CXLVII. Rue des étoiles

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CXLVII. Rue des étoiles*


En ce dernier soir de l’année, la silhouette altière de la Corse se découpait dans la nuit comme du velours sur de l’ardoise. L’air frissonnait dans l’hiver, les étoiles étaient nues et la lune leur faisait de l’oeil, perchée dans le ciel noir.

Nous passions une soirée douce et chaleureuse. Ce n’était pas la fiesta du siècle, oh non, parce qu’entre grossesse, jetlag et régate, nous étions tous plus ou moins crevés ! Mais nous étions repus de bienveillance et de bon petits plats. Les échanges étaient fluides, complices, Pietro et Louka se taquinaient comme un match de ping-pong, Lucia sautillait comme un crapaud ivre, Chiara trônait comme sur un tapis rouge, Ingrid riait comme des éclats de miel tandis que je gloussais (l’alcool aidant…) comme un carillon gentiment déréglé.

Nous décidâmes de faire une pause avant d’attaquer les choses sérieuses (le dessert !) et entreprîmes de migrer collectivement vers la terrasse, dûment équipés de bougies et de doudounes (pour les trois Battisti et le Kerguelen) ou de simples pulls (pour la fille du Nord et celle de l’Ouest). Au passage, Pietro se munit d’une bouteille de liqueur de figue, d’une Orezza et d’un diabolo grenadine, et chacun sirota son verre en attendant la nouvelle année.

Nous étions installés en arc-de-cercle sur les transats, face à la mer. Chiara, au centre, silencieuse comme rarement, doigts de pied en éventail et sourire en coin. Ingrid, plus ou moins assise sur les genoux de son mari dont elle tenait la main délicatement serrée contre son ventre tout en pilotant, de la voix, l’énergie véloce de sa fille qui jouait près de sa grand-mère. Louka et moi, enfin, serrés l’un contre l’autre dans l’encre de la nuit, mon dos appuyé contre son torse… Ses bras étaient moelleux autour de moi comme un fondant au chocolat et en même temps, son corps si affûté dégageait force et fermeté.


Peu avant minuit, Lucia fut envoyée se brosser les dents. Puis elle revint avec une trace de dentifrice sur la joue et une drôle de question qu’elle balança en trombe, pleine face, sous l’oeil presque éteint de la lune :

« - Zio !

- Sì, cara mia ?

- Papa et Maman, ils m’ont dit qu’après l’arrivée de mon petit frère, ils m’aimeraient tout pareil.

- Va bene.

- Est-ce que toi aussi ?

- Ché ? Ma ! … Sì, moi aussi. Ti amerò sempre, Lucia mia. »

Elle lui répondit d’un grand sourire adorable et d’un très gros bisou. Puis elle fila dans les bras de sa grand-mère qui la serra tout contre elle, au plus près des étoiles : celles du ciel, tout là-haut, et celles qui s’étaient allumées, un peu mouillées, dans les yeux de Louka. Il était tout ému ! Alors pour couper court, il se leva soudain, en me bousculant gentiment, pour aller chercher le dessert.


La mer, droit devant, était presque à nos pieds comme un tapis impérial. Elle berçait, brassait, bruissait rien que pour nous. La lune éclairait à peine, la Corse était sombre autour de nous comme dans un cocon géant.

Je fis honneur au panettone aux raisins secs et aux fruits confits que Chiara avait cuisiné herself et qui s’avéra moelleux à souhait. Nous nous régalâmes tous joyeusement, au point d’ailleurs de louper l’heure H car, perdus dans nos assiettes et nos bavardages, nous laissâmes passer minuit… Jusqu’à un appel enthousiaste de la sœur d’Ingrid, Anneke, qui nous ramena à la réalité. Pas pour longtemps, d’ailleurs, car après les embrassades et autres souhaits inévitables du Nouvel An, nous décidâmes à l’unanimité d’aller nous coucher.

Une fois dans la chambre, Louka me fit l’amour avec entrain. Il était souple, attentif, appétissant comme ce n’était pas permis. Il me mangeait, je le grignotais, il me picorait, je le dévorais. Notre câlin fut intense et tendre, son corps était liquide comme une flamme, son souffle se posait sur ma peau brûlante avec autant d’appétit que de délicatesse.


Après le plaisir vint la douceur, l’abandon, la langueur… Il avait le visage entre mes seins qu’il taquinait de ses lèvres comme des plumes. Je caressais sa nuque, sa peau était moite comme de la soie et le silence nous tenait chaud comme une drôle de couverture. Nuit magique… Jusqu’à ce que je murmure dans la pénombre, à voix très basse, comme si je n’osais pas.

« - Louka ?

- Hmmmmmmm ?

- Il faut que je te dise quelque chose d’important. De très important.

- Very well. Go ahead.

- Voilà… Je… J’aimerais que tu me fasses un enfant. Un enfant à nous.

(Il se raidit instantanément sous mes doigts, depuis les pieds jusqu’à la tête)

- Romy…

- Chuuut ! Ne réponds pas. Tu dirais une connerie. Tu y penses et on en reparle, d’accord ? »


Il me regarda droit dans les yeux à travers le noir : deux sillons verts intenses, incisifs, se vrillèrent aux miens comme deux faisceaux de trouille. Sa respiration se fit sourde, lourde, et il s’écarta de moi, certes sans aller bien loin... Mais le contact était rompu.

Je mis des heures à m’endormir… Je finis cependant par sombrer dans un sommeil éteint, difficile, dont je n’émergeai le lendemain qu’à presque 14h ! Merci le jetlag…


Ce n’est que deux heures plus tard que je réalisai qu’entre la fatigue, l’alcool, la soirée, j’avais complètement oublié de prendre ma pilule de la veille. Un acte manqué parfaitement réussi ! Heureusement, je fis tout bien comme il faut (d’après la notice) pour reprendre le cycle de ma contraception. Après tout, il n’y a que dans les films que l'héroïne tombe enceinte dès le premier essai, non ?



*Rue des étoiles, de Grégoire ; single, 2008.

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