le même chemin que les garçons, tu prends par la ruelle toi!" "Oui Tatie !" Et je n'en faisais rien : trop peur d'être larguée, de ne pas trouver mon chemin vers la piscine. Pas d'autre solution. Ils prennent par le Castella, escaladant la colline puis descendant dans la grande pente, sur les herbes glissantes, les rochers patinés, évitant ronces et orties, mi courant mi glissant, jusqu’au mur de 2m qui retient la terre et qu’il faut descendre pour se retrouver dans la rue, comme si de rien n’était, à la vue de tous. Ils ont acceptés que je les suive, pas de m'attendre. Alors je cours, je glisse, je les suis des yeux et je négocie mes gestes. Je garde toujours mon assurance et ma confiance, avec ce fil tendu vers eux. Comme si je leur disais "vous voyez, je peux le faire aussi". En leur taisant ma peur, qui est surtout celle de ne pas trouver la route, me perdre. Je sais qu'à la piscine ils vont retrouver leurs copains, et voir les filles. En attendant ils parlent et rient, je ne sais s’ils se moquent de moi, je crois qu’ils me font subir une sorte de test et qu’ils sont quand même un peu impressionnés par la petite cousine.

Plus de trente ans après je pratique l'escalade. Je n'ai pas peur. Je sais que je le dois à ces années d'enfance, ces expériences. L'escalade est une école de la vie, une manière de se rapprocher de soi, de ses peurs. Trouver comment passer une difficulté. Comprendre comment positionner le corps. Monter les pieds, petit à petit, leur faire confiance, surtout quand on ne peut prendre qu'une petite prise de main. Etre seule devant mes contradictions, mes leviers, mes peurs. Les dominer, avec persévérance, petit à petit. Seule devant le mur, la falaise. Toujours plus petite que la nature. Mais une faiblesse assumée qui devient une force avec la pratique.

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En réponse au défi

BRADBURY CHALLENGE 2017-2018 semaine 12/52

Lancé par Bajoka

Bonjour à toutes et tous !

Reprenant le principe d'écrire une nouvelle par semaine, et ce sur une durée d'un mois, renouvelable pendant un an, nous vous proposons le défi de cette semaine !

— rédiger une courte nouvelle, avec ou sans chute , 1300 mots maximum (soit moins de 5 minutes de lecture) ;
— durée 7 jours, vous postez quand vous voulez jusqu'au septième jour inclus ;
— date de cette semaine (7jours) : du lundi 27 novembre au dimanche 3 décembre 2017 inclus ;
— sujet : libre !

Soyez heureux.ses, créatifs.ves et motivés.es,

Pour en discuter toutes et tous ensemble, bienvenue là :

https://www.scribay.com/talks/17270/bradbury-challenge-2017--2018-vous-etes-toujours-la--

Pour accéder à toutes les nouvelles depuis le lancement rendez-vous là :
https://www.scribay.com/author/727823185/nouvelles--rbradbury--2017---2018

Bonne écriture, et à très vite,

Toute l'équipe !

Commentaires & Discussions

J’ai huit ansChapitre7 messages | 4 ans

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