CXXXVI. Si jamais j’oublie

4 minutes de lecture

CXXXVI. Si jamais j’oublie*

Après ce drôle d’échange, nous restâmes l’un contre l’autre, cernés par le calme hivernal. Nos mains restaient nouées, nous étions peau à peau, les yeux dans le vague… L’atmosphère était profonde et silencieuse.

Et je n’avais qu’une envie : changer de sujet !

« - Ça va, mon père n'est pas trop pénible avec toi ?

- Non… Enfin, je n’ai aucune idée de la manière dont un monsieur est censé se comporter avec le mec de sa fille mais il ne m'a pas fait peur, si c‘est ça ta question ?

- Ouf ! Tant mieux.

- Ça t’inquiétait à ce point ?

- Oui et non… I mean, ça m’aurait fait de la peine si vous ne vous étiez pas bien entendus, évidemment. Mais en même temps, je ne vois pas comment tu aurais pu ne pas l'apprécier ! J’ai un papa formidable, et je le sais.

- Certes !

- Et puis, il est toute la famille qu’il me reste...

- ...

- J’aime bien Jane aussi ; elle rend mon père heureux.

- Tu n’es même pas jalouse ?

(Je souris en coin)

- Non. Je suis contente pour lui. Mais toi, si Malika rencontrait quelqu’un, tu serais jaloux comme un pou !

- Ah ! Tiens, je n’y avais même jamais pensé...

- Moi, je le lui souhaite.

- ...

- Et ben ! Tu verrais ta tête… Bonne chance à ton futur beau-père !

- Oui, bon... Revenons à nos moutons, ou plutôt à ta belle-doche. C’est vrai qu’elle est sympa, même si elle prend trop de photos.

- Comment ça ?

- Tout à l’heure, elle m’a mitraillé, plus que le paysage ! C'était too much.

- Je crois juste qu’elle te trouve beau.

- Ok... Je sais que je ressemble à mon père, and so on. Mais ça ne veut pas dire que mon visage est dans le domaine public.

- Tu le lui as dit ?

- Oui.

- Et ?

- Elle a arrêté tout de suite.

- Tant mieux... À part ça, c’était bien votre balade ?

- Oui ! C’était sympa. Jane sait regarder et apprécier les miracles de la nature, on en a pris plein les yeux tous les deux.

- Great.

- Elle a vécu en Italie, tu le savais ?

- Ah bon ?

- Elle a fait un semestre universitaire à Florence, et puis un stage à Rome, à la Raï. Elle parle bien italien, d’ailleurs.

- Tu vas devoir surveiller ce que tu racontes quand tu es au téléphone avec Chiara ou Pietro… Si tu dis du mal de moi ou de mon père, je le saurai !

- De toute façon, nous sommes prudents depuis qu’Ingrid et toi prenez des cours d’italien… Plus sérieusement, Jane m’a dit un truc qui me trotte dans la tête.

- What is it ?

- Un truc à propos de son ex qui, lui, faisait son stage au Brésil pendant qu’elle était en Italie.

- Et alors ?

- Well… C’était pile pendant que mon père y était.

- C’est immense, le Brésil, Louka.

- I know ! Mais cet ex de Jane travaillait aussi comme cadreur. À la télé. Et mon père, justement, a enregistré une émission, un genre de talk show un peu grandiloquent sur le retour aux sources de l’enfant du pays devenu une star internationale… Tu vois le genre.

- Et ?

- Il s’est passé quelque chose pendant cette émission. Je ne sais pas quoi… Elle n’a jamais été diffusée et la police a saisi les images. Ce sont les dernières que l’on ait faites de lui...

- Et Jane les a vues ?

- Non. Personne ne les a vues, à part ceux qui les ont tournées, et les enquêteurs.

- I see.

- …

- Louka… Tu crois qu’il peut y avoir quelque chose d’important sur ces images ?

- Je ne sais pas. Peut-être... Jane m’a dit ça comme ça, sans préavis, alors que nous contemplions les rayons d’or du soleil sur les méandres de la bien-nommée Snake River… Ça m’a fait quelque chose, je ne sais pas trop pourquoi. Comme si je tenais enfin un truc. Un petit bout de fil ? Mais c’est peut-être juste le grand air qui m’est monté au cerveau… Sorry, çe ne sert à rien de t’embêter avec ça.

- Tu ne m’embêtes pas. Et puis c’est peut-être important ?

- Maybe ; or maybe not. Je crois que tes chères montagnes me remuent un peu les tripes. La nature est absolue par ici. Grandiose. Majestueuse.

- N’est-ce pas ? J’étais sûre que le Wyoming te plairait !

- Oui, et puis…

- Yes ?

- Actually, je crois que je mesure à quel point tu es reliée à ce pays. Tes pieds sont plantés loin dans le sol, tes racines sont très ancrées dans ces paysages. C’est quelque chose que tu partages avec tes deux parents.

- Oui.

- Et avec notre fille, aussi.

- Oui…

- Je n’avais pas compris, Romy, l’importance et l’infinité du Wyoming. Ni l’empreinte qu’il a laissée sur ta vie, ton enfance, tes références. Maintenant je le ressens ; c’est très fort… D’autant plus fort que moi, je n’ai pas de racines. »

Il me dit tout cela sur un ton parfaitement neutre, pacifié, distancié. Comme un constat inextinguible, irrévocable, presque impalpable à force d’être vrai. Sa main caressait doucement ma joue, mes cheveux, mon bras. Sa peau était chaude et douce tout contre la mienne, je sentais les vibrations profondes de sa cage thoracique au fil des mots qu’il prononçait tout bas, comme s’il cherchait à tenir tout cela à distance.

La distance, pourtant… Louka était encore loin, bien loin, de l’avoir trouvée.

*Si jamais j'oublie, de Zaz ; in Sur la route, 2015.

Annotations

Vous aimez lire Marion H. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0