CL. Juste quelqu’un de bien

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CL. Juste quelqu’un de bien*

Malika m’avait donné rendez-vous dans un tout petit restaurant de la médina, caché dans une jolie ruelle et épargné par les flots de touristes. Elle arriva pile à l’heure, avec un sourire plein de curiosité mais aussi de bienveillance… Elle portait une djellaba magnifique, à la coupe fluide un peu moderne, dont le bleu électrique très lumineux, brodé de noir, faisait ressortir sa peau mate. Elle était belle avec une infinie simplicité et je la complimentai de tout mon coeur.

Elle commanda rapidement deux thé à la menthe, une assiette de samoussas au bœuf et aux épices à partager en entrée, puis un couscous de poisson pour elle, un assortiment de viandes grillées pour moi et du batbout, un délicieux pain rond… Et elle posa sur moi ses yeux de chocolat noir comme deux billes de douceur un peu impatientes.

« - Romy, je suis ravie de déjeuner avec vous…

- Avec toi. On avait dit que vous me diriez “tu”.

- Je suis ravie de déjeuner avec toi ! Mais que fais-tu ici ? Où est Louka ?

- Il est à Paris. Ne vous inquiétez pas, il va bien. Mais…

- Mais ?

- J’ai besoin de votre aide, Malika. Je vous en prie. Je l’aime, mais je suis perdue. Louka est perdu, lui aussi. Et ça le rend froid et indifférent.

- Il sait que tu es là ?

- Non. Je ne sais pas moi-même ce que je fais là ! Je l’ai quitté ; enfin je crois.

- Si ton cœur l’avait vraiment quitté, tu ne serais pas venue justement ici...

- En tout cas, je suis partie. Il a été odieux ! Il perd pied, vous savez. Il tourne en rond. Il vieillit, comme tout le monde, mais il n’avance plus : ni dans son travail ni dans notre vie.

- Oh…

- Je crois que Louka a besoin de comprendre.

- Comprendre quoi ?

- Le crime qu’a commis son père.

- ...

- Je suis allée sur sa tombe, hier.

- Celle de Luís ?

- Oui. Comme si j’allais y trouver des réponses ! C’est absurde. Il est mort, il ne peut plus rien expliquer. Mais vous, vous le pourriez peut-être ?

- …

- Malika… Comment ça s’est passé ?

- Je ne sais pas grand-chose.

- Alors dites-moi au moins ce que vous savez ? S’il vous plaît.

- Eh bien… Luís était parti quelques mois au Brésil, pour un tournage. Un film d’aventures, genre Indiana Jones, avec une rousse magnifique assez agaçante… C’était la première fois qu’il y retournait. Et je n’aurais jamais dû le laisser y aller tout seul ! Il n’était pas prêt… Mais j’avais du travail, Louka avait école… Alors on est restés ici tous les deux.

- …

- Luís a été invité dans une émission de télé, un talk-show très connu là-bas, pour parler de sa carrière, de son prochain film, de son retour au pays… Evidemment, le gamin des rues devenu une star internationale, c’est plutôt vendeur ! Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’ils iraient à São Paulo pour interviewer des gens qu’il avait croisés quand il était petit. Ils n’en ont retrouvé que deux : un instit qu’il avait adoré, et la directrice de son orphelinat. Celle qui l’avait torturé ! Elle a témoigné la bouche en cœur, disant à quel point Luís était gentil et mignon, entre autres insanités. Il n’a pas supporté et il a quitté le plateau, il était bouleversé.

- Alors c’est elle qu’il a tuée ?

- Eh non… Si au moins c’était ça, je crois que j’aurais compris… Mais même pas. Il y a eu autre chose, mais quoi ? Et quel était le rapport avec cette prostituée ? Je n’en ai aucune idée.

- Il faut qu’on sache, pourtant.

- La mort de Luís a mis fin à l’enquête. Et personne n’a jamais vu ces images.

- Peu importe. Louka étouffe avec toute cette histoire. Il ne vit pas. Il est incapable de construire et si moi, je lui parle d’avenir, il refuse tellement fort que ça le rend méchant.

- Oh…

- …

- Romy… Tu es enceinte ? C’est ça ?

- Je n’en suis pas sûre encore. Mais peut-être.

(Elle me prit la main par-dessus la table, ses yeux se mouillèrent derrière son sourire.)

- Louka est au courant ?

- Non… Mais il n’en veut pas. Je le sais.

- …

- Malika, j’ai perdu un bébé, il y a quelques années. Une petite fille, à cinq mois de grossesse.

- Oh…

- Alors j’ai peur de faire une autre fausse couche… Et j’ai peur de perdre Louka. Je l’aime ! Mais si je dois choisir entre notre enfant et lui, je choisirai l’enfant.

- Mais, s’il ne le sait pas… Peut-être qu’il ne réagira pas aussi mal que tu le penses ?

- Je lui ai dit que je voulais un bébé ; il m’a répondu de le faire avec quelqu’un d’autre parce que lui, il ne voulait pas d’enfant.

- Il t’a vraiment dit ça ?

- Oui.

- Quel couillon !

- Oui.

- Je suis certaine qu’il ne le pense pas.

- Peut-être…

- Romy, je crois que Louka est encore trop instable, trop fragile dans sa relation avec son père, pour imaginer de devenir père à son tour. Il faut qu’il trouve sa place, qu’il accepte ce qu’il faut accepter, qu’il pleure ce qu’il faut pleurer… Je le lui souhaite. Je vous le souhaite à tous les deux, ou à tous les trois. Mais c’est à lui de choisir. Lui seul peut décider de laisser tout cela derrière pour avancer à tes côtés. Lui seul peut décider de devenir adulte… Et de vivre ! »

*Juste quelqu'un de bien, d'Enzo Enzo ; in Deux, 1993.

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