CXLIII. Le déserteur

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CXLIII. Le déserteur*


Louka avait affronté les routes enneigées du Wyoming pour aller commander une plaque funéraire que nous reçûmes juste à temps. Une plaque noire toute simple, gravée de lettres dorées, sur laquelle on pouvait lire : Letizia Kerguelen Dos Santos. Quatre petits mots qui me firent monter les larmes aux yeux une fois qu’ils eurent trouvé leur place définitive, sur la tombe.

C’était un petit matin bleu et blanc, Louka et moi étions seuls dans ce petit cimetière perdu tout au bout du monde. Nous restâmes silencieux un bon moment, noyés dans nos pensées, debouts dans la neige… Puis Louka murmura dans le froid, ses mots sonnaient comme autant d’émotions brutes, mal digérées.


« - Tu crois que mon père est sous le même genre de pierre froide ?

- Je ne sais pas… Enfin non, je ne pense pas : autour de la Méditerranée, les tombes ressemblent plutôt à des petites maisons écrasées de soleil, non ?

- …

- Mais, Louka… Ce n'est pas à Essaouira qu’il est enterré ?

- Si.

- Et tu n’y es pas allé ?

- Non.

- Oh… Pourquoi ?

- Because… C’est trop difficile. Et je crois aussi que d’une certaine manière, j’attends toujours qu’il revienne. Un truc comme ça.

- …

- Tu dois me prendre pour un fou…

- Non.

- Moi, j’ai l’impression d’être fou. Quand il est mort, j’ai ressenti un coup de poignard, comme si mes tripes n’étaient qu’une feuille de papier buvard déchirée en deux et jetée à la poubelle devant tout le monde. Les journaux ne parlaient que de ça, il y avait des gens qui pleuraient à la télé, d’autres qui disaient que c’était bien fait pour lui… C’était complètement irréel. Sa mort s’affichait partout et pourtant, c’est comme si je ne l’avais jamais vraiment touchée du doigt.

- ...

- Depuis qu’il n’est plus là, il ne reste plus de lui que des images artificielles sur lesquelles il est toujours si beau, si parfait… Au fil du temps, elles ont presque remplacé mes souvenirs, les vrais, ceux qui n’avaient ni trucages ni scénario. Au cinéma, il ne vieillit jamais. Il est immortel. Il ne souffre pas. Alors que dans la vraie vie, celle qui me saute à la gueule de temps en temps, mon Papa est mort, il a tué quelqu’un et en plus, il était malheureux. Terriblement malheureux.

- Tu te sens coupable, don’t you ? About his suicide ?

- …

- Louka, il ne s’est pas tué chez vous, auprès de vous. Tant que vous étiez là, Malika et toi, il a tenu, pour vous et sûrement grâce à vous. Il s’est tué tout seul en prison, avec un procès pour seule perspective. Il s’est tué alors qu’il savait que tu étais parti très loin de lui. Il s’est tué alors qu’il n’avait pas vu sa femme depuis des mois. Il s’est tué parce que tout seul, il n’y arrivait plus.

- Well... Il s’est suicidé face à un tunnel qui le menait droit au tribunal, c’est vrai. Mais pourquoi tuer cette femme ? Pourquoi mettre le pied dans ce tunnel ? Quand il a fait ça, Malika l’aimait, je l'aimais et des millions de gens l’aimaient aussi, même s’ils ne le connaissaient pas vraiment… Et pourtant il a laissé la haine prendre le dessus. Je ne comprends pas. C’est comme si on ne lui donnait plus assez d’amour pour éponger tout le sale, tout le noir.

- En fait, tu ne sais rien de ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?

- Non.

- On ne tue pas quelqu’un comme ça, du jour au lendemain. C’est absurde.

- ...

- Tu lui en veux ?

- ...

- Louka ?

- ... Oui ! Je crois que oui. Je lui en veux d’avoir tué quelqu’un. Je lui en veux de m’avoir laissé tout seul. Je lui en veux d’avoir tout fracassé comme ça, comme si ça ne comptait pas.

- Je comprends.

- Moi, je ne comprends rien. Pourquoi il a fait ça ? Mes souvenirs tiennent la route, Romy. Je ne ne suis pas frapadingue ! Je te jure que mon père n’était pas comme ça. Violent... En plus, avec une femme. Et en plus, avec une pute ! Alors qu’il a été prostitué lui-même. Ça ne colle pas.

- Il y a une raison, Louka. Forcément. Tu n’as jamais voulu comprendre ?

- Si. Bien sûr que si. Mais je n’en ai pas le courage. J’ai trop peur de ce que je pourrais découvrir. Peur qu’il ne l’ait pas tuée, que ce soit un accident ou une erreur judiciaire et alors, il s’est suicidé pour rien ! Peur aussi que ce soit vrai, qu’il soit un assassin, de sang froid, le plus ignoble possible et alors, ai-je le droit de continuer à l’aimer ?

- Tu as besoin de savoir la vérité, Louka.

- Non.

- Si.

- Non ! C’est peut-être toi qui en as besoin ? Moi, je ne veux plus en parler. Viens, on rentre. »


Il se referma comme une huître ayant un double verrou sur la coquille !

Le sujet était clos et, autant par prudence que par pudeur, je n’insistai pas. Pourtant, j’avais mis le doigt, ou les mots, là où ça faisait encore si mal… Cette discussion allait me tourner en tête un bon moment, comme une énigme dont je ne trouvais pas la clé et qui, pourtant, semblait le seul moyen de sortir de la grande pièce sombre dans laquelle, par moments, Louka s’enfermait.


Nous quittâmes donc le cimetière, puis quelques heures plus tard, le Wyoming. Mila repartit pour New York toute seule comme une grande, mon père et Jane avaient encore quelques jours de vacances devant eux et comptaient bien profiter de la maison et des montagnes. Louka et moi prîmes pas moins de quatre vols pour rejoindre Ajaccio où nous attendait, évidemment, la famille Battisti au grand complet.



*Le déserteur, de Boris Vian ; in Chansons impossibles, 1955.

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