TABLE RONDE, randoms s'abstenir

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Ils étaient piégés. Condamnés, déjà entombés dans leur cercueil. La Cavalière, cette frégate pourtant victorieuse de mille tempêtes, craquait de peur sur sa monture houleuse. Jamais personne n'avait vu coup de tabac aussi effroyable, pas même sur les flots acariâtres du Midi Capricieux... Quelle ne fut pas leur épouvante quand ils réalisèrent que le véritable péril n'était pas l'océan, mais bien ce qui y grouillait.

Zure, qui se hâtait vers le magasin militaire, venait d'esquiver la chute d'une cargaison détachée. Elle ignora la perte de son bicorne et poursuivit à travers les entrailles de bois sa ruée effrénée. Le monde se renversait, ici-bas. Chaque enjambée, chaque pas était périple tant le vaisseau prenait de la gite. Impossible de ne pas livrer son uniforme à franges aux crocs des poutres éventrées. Impossible d'avancer dans cette satanée saumure, bave, vomi venu d'entre les planches ! Un maigre sourire fendait toutefois son visage de porcelaine : voilà qu'aux lueurs de sa lanterne, le cuivre d'une poignée de porte rutilait comme écueil de la mélasse.

Ses mains s'emparèrent de leur proie...

Mais les murs devinrent sol.

Deux canons valsèrent.

La coque pleura quand ils la poignardèrent une fois de plus… Des larmes opaques sur les joues blanches de Zure ; de nouvelles gouttes pour cette soupe au mazout dévorant les jambes jusqu'aux genoux... Maudites soient les eaux de la mer d'huile ! Ses bottes affolées ne cessaient de buter dans le capharnaüm empoicré. Ça collait, ça puait une peur que son nez n'aurait jamais voulu connaître. L'odeur du grand noir, de l'essence imbibant le bois brisé ; celle qui tourmente les sens, qui éveille l'adrénaline !

L'odeur du naufrage.

L'aria de l'abordage.

Car, dehors, les cieux mêmes se déchiraient, le vent torturait les voiles, la foudre harcelait le gréement, la pluie inondait les ponts... mais rien n'écorchait autant l'esprit que le galop des griffes sur la coque hurlante. Une meute. Non, une horde. À tribord, à bâbord ; sous les pieds, sur les têtes ! partout où l'on se terrait, on entendait grimper. Grincer. Crisser. Mandibules. Mâchoires, ou dieu sait quels autres appendices monstrueux. Ils étaient cavaliers de l'écume. Chevaucheurs des lances de la mer qui mordaient sans clémence le pont supérieur. Bientôt ces êtres, ces cauchemars venus de l'abysse le plus innommable, verront ce qui se cache sous les écoutilles. Alors le chant des fusils sera là pour les accueillir.

Un brouillard de poussière et de suie se déversa des poutres lorsque Zure pulvérisa la porte de la sainte-barbe. Ses narines savourèrent enfin l'odeur métallique de la poudre noire... mais son cœur, lui, succomba aux morsures d'une énième horreur, glacée, comme la sueur transperçant son échine. Une injure se faufila entre ses dents pourtant serrées à s'en rompre ; ses pauvres jambes, oubliées par son esprit, devinrent jouets des vagues, et ses yeux...

Ses yeux ne purent fuir ce flambeau ; brasier nauséeux éclaboussant l'acier des armes. Elle les voyait naître, brûler et mourir aux pieds des barils endormis ; elle voyait cette légion ardente, ces nuées, même ! de soleils miniatures seulement séparés de l'irascible poudre — de la mort — par ces vulgaires planches déjà noircies. Zure voulut se précipiter sur les flammes, les étouffer, les avaler si nécessaire ! mais ses jambes restèrent ancrées dans les fonds inondés : quelque chose brandissait l'enfernité. Quelque chose de terriblement familier.

Une poigne squelettique, engluée de carburant.

Guizmo ! vociféra la capitaine en fusillant de l'index les ténèbres. Ainsi tu as encore survécu !

Un ricanement perfora foudre et craquements de coque. Une estocade à l'âme de Zure ; percée, brèche, effraction directe dans sa mémoire ! car sépulcral était ce râle éclaboussé de gargouillements visqueux, engeances d'un gosier aussi poisseux que ces poumons dégueulant la mésaventure.

La capitaine dégaina son sabre ; le tonnerre de braises exhuma des ombres l'ennemi juré. Ou... Du moins. Le sourire dégoulinant d'or noir qui le guillotinait :

Ah ! Vous qui pensiez que le pauvre Guizmo avait été dévoré par les requins de la mer d'huile ! Pourtant me voilà, capitaine, après des années à errer là où la planche m'a mené. Avez-vous besoin de lumière en cette sombre cale ? Navré, je n'ai vu pour l'instant aucune bougie, mais... peut-être devrais-je essayer une de ces mèches ?

Sethman décolla son regard du papier.

Il n'y avait plus de suite.

Plus de lettre.

Plus de carburant pour l'imaginaire.

Les phrases, démembrées, se perdaient dans les morsures d'un feu révolu. Alors ses yeux cernés fouillèrent avec espoir un nouveau havre parmi les pages qui ornaient, telles des médailles, l'uniforme à franges de sa camarade. La plupart étaient pliées en bourgeons, boutons ou bouquets aux pétales condamnés par un verrou de cire. Un cachet. Autoritaire. Militaire. Un joug dont seules de rares roses en échappaient ; des affranchies offrant leur pollen calligraphique au regard des curieux. Un trésor que Sethman s'empressa de butiner. Il vit là d'autres textes ; d'autres aventures de la capitaine Zure. Des cantiques aux chants marins. Des mots orphelins, échoués sur un écueil de parchemin. Des bobines de cinéma, des photographies, des dessins, des illustrations de navires se fracassant dans un désordre de carbone et d'encre.

Rien de nouveau... Tout était déjà maintes fois exploré par ses prunelles affamées.

Plus de carburant pour l'imaginaire.

Plus de diversion.

Ni de barricade.

Sans toit de rêves, son esprit retrouvait peu à peu l'âpreté du monde. Il retrouvait son bras foudroyé par la douleur. Il retrouvait le venin des cheminées surinant ses narines. Il retrouvait aussi sa bouche, croulante sous le plomb de l'air, et ses tympans, vrillants sous le crissement des essieux asséchés. Le Réel approchait, avec, grandissante, l'ombre de sa faux en vérité sur les derniers épis oniriques.

L'air siffla leur glas...

Rien ne put souhaiter à Sethman plus bon retour dans sa réalité que la voix de sa camarade. Féminine... douce... certes...

Mais porteuse de mauvaise augure :

— Au bon endroit au bon moment. La présence d'un chasseur au Factorium est des plus singulières, camarade Sethman ; quelle chance de vous avoir trouvé ici.

Silence de mort.

Pas le moindre soupir.

Le téléphérique avalait son rail oxydé, vibrant de temps à autre quand le goût ne lui convenait pas.

Sur les sièges aux broderies dévastées, le chasseur accablait ses genoux du poids de ses coudes. Entre eux se tordait une paire de mains aussi rouillées que le monde. Elles s'affrontaient, se frottaient, encore, encore, comme si la suie qui encombrait leurs phalanges allait à force disparaître.

Cesserait-elle de tomber ?

Jamais.

Son corps entier fuyait tel un sablier troué.

Du pantalon aux manches, entre les boutonnières et les franges... même sa bouche bavait ce fléau qui encrassait tant le bleu de son uniforme. On aurait dit un sac de cendres. Un agglomérat de vieux rouages échoués dans le tissu et le bistre ; rien qui pourtant ne contrastait avec ce réel épuisé.

Le moteur de la cabine toussa une glaire.

Un mazout vicié gargouilla de mal-être dans un réservoir.

Son visage fit naufrage sur ses bras ; de lourdes pensées au gouvernail :

Elle est porteuse de mauvais augure... Féminine. Douce. Certes...

Mais avec elle vient le frimas du réel.

Il brandit un marteau pour toi qui suinte de regrets, comme tu as toujours dégueulé cette satanée suie.

Les ronces de l’anxiété fripèrent la taie d'oreiller qui momifiait sa caboche. Elles serpentèrent parmi d’éternelles froissures, partirent à l'assaut de ses yeux embusqués dans leur trou noir ; leur pupille ne criant qu'une chose : plus de carburant pour...

Il jura.

Il jura une deuxième fois.

La cabine trembla de nouveau.

Son regard assassina l’ennuyeuse :

— Allez-vous faire mettre.

Mais il ne retourna pas à la recherche de nouvelles fleurs de lettres. Non, cette fois-ci l'histoire se déroulait sur le visage en face de lui ; sur ce masque à gaz, cousu à même cette tête de porcelaine craquelée. Boue, balafres et barbelés... la guerre constellait sa surface ; le carnage hantait ses profondeurs. Elles extorquèrent un frisson à Sethman qui voyait scintiller, dans les confins de sa mémoire, une image ; celle d’une femme. Élégante, vêtue de bleu et d'un regard assuré.

Une véritable capitaine...

Rien de tel ne l’attendait par-delà le verre fissuré du masque.

Ce n’étaient pas de grands yeux bleus, dignes de la plus belle des princesses ; ni une peau opaline, lisse, comme celle des théières ; mais bien des ampoules, collantes. Des rouages, rugueux. Des courroies, coupantes… Une atroce mécanique, origine du caprice de son échine, car, de ce beau visage, seules demeuraient à présent ses coulisses léprosées.

— Oui, vous avez bien entendu, invectiva le chasseur en quête d’autre chose à zieuter, je vous invite à vous faire mettre. Et bien, hein ! Peu importe ce que vous voulez de moi ; cela ne m'intéresse pas. J'étais sur le chemin du retour quand vous m'avez embarqué dans ce... cette horreur suspendue...

— Vous pouvez refuser, camarade Sethman. Pendant un temps. L’affaire ne tardera pas à grimper aux oreilles de notre Maire ; la prochaine fois, ça ne sera pas moi qui viendra à vous. Mais Lui.

— Par tous les Orfèvres, camarade Zure, je ne sais même pas de quoi vous parlez. Cessez de vous foutre de moi ne serait-ce qu’une seconde de votre existence et laissez m…

— Un meurtre, bon sang ! Au Factorium ! Comment pouvez-vous ne pas être au courant ? J’ai dû quitter le front pour cette… ce… CE DRAME ! Je… Comment ? Comment diable une telle atrocité a pu être commise dans notre utopie, par l’un de nos camarades ?

Horreur. Terreur ! Les yeux du chasseur s’ouvrirent au point d’occuper l’intégralité de leur caverne.

— Un m-meurtre ? Non. Non ce n'est pas possible, vous vous trompez ! Ça doit être un accident ou...

— C'est ce que nous tous avions pensé ! Mais j'ai vu le corps, camarade...

Zure haletait. Des braises fusaient de son filtre poussiéreux. Les balafres de sa porcelaine se dilataient le temps d'une respiration :

— Comprenez pourquoi je vous ai si brutalement alpagué en vous voyant... J’ai besoin d’un allié. D’une personne solide. Apte à faire avancer cette affaire pour coincer ce… CE TRAÎTRE À LA NATION ! Qui diable aurait pu faire une chose pareille ? QUI, bon sang ?!

Sethman abaissa son chapeau melon sur une émotion qu'il ne put assumer :

— Un monstre... Vous recherchez un monstre, camarade Zure...

Il libéra un soupir.

Ses mains offrirent à son visage un refuge des plus vétustes : des phalanges trop rouillées pour contenir l'angoisse d'un regard trop troublé. La poix de l'effroi dégoulina parmi la suie, entre ses doigts, sur sa gueule de toile déjà froissée par le poids des pensées.

— A-allons bon, camarade, bredouilla-t-il, vous avez de b-bien meilleurs alliés que moi. Je ne vois pas en quoi mon aide pourrait vous être utile… Je suis chasseur de l'Incarcerem, non détective. Allez…

Elle est porteuse de mauvais augure...

» Allez emmerder un personnage de Ferblanc ou je ne sais quel autre abruti à cravate si vous tenez tant à traquer les vérités.

— Ils sont tous morts il y a des années, Sethman... nous les avons vu tomber ensemble.

— Eh bien tant pis pour vous.

Erreur.

On ne parle pas des défunts comme ça…

L'amertume du regret bouscula la bistre de sa bouche.

Ces mots, il aurait voulu les attraper, les ramener dans sa gueule pour les enfouir sous les cendres ! À jamais étouffer. Supprimer. Annuler. Oblitérer l’existence... Mais en face, derrière le filtre du masque, une réponse s'armait déjà :

— Non, c’est de vous, chasseur, dont j’ai besoin.

Foutaises. Personne n'est de confiance, désormais.

C'est un piège. Ne la crois pas.

Change le sujet, et va-t-en.

Tu connais sa faiblesse.

Sethman envoya son index décharné pointer les contes de Zure ; un rictus déchirait sa taie d'oreiller :

— Je... J'ai lu vos Narrations, et je dois dire que jamais je n'aurais pensé vos intrigues si endiablées ! Quel foutu personnage vous faisiez... Un abordage en haute mer d'huile, vraiment, c'est... Le reste de l'histoire a été retrouvée ?

— Mon uniforme en porterait ses lettres... — le filtre expulsa un nouveau nuages de braises ; elle récita :Huit, le Maire Fringant ; Immémoria, 1.1 « Péripéties, dénouements, dialogues, bobines, dessins et descriptions ; rien ne doit être négligé. Tout doit-être récupéré. Ainsi est arpenté l'éprouvant chemin retournant à l'Autrefois, car heureux est le camarade arborant ses anciennes Narrations. Les souvenirs restent intacts, les sourires demeurent ; l'esprit également. » ; Ce périple sur la mer d'huile était une belle aventure ; une belle révérence… Mon dernier rôle sur le trône du protagoniste. Peut-être mon meilleur…

» …

» Nous ne sommes pas là pour parler de mon Autrefois, alors ne comptez pas sur moi pour vous conter sa fin.

Zure jeta son attention par la fenêtre du téléphérique. Le grincement de ses gants peinait à survivre dans la houle bruyante de l'extérieur.

Elle trancha d'une voix ferme, quoique chevrotante :

— Notre rôle dans l'Histoire nous manque à tous. Des personnages orphelins, jetés hors du réel comme on se débarrasse d’ordures. La moindre des choses serait de ne pas oublier qui nous incarnions... Et vous, camarade Sethman, vous vous défilez ; vous n'êtes plus ce que vous étiez.

Le téléphérique eut un haut-le-cœur.

Dehors…

Non.

Dehors n'était pas une vue plaisante à parcourir.

Dehors, la partition de l'industrie déchirait la toile sonore, et rien, absolument rien n’évoquait un quelconque désir pour les yeux. Derrière les cendres de la fenêtre, défilaient des terres fertiles à l'affliction que la cabine bravait sans envie, car s'usant à traverser une atmosphère digne de la plus invivable planète. Là-bas, dans cette fétide nébuleuse, le râle des machines résonnaient avec les chœurs religieux, uniques harmonies en ce désordre mécanique.

Vous n'êtes plus ce que vous étiez.

Ces mots résonnaient dans sa caboche.

[…]

Ce fut Sethman qui brisa le silence.

Huit, le Maire Fringant ; Le Bon Camarade, 1.4 « Le Bon Camarade n'oublie pas que peu importe les difficultés, il œuvre pour le bien commun, pour un bien suprême brillant au bout du chemin. Alors en route. Veillons à ce que chacun ne manque de rien, car par nos efforts, l'Aujourd'hui sera traversé. Et l'Autrefois restauré. »

Plusieurs étincelles crépitèrent hors du masque de Zure :

Muse la Mystique ; Immémoria, 1.8 « De tous les trésors des mondes, nos souvenirs sont le plus précieux. Ils sont notre armure face aux lames de la folie. Je vous en conjure, je vous en supplie même ! n’oubliez pas qui vous incarniez, car sans l’Autrefois, l'Aujourd'hui n'est plus que prison. » Une fière navigatrice et un flibustier maudit ; voici ce que nous étions camarades. De glorieux personnages, vivants, intrépides ! Voyez, bon sang : — Elle lut à haute voix l'une des pages embrochées sur la veste du chasseur : — « Les sabres se fracassaient, les pistolets hurlaient de fatigue ; là-haut, au sommet du gréement, Sedna et Sethman croisaient le fer pendant que le galion perforait les dunes endiablées du Désert de Suie. » Alors, au nom des écritures de l'Autrefois, respectez-vous ; le Sethman que j'ai connu ne se figeait pas de peur devant le moindre cadavre.

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:)Chapitre4 messages | 1 jour
XChapitre6 messages | 1 semaine

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