03. Désordre et ordres

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Julia

Je soupire de soulagement en sautant du Hercules pour retrouver la terre ferme. Je déteste voler, et j’avoue être rassurée d’être enfin au sol. La base militaire grouille de monde et nous sommes accueillis par une flopée de soldats de l’armée de terre, qui déchargent l’avion et dispatchent l’arrivage. Soit dans un camion, qui partira avec nous, soit dans les réserves de cette fourmilière géante.

- Lieutenant Vidal ?

Je me tourne vers la voix masculine qui m’interpelle alors que j’observe mes hommes vider cet oiseau qui m’a déjà emmenée dans plusieurs missions, et me retrouve instinctivement en salut militaire en un quart de seconde.

- Mon Colonel.

Eh bien, ça conserve, l’armée ! Je n’ai pas vu le Colonel depuis ma première mission, il y a une dizaine d’années. On dirait Georges Clooney dans Les Chèvres du Pentagone. J’espère simplement qu’il est moins barré que Georgy, en revanche ! Je me retiens de pouffer alors qu’il me fait signe de le suivre, et l’accompagne jusqu’à un baraquement où se trouve apparemment son bureau.

- Asseyez-vous, Lieutenant.

J’enlève mon sac de sur mon dos et me délasse aussi discrètement que possible les épaules en m’asseyant face à lui. Il a l’air plutôt cool, mais je sens cette pointe, une grosse pointe même, de rigidité, qu’il n’a pas perdue avec l’âge. Je n’ai pas intérêt à mettre un pied à côté de la ligne qu’il va tracer pour moi, c’est certain !

- Le vol s’est bien passé ?

- Oui Colonel, RAS.

- Demain, prise de service à sept heures. Le Lieutenant Mirallès part le lendemain à dix heures. Cela vous laisse la journée pour prendre votre poste. Des questions ?

Mirallès ? Oh bon Dieu, c’est vraiment lui qui gérait ? J’ai eu l’occasion d’être sous ses ordres à l’époque où il était Lieutenant, ce type est l’exemple même du fainéant, le genre à en faire le moins possible. Ça va être un bordel sans nom, je suis sûre !

- Quelle est la situation actuelle, Monsieur ? Le dernier rapport auquel j’ai eu accès disait qu’il y avait du travail, mais il date de trois semaines. Est-ce que la sécurité a été renforcée ? Est-ce que nous contrôlons la zone ?

- On contrôle rien du tout. C’est l’anarchie. On a eu plus d’une centaine de personnes qui sont arrivées il y a deux jours suite à un bombardement dans une ville. Le seul point positif, c’est que l’ONU a validé notre présence. On va enfin pouvoir intervenir à titre officiel. Donc, les ordres sont clairs : il faut protéger, organiser, sécuriser. Et rapidement avant qu’une catastrophe n’arrive. Vous êtes jeune, vous avez déjà fait ce genre de missions ?

- J’ai secondé le Capitaine Torchet au Mali l’an passé, Monsieur, et pris le commandement lorsqu’il a été blessé.

- Ah Torchet. Un gars bien. Pragmatique. J’espère que vous le serez aussi. On fait un point demain soir sur votre installation. Je veux un rapport détaillé sur le camp et votre plan d’action. C’est clair ?

C’est vrai, pour Torchet. J’ai adoré travailler avec lui, une fois qu’il a accepté que je n’étais pas une petite chose fragile. J’ai beaucoup appris en sa présence, et j’espère pouvoir faire un travail aussi efficace que lui. J’affiche une confiance sans faille face au Colonel Germain, mais j’appréhende un peu, quand même, surtout maintenant que je sais qui tenait la barque.

- Très clair, Mon Colonel.

- Au boulot alors. Vous savez où me trouver en cas de besoin. N’hésitez pas.

- Bien mon Colonel, dis-je en me levant pour le saluer. Bonne journée mon Colonel.

Je récupère mon barda et sors de la pièce rapidement pour retrouver l’air frais, et aider mes hommes à finir de charger le camion. Au moins, nous n’arriverons pas les mains vides, puisque nous apportons des tentes, du matériel pour les soins et un bon stock de nourriture.

Quand j’embarque dans le camion, le lendemain matin, c’est toute aussi excitée que stressée. Bien évidemment, je n’en montre rien, d’autant plus que c’est Collins, le macho de l’équipe, qui est installé au volant. Hors de question de lui donner le bâton pour me faire battre.

Il ne nous faut que quelques minutes pour atteindre le camp de réfugiés, et nous y entrons comme dans un moulin ou presque. Aucun contrôle de fait à l’entrée. Alors, évidemment, nous sommes installés dans un PVP (“Petit Véhicule Protégé”, petit 4x4 blindé muni d’une mitrailleuse) et le Scania plein de provisions nous suit, mais tout de même !

Mirallès attend pile là où Collins s’arrête, et je vois son air surpris lorsque je sors du véhicule. Ses yeux alternent entre mon insigne et mon visage. Et puis, comme souvent, il me détaille de la tête aux pieds, prenant le temps de poser son regard sur ma poitrine compressée dans mon treillis, sur mes hanches. Je suis certaine qu’il se demande comment mon pantalon moule mon cul. Un de plus, je déteste ça.

- Lieutenant Mirallès, le salué-je froidement.

- C’est toi le Lieutenant Vidal ? demande-t-il en haussant un sourcil.

- Aux dernières nouvelles, oui, c’est moi. Ravie de vous revoir.

- La progression a été rapide, Julia. Lieutenant maintenant, pas mal. Content de te revoir aussi. Et pas que parce que tu viens me remplacer. Ce soir, si ça te dit, pour fêter mon départ, on reprend où on a laissé les choses la dernière fois ?

Eh merde… J’espérais quoi, en même temps ? J’avais bu et je m’en souviens, pourquoi en serait-il autrement pour lui ? Ils sont terribles, ces moments de solitude où on ne réfléchit plus. Erreur de jeunesse qui m’a juste appris qu’on ne mélange pas le boulot avec les fluides corporels.

- Merci pour l’invitation, Tom, mais je préférerais qu’on parle boulot. Vous me faites un état des lieux de la situation ?

- Tout est géré, va, tu me connais. On a même l’équipe de Food Crisis qui est arrivée hier. Tout roule, ma poule.

- Heu… C’est la fin de l’état des lieux ? ne puis-je m’empêcher de lui demander. Vraiment ? Tout roule ?

- Ouep, tout roule, me répond-il en me matant toujours, l’esprit clairement ailleurs qu’au travail. Le périmètre est sécurisé, les humanitaires sont sur le terrain, les soldats sont aux manœuvres, j’ai respecté le manuel du bon gestionnaire de camp, tu n’as pas à t’inquiéter ! D’ailleurs, en parlant d’humanitaires, tu les vois, ils sont là bas en train d’installer une tente.

Je soupire et lui tourne le dos pour observer un peu le bordel sans nom du camp. Nous ne devons pas avoir le même manuel du bon gestionnaire. Je regrette un peu mon geste, certaine qu’il se rince l'œil, foutu porc, et rejoins mon équipe près des véhicules.

- Snow ? Tu me fais un check-up de la sécurité en place avant que l’équipe parte. Je crois qu’on a du boulot. Il me faut un plan du camp, et un recensement des personnes présentes. C’est l’anarchie ici, ça va pas le faire.

- C’est clair, Lieutenant. Et il faudrait dire aux amateurs là-bas que leur tente est mal placée. On n’a plus de vue sur la vallée. Il faut qu’ils s’installent ailleurs, sinon impossible de défendre le camp. Tu vas leur dire ?

- J’y vais oui. Au boulot les gars, soupiré-je en rejoignant Eva. Tu as vu l’infirmerie ? Pitié, dis-moi qu’il y a de quoi soigner un mal de crâne, parce que je ne vais pas survivre à cette journée.

- Il y a tout ce qu’il faut, oui. Il faut juste retrouver les bonnes caisses, soupire mon amie.

- Anarchie confirmée ! Bon courage, tiens-moi au courant.

Je me dirige vers le groupe d’amateurs, comme le dit Snow, afin de me présenter avant tout. J’imagine, vu le bordel qui règne ici, qu’ils doivent se demander ce que fout l’armée française ici et s’ils sont réellement en sécurité. Clairement, la réponse est non, c’est un vrai gruyère ici.

- Bonjour, dis-je à la première personne que je croise, un gros bras qui n’a pas l’air très agréable. Je voudrais parler au responsable de votre groupe, s’il vous plaît.

- Il est occupé. Pas le temps de faire la discussion, il a demandé à pas être dérangé.

- Dérangez-le quand même, ça vous évitera de bosser pour rien, vous ne pouvez pas vous installer ici.

- C’est le barbu qui est en train de discuter avec le gamin, là-bas. Pas sûr qu’il soit ravi de parler à des militaires…

- C’est bien dommage, vu qu’on est censé protéger votre cul, marmonné-je en me dirigeant vers le barbu en question.

Ok, on respire un coup et on reste calme. Qu’y a-t-il de si terrible à côtoyer des militaires ? Nous ne sommes pas là pour tirer sur tout ce qui bouge. Il a intérêt à être agréable, le beau gosse qui lève les yeux vers moi en me voyant arriver, parce que sinon je vais lui suggérer de déménager à quelques centaines de mètres de là et d’essayer de survivre quelques jours sans notre protection, pour voir.

J’attends qu’il ait terminé avec le gosse, patiemment, histoire de ne pas faire mon emmerdeuse, et le salue d’un signe de tête lorsqu’il approche de moi.

- Bonjour, c’est vous le responsable de l’ONG ?

- Oui, je suis Arthur Zrinkak. Vous êtes ? me répond-il, visiblement pas impressionné par mon arrivée.

- Lieutenant Julia Vidal, je viens relever Mirallès.

- Il est tombé ? demande-t-il ingénument, vraisemblablement pas habitué à notre vocabulaire.

- Non, ris-je, pardon. Sa mission est finie, je prends la suite alors qu’il rentre au pays.

- Ah, enchanté. On va bosser ensemble alors. Il y a du travail, ces pauvres n’ont rien du tout, et il faut qu’on leur amène ce dont ils ont besoin. Là, l’important, c’est déjà de leur donner à manger, c’est pour ça que j’ai fait installer la tente.

- Y a du boulot, je confirme… Je suis pour un bon repas, mais au sujet de la tente, dis-je en tentant d’y mettre les formes et une tonalité posée, il faudrait la déplacer, en réalité. Vous ne pouvez pas vous installer dans ce coin, et si c’est Mirallès qui vous l’a proposé, il doit être encore plus bigleux que je ne le pensais.

- Ah non ! s’énerve-t-il tout de suite. On n’a pas le temps de bouger la tente ! On vient juste de la mettre ! Et là, il y a d’autres urgences à gérer que de la déplacer. Vous voyez pas qu’on a des gens qui meurent de faim ? On s’en fout si la tente fait pas joli. On n’est pas dans la classe d’arts plastiques, ici, on a des gens à sauver !

- Monsieur Zrinkak, ma priorité, ici, c’est la sécurité des personnes, pas la beauté du lieu. Vous me bougez cette tente dans la journée ou je le fais faire par mes hommes, c’est non négociable, dis-je froidement, agacée.

- Ouais, eh bien j’ai d’autres priorités. Si vos hommes s’emmerdent, ils n'ont qu’à la bouger ma tente. Nous, on va essayer de sauver des gens plutôt que de perdre du temps à des futilités de ce genre. Elle est belle l’armée française. Vous avez vu comme c’est le bordel, ici ?

Je vais me le faire. Vraiment, le mec se croit au-dessus de tout, ou quoi ? Il se prend pour qui ?

- Justement, je suis là pour organiser ce bordel, mais laissez donc votre tente, si vous préférez. Sachez juste que si nous sommes attaqués par des rebelles par la vallée, c’est vous qui prendrez les premières balles et nous n’aurons rien vu venir parce que votre foutue tente qui sauve des vies bouche la vue des militaires qui sont là, eux aussi, pour sauver des vies. Morts, ces réfugiés n’auront plus besoin de manger. Je vois qu’ils choisissent les plus futés dans votre ONG ! Donc, vous me bougez cette putain de tente avant ce soir et puis c’est tout. C’est un ordre ! terminé-je en lui tournant le dos pour partir. On se voit à dix-sept heures pour faire un point sur la situation. Plus d’autre initiative sans mon accord, compris ? Et soyez à l’heure.

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