CLII. Heureux qui comme Ulysse

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CLII. Heureux qui comme Ulysse*

Pendant deux jours, je ne fis rien d’autre que dormir et regarder l’océan. Mes pensées étaient à la fois figées comme de la glace et pulsées comme de la dynamite : c’était un drôle de mélange qui me secouait les puces et les neurones tout en me bousculant le cœur.

C’est en fin d’après-midi, assise sur la plage, bercée par le cri des mouettes et la valse des vagues, que je sentis mon téléphone vibrer dans la poche de mon jean.
Louka K. Dos Santos : “Je viens d’arriver. Where are you ?”

Je lui répondis sans un mot, me contentant d’une photo, cadrée droit devant moi : le soleil saupoudrait l’eau de mille et cent reflets et les silhouettes des kite-surfeurs semblaient presque aériennes dans les limbes du contre-jour. C’était magnifique.

Une demi-heure plus tard, Louka était là. Il s’assit près de moi, ses yeux s’accrochèrent aux embruns avec une intensité presque irréelle et le silence s’installa quelques minutes. Puis il tourna la tête vers moi, son regard était de plume et sa voix était de basse.

« - I am sorry, Romy.

- Really ?

- Oui. C’était con de te dire ça. Pardon.

- …

- Je suis complètement paumé…

- I know.

- Are you okay ?

- Oui, ça va.

- Pourquoi tu es venue ici ?

- Pour comprendre.

- Comprendre quoi ?

- D’où tu viens. Et toi, pourquoi tu es venu ici ?

- Mama sent me a message… Pour dire qu’elle t’avait vue. Que je m’étais visiblement comporté comme un con. Et qu’elle me donnait 48h pour me rattraper. »

Il me tendit lentement la main comme une évidence absolue, mais tremblante. Je le regardai en silence pendant quelques secondes, puis je lui attrapai les doigts et les serrai doucement.

La soirée s’annonçait douce, Essaouira était droite et exotique comme un conte oriental. Les sons, la langue, les parfums, le rythme, la lumière : tout m’était étranger dans ce pays. Mais tout semblait me parler de Louka, de ce qu’il aimait, de ce qu’il mangeait, de ce qu’il était. De tout ce temps qu’il avait passé ici, roulé dans les vagues et les épices, au creux de cette ville digne d’un décor de cinéma. Curieusement, il ne détonnait pas, malgré son prénom russe et ses yeux clairs. Pendant plus de quinze ans, Louka avait voyagé sans arrêt de Paris à New York, de Corse en Sardaigne, passant d’une langue à l’autre comme on appuie sur un interrupteur.

Et si pendant toutes ces années si intenses et fantomatiques, il n’avait couru qu’après une seule chose : son pays ? Le Maroc, tout à coup, incarnait dans ma tête un ancrage chaotique, mais indéniable, un ancrage capable de danser au-dessus du vide sans jamais trébucher.

« - Louka… Il faut que tu reprennes le fil. Celui de ton histoire. De ton identité.

- What do you mean ?

- Il y a quelque chose qui est resté ici. Même si tu n’es pas revenu pendant des lustres ! Une cassure immense qui n’en finit pas de te faire mal. Entre hier et demain, tu ne cesses de trébucher… Comme les deux côtés d’un gouffre. Il faut refermer la plaie, maintenant. Avec des points de suture, s’il le faut ! Mais tout cela n’a que trop duré.

- Et qui va me recoudre ? Toi ?

- Oh non, avec mes deux mains gauches, ce ne serait pas prudent.

(Il sourit en embrassant mes doigts dans le soleil couchant)

- ...

- Je ne suis pas chirurgienne ; ni magicienne ! Je ne peux que te tenir la main, si tu en as envie. Mais tout le reste, c’est à toi de le faire.

- Tout le reste ?

- Oui.

- …

- Il faut que tu pardonnes à ton père, Louka...

- …

- … Et que tu pardonnes aussi à Natalia.

- …

- Tu pourrais essayer d’avancer, malgré tout ? Je me fous de ton nom et du crime qui claque encore au-dessus de lui, et donc de toi. Je me fous de tous ces pays et de toutes ces langues qui se croisent encore sous tes pas. Je me fous que tu aies été élevé par une Hispano-Marocaine sans racine, par une Sarde infiniment corse, par un Français échappé des trottoirs du Brésil, par une Canadienne venue de Russie. Ce qui compte, c’est toi. J’ai besoin de toi, Louka. Et j’ai envie de toi. Viens avec moi.

- Où ça ?

- Je ne sais pas… Quelque part devant nous.

- …

- Il faut au moins que tu essayes, Louka… Please.

- Tu penses vraiment que je pourrai digérer tout ça un jour ?

- Oui. You have to ! Parce que moi, j’ai ton enfant dans le ventre. Enfin, je crois… »

Louka se statufia instantanément. Ses doigts, enroulés autour des miens, se mirent à piquer comme du sel ou de la glace. Ses yeux devinrent aussi durs et froids que du verre, son corps était figé, gelé. Il me regarda sans un mot, comme si cette possible petite vie, tout au fond de moi, venait de momifier l’entière marche du monde.

*Heureux qui comme Ulysse, de Georges Brassens ; in Heureux qui comme Ulysse, 1970.

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