CXLI. Les feuilles mortes

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CXLI. Les feuilles mortes*


Cette nuit-là fut douce et moelleuse comme une berceuse. Je dormis bien au chaud, blottie comme un bébé dans les bras de Louka. Il était collé à moi, je sentais son souffle chatouiller mon épaule et sa peau câliner la mienne avec beaucoup de langueur.

Pourtant, il eut dès le réveil une requête dure, âpre, aiguë : aller au cimetière pour voir la tombe de ma fille. Sa fille... Il me demanda cela d’une voix basse, improbable, presque caressante, je sentis des frissons parcourir mon corps des pieds à la tête.

Deux heures après, nous étions droits et seuls devant la tombe de ma mère, dans le silence de l’hiver. Il faisait lourd et froid, l’air était figé comme un lac gelé, Louka était debout comme un soldat glacé sous les ordres de son officier. Tout autour de nous, le Wyoming frémissait sous les assauts frissonnants de cette fin d’année.

La tombe était froide et grise, un arbre noir et nu penchait sur elle ses branches presque fantomatiques. L'atmosphère était blanche, glaciale, comme si le soleil lui-même n’osait pas tout à fait briller. Nous étions noyés d’hiver et de silence comme on se cramponne à un radeau de survie, comme si la Terre soudain, ne tournait plus qu’autour de cette si triste pierre. Dans le marbre noir, les nom et prénom de ma mère étaient écrits pour toujours comme un regret qui ne disparaîtrait jamais complètement. Et juste à côté, une petite pancarte plus fine, plus légère, portait gravées dans le bois les sept lettres du prénom de ma trop petite fille.


Nous restâmes plantés là, immobiles, graciles, fragiles, devant l’immensité du vide… Puis Louka, tout doucement, prit ma main dans la sienne et murmura :

« - Pourquoi tu as choisi de l’appeler comme ça… Letizia ?

- Je voulais un prénom corse, puisque c’est là-bas que nous l’avons conçue.

- D’accord, mais pourquoi celui-ci ?

- Well… J’ai lu que ça signifiait joie, gaieté, allégresse… Je crois que c’est ce que je voulais lui donner en héritage. C’est loupé !

- L'idée était jolie.

- Tu parles. Tout ça pour ça.

- C’était le prénom de la mère de Napoléon, tu le savais ?

- Google me l’a appris...

- Il y a un lycée Letizia Bonaparte à Ajaccio.

- Celui où tu as passé ton bac ?

- Non, moi j’étais au lycée Fesch ; juste en face de la mer.

- Evidemment !

- C’est un joli prénom, Letizia. Tu as bien choisi.

- …

- By the way…

- Oui ?

- Elle n’a pas de nom de famille ?

- Si. Le mien. Anderson.

- Romy, would you accept me to change that ?

- There is nothing I can accept, or not. Elle était ta fille autant que la mienne, Louka.

- Well… Maybe pas tout à fait, parce que je ne l’ai pas attendue, contrairement à toi. But anyway… Si tu me le permets, j’aimerais refaire cette plaque.

- …

- Kerguelen, c’est un nom de tombe, décidément !

- Tu n’es pas mort, Louka.

- Je suis bien le seul.

- …

- Alors, tu es d’accord, ou pas ?

- D’accord pour quoi ?

- Pour que je lui donne mon nom. Son nom. Le nom de mon père. »


Je le regardai avec une immense boule dans la gorge, un incendie émotionnel qui cristallisa toute mon intelligence pendant de longues minutes. J’étais bien incapable de lui répondre, alors que chaque cellule de mon corps ne rêvait que de dire oui !

Louka était digne et droit, avec ses yeux verts, ses deux pulls, ma main dans la sienne. Nous étions plantés là dans ce cimetière enneigé, c’était aussi intense que la grande scène finale d’un film de Chiara Battisti. Mon cœur avait des battements sourds, profonds, qui me remuaient de la tête aux pieds.

Letizia-tout-court allait devenir devenir Letizia Kerguelen Dos Santos… J’avais la sensation d’être une pile de Lego dans laquelle, tout d’un coup, Louka venait ajouter une minuscule pièce manquante : toute petite, certes, mais essentielle à la solidité de la suite.

Mais serait-il un jour capable d’en faire de même pour un autre bébé ? De donner ce patronyme si lourd, si tragique, à un enfant vivant et pas juste au fantôme de ma fille ? Car mes tripes me criaient de toutes leurs forces qu’elles voulaient porter un autre enfant, un enfant à moi, un enfant à lui, un enfant qui lui ressemblerait et qui nous reflèterait tous les jours comme un pari sur l’avenir.


Un pari risqué ?



*Les feuilles mortes, d'Yves Montand ; single, 1949.

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