CXLVI. Je veux

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CXLVI. Je veux*

Lorsque Chiara, non sans nous avoir laissé mariner un peu, daigna enfin sortir de son bureau, elle était triomphante comme jamais. Mi-Jules César, mi-Catherine de Médicis, elle avait l'œil fier, la tête haute, le silence éloquent. Il ne manquait que les projecteurs ! Mais tout le reste était là : la mise en scène, l’interprétation, le port impérial… Et le public ! Car nous finîmes par éclater de rire devant l’air insupportablement victorieux qu’elle arbora en s’installant dans le canapé dans un soupir : “Louka mio, tu me fais un martini-rondelle, per favore ?”

Seule Lucia ne se laissa guère impressionner. Avec sa petite bouille et son air innocent, elle fonça droit vers sa grand-mère, même pas peur ! Et lui réclama un câlin. Alors Chiara redescendit de ses hautes sphères pour embrasser son adorable petite-fille… Et déclarer ouverte la cérémonie du réveillon.

Branle-bas de combat, tout le monde en cuisine ! Ou presque. Pietro, qui avait interdiction d’y mettre les pieds pour cause d’inaptitude, fut cantonné au dressage de la table et à l'allumage du poêle à bois. Quant à moi, j’eus le privilège de pouvoir choisir mon rôle, et décidai de m’employer à occuper Lucia. Ce qui se traduisit par une partie de Duplos improvisée sur le tapis du salon pour construire une maison sur-mesure à Mayol 2 : rouge et jaune, avec deux étages et une porte verte un peu bancale.

Ingrid et Louka cuisinaient ensemble avec beaucoup de complicité. Grossesse oblige, elle était sagement assise au bar avec interdiction de se lever, tandis qu’il virevoltait tout autour pour lui apporter ce dont elle avait besoin. Chiara, elle, supervisait. C’est-à-dire qu’elle commentait, critiquait, houspillait, voire invectivait le chef (mais jamais sa bru) qui… se marrait, tout en continuant à faire les choses comme il le voulait, lui, et non comme elle le voulait, elle.

Deux heures plus tard, nous passions à table. Ingrid, dernière douchée, nous rejoignit in extremis, robe noire et ventre rond. Elle était d’une beauté incroyable, à la fois solide et gracile, avec sa ligne digne d’une catalogue de lingerie pour femmes enceintes et ses yeux pleins de feu comme le phare de Zeebruges. Elle avait l’air heureuse et Pietro prenait d’elle un soin presque infini. Qu’ils étaient beaux tous les deux ! Et qu’elle était jolie avec son bidon… Je ne manquai pas de le lui dire et elle me sourit en retour.

Louka, assis à ma droite entre champagne rosé et foie gras à la myrte, me glissa alors à l’oreille que moi aussi, j’étais bien jolie ! Je rougis en lui attrapant la main. Il était beau comme une évidence, avec ses yeux verts sous les bougies, ses cheveux plus ou moins coiffés, ses épaules droites, sa bouche comme une friandise. Il portait un haut marocain blanc rebrodé de bronze comme un hommage à l’autre rive de la Méditerranée. Il parlait comme un billard à trois bandes, passant de l’anglais à l’italien, de l’italien au français, du français à l’anglais... Son regard était clair, fluide, léger comme une fleur d’immortelle tendue vers le soleil.

La soirée s’étira doucement, Chiara avait (enfin) quitté sa posture de boudeuse pour profiter gaiement de sa petite-fille : l’impératrice du cinéma mondial s’avérait parfaitement mamie-gâteau ! Elle trouvait pour Lucia des trésors de patience et de bienveillance qui ne manquaient pas d’attendrir son grand fils.

« - Mamma, c’est une impression ou ma fille te mène par le bout du nez ?
- Pas du tout.

- Tu parles… Si Louka ou moi avions repris quatre fois des chips comme elle vient de le faire, tu nous aurais écorchés vifs.

- Parce que Louka et toi étiez plus insupportables l’un que l’autre.

- ...

- En plus, j’ai bien le droit d’être contente de parler chiffons et poupées après avoir élevé deux grands gaillards comme vous...

- Non capisco perché. C’était sympa, nos discussions sur la voile, les filles ou la bière, non ?

- Et puis, intervint Louka, toutes ces fois où tu as eu la chance d’être convoquée chez le proviseur : des occasions en or pour visiter Ajaccio !

- Sans oublier, reprit Pietro, tous les coups de fil amicaux de notre CPE, quand on était à Nice. Elle connaissait ton numéro par cœur…

- Et à Cagliari, renchérit Louka, on a été tellement sages, tu te souviens, Pietro mio ?

- Sì, naturalmente ! On a été collés à peine deux fois en un an.

- Ah non, là, vous ne m’aurez pas ! Vous n’étiez jamais collés parce que Louka avait dragué la moitié des pionnes… Si vous croyez que je ne le sais pas !

- … Veramente, enchaîna Pietro, je me demande si mon fils sera aussi chiant que nous.

- Ché dici, figlio mio ?

- Je dis que j’espère que ça ne te dérangera pas trop de ressortir nos legos et nos petites voitures.

- … C’est un garçon, cuore mio ?

- Sì.

- Oh ! »

Pendant cinq minutes, il n’y eut plus qu’embrassades et félicitations en tous sens. Chiara était émue, Louka était ravi, Pietro et Ingrid n’en finissaient pas d’être amoureux et Lucia faisait autant de bruit que possible pour que personne n’ait l’idée d’oublier son existence. Un vrai tableau de famille.

Auquel j’eus soudain très envie, irrépressiblement, d’ajouter moi aussi une petite note vivante, vibrante et imparfaite. Un enfant à moi autant qu’à nous. Un enfant qui soit un grand soleil et non une petite ombre.

Hasard ou pas, j’en étais là de mes réflexions quand Louka se leva pour embrasser Ingrid et prendre Pietro dans ses bras. Son geste était joli, taiseux, délicat... Mais dans son mouvement, il me lâcha la main.

*Je veux, de Zaz ; in Zaz, 2010.

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