CXLVIII. The winner takes it all

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CXLVIII. The winner takes it all*


Les jours et semaines qui suivirent cette drôle de nuit furent assez étranges. Louka était fermé, fuyant, on se croisait à peine... Et quand j’arrivais à le voir, c’était en coup de vent, presque par erreur. Il avait l’air tendu comme une pelote de nerfs bien serrée et même s’il ne me repoussait pas vraiment, il évitait clairement tout rapprochement physique. J’avais eu une bien riche idée en lui partageant mes envies de maternité ! Et pourtant non, je ne regrettais rien.

Le soir de son anniversaire, Louka avait je-ne-sais-quelle obligation professionnelle et je ne le vis même pas, me contentant d’un texto pour lui souhaiter un happy birthday. Mais rendez-vous était pris pour le samedi 18 avec les Battisti, histoire d’arroser dignement ses 30 ans.

Le jour J, l’atmosphère était douce et malicieuse, à l’image du délicieux sourire d’Ingrid et des petits jeux de Lucia. Louka servit champagne et jus d’orange et nous papotâmes tranquillement dans le salon. Tous ensemble : car une fois n’est pas coutume, il avait commandé à manger au lieu de passer lui-même en cuisine. Nous fûmes évidemment interrompus par un appel de Chiara, volubile comme tout, puis par un autre de Malika, doucement maternante.

Lucia profitait à fond de son carissimo Zio. Il était incroyablement doué avec elle, elle le regardait avec des étoiles dans les yeux, buvant ses paroles, annexant ses bras ou ses genoux comme autant de terres d’accueil. A les voir, mon coeur se serrait tristement… Mais je fis bonne figure. Et lorsqu’après le dessert, Ingrid et Pietro nous souhaitèrent une bonne nuit, Lucia endormie dans les bras de son père, Numérobis bien éveillé dans le ventre de sa mère, ils n’avaient pas senti la tension sourde, électrique, qui régnait entre Louka et moi.

Mais à peine la porte se fut-elle refermée que le silence se transforma en plomb fondu, noir, opaque, nauséeux. J’étais perdue… Mais je pris mon courage à deux mains.


« - Tu as passé une bonne soirée ?

- Excellente, merci. Comme toujours, avec Pietro et Ingrid.

- Et Lucia...

- Et Lucia, oui.

- Tu es merveilleux avec les gosses.

- Parce que cette gosse est merveilleuse.

- Tu as réfléchi, Louka ?

- A quel sujet ?

- Au sujet de faire un enfant.

- …

- Did you hear me ?

- I did.

- Et ?

- Romy… Je ne peux pas imposer mon nom et mon sang à un enfant qui n’a rien demandé.

- Tu parles comme si tu allais lui transmettre une maladie génétique !

- C’est un peu ça.

- Ce sont des vieilles histoires tout ça. Des ombres.

- Peut-être ! Mais ce n’est pas si simple d’avoir une ombre aussi prégnante penchée sur une vie d’enfant. Surtout quand cette ombre, auparavant, a été aveuglante, aveuglée, sous les projecteurs du monde entier.

- I know. But…

- But what ? C’est le souk dans ma tête. J’oscille entre fierté excessive et honte rampante d’être son fils, entre l’amour absolu que j’avais pour mon père et le dégoût que j’ai pour son crime. Derrière ce nom, son nom, mon nom, il y a tout cela… Il y a l’histoire infinie, insolente, de sa souffrance que je ne me pardonne toujours pas.

- Il ne souffre plus, aujourd’hui.

- Et je devrais m’en réjouir ? Il est mort, oui, et moi j’ai toujours mal. Mal à mon père. Infiniment.

- Alors tu ne voudras jamais d’enfant ?

- Je ne sais pas, Romy. Il ne faut jamais dire jamais ? Mais aujourd’hui, je ne peux pas.

- Tu ne veux pas… C’est différent.

- …

- C’est important pour moi, Louka. De porter un enfant. Ton enfant.

- Tu as déjà porté mon enfant. On ne peut pas dire que ça ait été une réussite…

- Et c’est de ma faute, tu crois ?

- Non. Bien sûr que non… Ce n’est la faute de personne. C’est juste le destin qui dit que je ne dois pas me reproduire, peut-être.

- N’importe quoi… Tout ne tourne pas autour de toi. Ce sont des choses qui arrivent, c’est tout.

- …

- Tu vas te servir de ça pour ne jamais vouloir d’enfant ?

- Non… Mais on est bien comme ça, non ?

- Toi, peut-être.

- …

- Je ne peux pas renoncer à quelque chose qui me prend si fort aux tripes, tu comprends ?

- Non… Je ne comprends pas.

- Je veux un enfant, Louka. Tant pis pour les kilos et les vergetures ! Et cette fois-ci, je mettrai au monde un bébé bien vivant, un bébé que je regarderai grandir, apprendre, aimer, rire.

- Si c’est si important pour toi… Pourquoi tu ne le fais pas avec quelqu’un d’autre ?

- Waouh… Tu es vraiment prêt à dire n’importe quoi ! Tu deviens méchant, et injuste.

- …

- Je veux un enfant de toi, Louka, pas de quelqu’un d’autre.

- Oh… I see ! En fait, c’est mon putain de nom célèbre que tu veux ? Or my money ? Or my fucking Kerguelen’s blood ? Cette putain de beauté parfaite… C’est ça ? »


Je le giflai, sans état d’âme ni préavis, et je sortis de chez lui à grandes enjambées. Et bon anniversaire, Louka !



*The winner takes it all, d'Abba ; in Super Trooper,1980.

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