Dans les ténèbres

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Navu l’attendait de pied ferme. Elle ne dit rien pourtant, cédant à sa vieille habitude. Elle ne souhaitait guère perdre plus de temps et retarder leur retour afin de panser son amour propre ; elle voulait retrouver son foyer et entendre siffler son père. Réprimant sa colère, elle se rangea derrière Huna, l’incitant à ouvrir la marche. Ce qu’elle fit après avoir épié par-dessus son épaule ce ruban vert. La nuit avait rampé sur le monde, laissant ses captives sans recours face aux ténèbres qu’elle déployait. Leur seul espoir de s’en retourner ne tenait qu’aux faibles lueurs lunaires. Ce qui est bien peu de chose, lorsque l’on ose s’aventurer en Fachna.

Car en ce lieu nulle piste ne perdure, vite soufflée par une galerne implacable. Nul horizon ne parvient à maintenir sa ligne au loin : il n’y a que la nuit et les traits blafards qu’elle tolère selon son bon vouloir.

Huna hésita. Devant elle se jouait cette scène et elle savait bien qu’un rien suffirait à les perdre pour de bon. Navu gémit, n’ayant rien trouvé d’autre pour exprimer son impatience, sans affronter son amie. Celle-ci osa une direction qui lui semblait plus familière que les autres : le nord.

À mesure qu’elles s’enfonçaient dans les ténèbres, elles sentaient une légère pente naître sous leurs pas. Devant se trouvaient sûrement les collines-sous-le-vent, l’abri qu’avait choisi leur cavalerie pour camper. Il ne leur faudrait guère longtemps pour les retrouver, si elles parvenaient à s’orienter dans ce dédale de coteaux irréguliers. Or, elles n’y parvinrent pas ; les multiples hésitations de Huna et la passivité de Navu les avaient déboussolées : elles étaient perdues.

Résignée, Huna se posa dans un creux à flanc de colline, ne cachant rien de ses inquiétudes. Navu, elle, persistait à vouloir rester debout, comme s’il s’agissait d’une pause convenue et que celle-ci terminée, elles reprendraient leur route. Mais quelle route ? Il n’y en avait aucune à travers la plaine. Toutes celles que suivaient les cavaleries d’alors leur avaient été transmises par ceux qui les avaient parcourues les premiers. Non, il n’y avait rien à suivre et Navu le comprit quand, après quelques instants, Huna lui conseilla de s’asseoir à son tour.

— Nous sommes perdues, c’est bien ça ?

Huna soupira devant l’évidence.

— Tu penses qu’ils vont nous chercher ? Ils sont peut-être tout près.

Huna soupira derechef. Ils pouvaient être tout près, comme tout à fait à l’opposé ; la plaine était vaste et la nuit épaisse. Elle savait avec certitude qu’ils ne les trouveraient pas, mais malgré cela, elle se garda bien de le révéler à Navu, qui était pendue à ses lèvres.

— Peut-être, finit-elle par concéder sans pour autant feinter l’espoir.

Sa réponse sembla contenter Navu, qui finit par s’asseoir à son côté, convaincue à présent qu’il était plus sage d’attendre que la cavalerie les retrouvât.

  Toutes deux allongées sur l’herbe grasse, elles tentèrent d’apprivoiser leurs angoisses en observant le peu de constellations perçant le voile. Il y avait le Vautour, qui ne montrait que son bec, la plus brillante de ses étoiles. Plus bas sur la voûte, elles pouvaient voir la pointe de fer du Lancier, gardien des cieux. L’Étalon, le Chêne et le Chien étaient presque entièrement visibles ; le vent se calmait et le voile se clairsemait. Ce fut à ce moment-là qu’elles la virent : la Cavalière. Elle était toujours là, suivie de son compagnon, arpentant tous deux les plaines célestes. De la voir ainsi, phare parmi les phares, les rassura quelque peu. Des égarées oubliant presque qu’elles l’étaient. Un oubli bien vite résorbé par Navu qui rappela leur situation.

— Que font-ils ? Tu crois qu’ils nous cherchent ?

Sa voix avait retrouvé sa fébrilité et elle était sur le point de se lever quand un sifflement suraigu la figea. Terrifiée, elle lança vers son amie un regard désemparé. Elle en tremblait, bégayant des plaintes incompréhensibles. Huna fit taire ses gémissements.

Il ne s’agissait pas d’une plainte des princes du firmament ; les vautours ne se risquaient guère en Fachna. Huna, attentive, y reconnaissait même un mot : court, aigu et inespéré. Un siffleur les appelait. Il lançait des ici qui perçaient l’obscurité comme si elle n’avait pas été. Saisissant la main de Navu, Huna suivit cet appel à travers la tempête comme les marins les étoiles.

Bien des fois elles furent tentées de s’arrêter afin de reprendre leurs souffles, mais elles n’en firent rien : il ne fallait pas tenter le Vent. Essoufflées, ruisselantes, elles s’arrêtèrent au sommet d’une colline : droit devant, une lueur réchauffait la nuit.

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