23. Blues et blagues

9 minutes de lecture

Julia

Il est un peu plus de vingt-deux heures lorsque je me pose enfin à mon bureau et allume mon ordinateur. J’espère que Sarah, enceinte jusqu’au cou et sans doute sur le point d’accoucher, ne dort pas, alors que je n’ai aucun doute quant au fait que ma mère attend cet appel avec impatience. Le réseau est plutôt bon mais pas très régulier, et j’espère pouvoir voir tout le monde sans trop de difficultés.

Ma mère est la première personne qui apparaît à l’écran, jusqu’à ce que mon père se penche sur l’ordinateur et me fasse un clin d'œil qui me fait sourire.

- Salut la famille, murmuré-je, heureuse de les voir.

- Bonjour ma Chérie ! crie ma mère. Comment tu vas ?

- Parle-moins fort, voyons, je t’entends, ris-je. Je vais bien, Maman. Tout se passe bien ici. Et vous, comment vous allez ?

- Oh ça va, la routine, soupire mon père en s’essayant aux côtés de sa femme.

- Tu as une petite mine, Chérie, tu manges bien, rassure-moi ? Tu es sûre que tout se passe bien ?

- Maman, je t’assure que je vais bien. Je ne suis pas sur le front H24, je gère un camp de réfugiés, tu sais, ce n’est pas pareil, comme j’ai dû te l’expliquer déjà dix fois par mail.

- Tu peux bien me dire tout ce que tu veux, je n’y connais rien à tout ça, et je suis sûre que tu me dis ça pour me rassurer.

- Je t’ai envoyé des photos de vaches, Maman ! Tu crois que sur le front, j’irais traire des vaches, sérieux ? m’agacé-je.

Oui, hier, je suis allée à la traite des vaches. Et le pire, c’est que je crois qu’il y avait bien longtemps que je n’avais pas autant ri. Lila s’est ouvertement moquée de moi, tout comme la plupart des personnes présentes, mais je ne m’en suis pas trop mal sortie, au final. Bon, on va passer sur la réaction de mes hommes et le fameux “moi, c’est plutôt Vidal que je trairais bien” qui a valu au connard qui a dit ça au mauvais moment une semaine de latrines, et les filles qui m’appellent la fermière.

- Pourquoi Sarah et Microbe ne répondent pas ? demandé-je en cliquant à nouveau sur l’icône où trône une magnifique photo de mon neveu après que l’appel a été interrompu.

- Eh bien… Sarah est à l’hôpital, Julia, elle a accouché ce matin, me répond ma mère, gênée. Attends, Chérie, je vais t’envoyer des photos de la petite Elise, elle est tellement belle !

Je vois ma mère froncer les sourcils en s’approchant de l’écran pour essayer de m’envoyer les clichés de ma nièce, et tout ce à quoi je pense, à cet instant, c’est que je voudrais être là-bas pour pouvoir découvrir son doux visage de mes propres yeux. L’armée m’a déjà privée de la naissance de Sacha il y a quatre ans, et je ne pourrai pas prendre Elise dans mes bras avant qu’elle ait quasiment cinq mois.

- Julia, ça va ? demande mon père, me ramenant à la réalité.

- Oui, oui, ça va, pardon… Tout s’est bien passé ?

- Oui, comme une lettre à la poste. Elle a failli accoucher sur le siège de la Peugeot, ton frère était fou, rit-il. C’est bon, Maman t’a envoyé les photos.

Mes yeux s’embuent immédiatement à la vue de cette petite poupée toute mignonne. Merde, heureusement que je n’ai pas de maquillage. Elle est tellement minuscule, tellement adorable, et c’est le portrait craché de son père, avec son petit nez aplati et ses oreilles un peu décollées. Sarah va péter un câble, elle flippait à l’idée que l’un de ses enfants ait les oreilles de Hector.

- Elle est superbe, soupiré-je en m’essuyant les yeux. J’ai hâte de la rencontrer.

- Si seulement tu étais là plutôt qu’en Souvanie, marmonne ma mère.

- Silvanie, Maman.

- Souvanie, Silvanie, toujours le même problème, il faut que tu ailles jouer les super héroïnes à l’autre bout du monde plutôt que de t’occuper de ta famille, Julia.

- Marianne, ça suffit, gronde mon père avant que j’aie eu le temps de répondre. Laisse-la faire ce qu’elle aime. On va aller se coucher, Tétard. Tu nous rappelles vite, hein ?

- Bien sûr Papa… Je vous embrasse. Faites des bisous à tout le monde de ma part, d’accord ?

- Ce sera fait. Fais attention à toi, me lance mon père en soulevant devant la caméra Joker.

- Oh mon petit bébé ! Fais-lui des papouilles de ma part !

- Hors de question, rit mon paternel alors que ma boule de poils se débat et finit par sauter sur le dossier du canapé. Allez, bisous Julia.

- Bisous ! Bisous Mamounette.

- A bientôt, Chérie.

Je coupe rapidement la communication et soupire lourdement. J’aime autant que je déteste ces appels. Ils me mettent toujours dans un état pas possible, me faisant du bien et du mal à la fois. Le petit blues qui s’ensuit est désagréable, l’envie de rentrer chez-soi persistante.

Il ne fait pas très chaud ce soir, et pourtant je récupère ma veste et sors prendre l’air avant d’aller au lit. Le ciel est couvert et ce n’est pas cette nuit que je pourrai regarder les étoiles, mais une petite balade ne me fera pas de mal pour évacuer la tristesse qui a pris possession de mon esprit.

Je souris en constatant qu’Arthur est installé à la table qu’il a désignée comme la sienne. Est-ce que c’est un acte manqué de ma part d’avoir choisi de me rendre là où il se pose fréquemment pour regarder les étoiles, comme il a pu me le dire la fois où il m’a rejointe ici ? Peut-être, mais je ne l’assume pas plus que ça et ne l’avouerai jamais.

Il est emmitouflé dans un gros manteau sombre et seulement éclairé d’une lampe, un livre à la main, dans ce petit coin derrière la grange, à l’abri des gens. L’endroit idéal pour toute personne ayant besoin de solitude, sauf s’il est dérangé par une autre personne en recherche de tranquillité.

- Bonsoir Arthur. Je vois qu’il est trop tard pour te piquer ta place, dis-je en approchant.

- Trop tard pour la piquer, oui, mais pas trop tard pour te joindre à moi, même s’il fait un peu froid.

- Je ne veux pas te déranger, tu me semblais bien plongé dans ton livre.

- Tu ne me déranges pas. Cet instant est unique, le livre ne l’est pas. Tu vas bien ? me demande-t-il en levant les yeux.

- Oui, ça va toujours, dis-je en venant m’asseoir à côté de lui sur le banc. Et toi ? Comment va ta jambe ?

- Avec l'attelle qui a été mise par Eva, ça va. J’arrive même à marcher. Mais pas trop longtemps. Heureusement que le camp ne fait pas des kilomètres de long ! Tu es sûre que ça va, toi ? Tu as une petite mine. Je t’ai connue plus enjouée à l’idée de venir me parler ! Ou plus énervée ! rit-il.

- Tu commences à un peu trop me connaître, bougonné-je en fermant ma veste. Ma meilleure amie, qui est aussi ma belle-sœur, a accouché aujourd’hui, alors l’éloignement est un peu lourd ce soir… Mais ça va aller, ça arrive.

- Ah oui, je comprends. Elle n’aurait pas pu se dépêcher et faire ça avant le départ ? Elle abuse, tu ne trouves pas ?

- Clairement ! Enfin, sans doute pas autant que mon second frère qui va se marier dans à peine un mois. Ils sont nazes. Ou alors je suis d’une compagnie affligeante et ils le font exprès, souris-je.

- Oh, ils se sont donné le mot, dis-donc ! Attendre que tu sois partie pour faire tout ça ! Tu vas demander une permission pour le mariage ou ça ne se fait pas en mission ?

- Ça ne se fait pas en mission, non. On est là et on y reste, sauf si on est plutôt gravement blessé.

- Tu veux que je te mette un morceau de bois dans la jambe ? Je suis un expert, maintenant, sourit-il en essayant visiblement de me dérider.

- Ça va aller. Quand je vois comment tu boites, j’ai pas trop envie, me moqué-je gentiment.

- Traite-moi d’estropié, tant que tu y es ! Vraiment inhumaine jusqu’au bout ! Quelle souffrance d’être dans le campement que tu gères, continue-t-il de se moquer gentiment.

- Tu as raison, on va rappeler Mirallès, c’était vachement mieux quand c’était lui !

- Ouais, au moins, avec lui, on n’avait pas des vaches qui renversaient toutes les tentes, tu ne peux pas nier ça !

- C’est vrai, ni des poules bruyantes qui adorent fuguer, d’ailleurs. Ni des douches ou des toilettes d’ailleurs. J’arrive toujours pas à croire qu’il n’ait rien foutu…

- Je vais faire un rapport, ma p’tite dame. Vous allez voir, ça va remonter à la hiérarchie ! Et bientôt, ils vont vous renvoyer chez vous pour le mariage de votre frère ! Fallait pas aider tous ces pauvres gens, non plus ! Si l’armée se met à aider les gens, mais où va le monde ? continue-t-il en me faisant un clin d'œil craquant.

- Tu as sans doute raison. Tu sais… Mirallès ne devait pas beaucoup sortir de sa chambre, ris-je. Il s’est récupéré une collection de films pornos absolument énorme !

Arthur manque de s’étouffer suite à ma révélation. Il hausse les sourcils puis éclate de rire.

- Eh bien, je suis honoré ! Tu préfères venir me voir que profiter de cette collection ! Quel honneur !

- Sans aucune hésitation ! Bon sang… On vit vraiment dans un monde de dingues, soupiré-je en posant ma tête sur son épaule. Pendant que les gens se font la guerre, lui devait passer ses journées à se branler… Ecoeurant.

- Finalement, je dirais que les réfugiés d’ici y ont gagné au change. Tu devrais être fière de ce que tu as fait. Et tu pourras profiter de ta petite nièce à ton retour, elle sera toujours là, sourit-il.

- Ouah, un compliment de la part de l’humanitaire rebelle qui déteste les militaires ? Je prends, ris-je.

- Alors, si ça te fait autant de bien, en voilà un deuxième : je trouve que la nouvelle responsable du camp est au moins un million de fois plus jolie que son prédécesseur !

- C’est pas bien difficile, m’esclaffé-je pour masquer ma gêne. Mais… Merci, d’autant plus que le treillis n’est pas ce qu’il y a de plus avantageux.

- Tu le portes bien, le treillis. En d’autres circonstances, peut-être que j’aurais adoré découvrir tout ce que tu caches en dessous, me dit-il soudain plus sérieux.

- Fais attention, fricoter avec l’armée, je crois que c’est bien loin de tes convictions…

Il me déstabilise totalement chaque fois qu’il me parle ouvertement comme ça. Déjà, lorsque nous étions dans cette cave, et ce soir sans doute davantage encore. On ne peut pas dire que je sois au top de ma forme, psychologiquement parlant, et lui débarque avec ses petits mots doux bons pour la confiance en soi ?

- Ce n’est pas parce que des militaires ont détruit ma vie que tous les militaires sont à jeter dans le même sac, Julia. Je commence à le comprendre.

- Il serait temps… Vas-y, fais-moi rêver, dans quelles circonstances ? Je suis curieuse.

- Après un petit dîner sur une terrasse, au bord de la mer, dans une petite ville de province. Tu vois, quoi, loin de cette stupide guerre et ces stupides combats. Une chambre, dans un petit hôtel romantique, au clair de lune.

- Eh bien… Merde, je regretterais presque d’être ici ! Ça fait rêver.

- Tu vas vraiment vouloir rentrer chez toi, là, désolé, je voulais l’effet inverse ! Essayer de te faire oublier un peu ta mélancolie, a priori, j’ai échoué.

- Non, ris-je, je n’ai pas pensé à ma famille depuis un petit moment, merci.

- Alors, c’est que je fais bien mon travail d’aide aux plus désespérés ! Ça mérite un bisou, ça, non ?

- Quel profiteur ! Tu demandes ça à tous tes désespérés ?

- Non, seulement aux jeunes et jolies femmes, mais si j’avoue ça, jamais je ne l’aurais, mon bisou, me dit-il en me tendant sa joue barbue.

Je soupire théâtralement et pose ma main sur sa joue opposée avant de presser mes lèvres au coin des siennes. Quelques secondes d’oubli, loin de ce camp, loin de ce contexte. Juste Arthur et Julia, deux personnes qui apprennent à se connaître et semblent se plaire. Un poil de normalité dans ce monde de brutes.

Annotations

Vous aimez lire XiscaLB ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0