CXXXV. All I want for Christmas is you

4 minutes de lecture

CXXXV. All I want for Christmas is you*

L’après-midi était déjà bien avancé mais je n’avais aucune envie de sortir du lit… J’avais Louka rien que pour moi, il était alangui et moite, son visage contre mon épaule, sa main contre mon sein. Nos souffles s’apaisaient peu à peu, alors je posai très doucement mes lèvres sur les siennes avant de murmurer dans le silence ouaté de cette journée si blanche.

« - Louka ?

- Hmmmmmmm ?

- Are you enjoying your stay ?

- Well… Je serais vraiment un mufle de te dire le contraire, là maintenant tout de suite.

- Dummy ! Je ne parle pas de ça.

- Ah !

- So ?

- So ! Everything's fine. Le Wyoming est à la hauteur des quatre cent mille fois où tu m’as expliqué que c’était le plus beau pays du monde. Je suis content de voir Mila autrement qu’entre deux avions et deux gratte-ciel. Ton père est plutôt sympa, les gâteaux de ta belle-mère sont tops. Et comme il fait -8000, j’ai une très bonne excuse pour en manger tout le temps… Et pour me réchauffer dans tes bras. Que demander de plus ?

- Coquin… Anyway, je suis contente que tu sois venu ici avec moi.

- Me too. I know it matters to you.

- It does ! Mais je sais que Noël à Cargèse, ça compte aussi.

- Ne m’en parle pas. Chiara risque de me faire payer cette désertion pendant des mois. Je n’avais pas raté un Noël depuis qu’elle m’avait accueilli chez elle quand j’étais ado.

- Et avant ? Tu le fêtais avec tes parents ?

- Un peu.

- Comment ça, un peu ?

- En fait, ils ne tenaient ni l’un ni l’autre à Noël. Ils n’avaient ni famille, ni religion, alors ils s’en foutaient un peu… Mais ils avaient quand même inventé deux petites traditions, pour deux soirs dans l’année qui étaient un peu particuliers et où on se retrouvait toujours tous les trois. Pour l’Aïd el-Kebir, Mama préparait un tajine au mouton au miel et pour Noël, c’était pastilla au poulet et aux amandes. Et j’avais droit à des cadeaux les deux fois.

- Quel veinard… Le mélange des cultures a du bon.

- Absolutely. Sans compter le Noël orthodoxe, début janvier, du côté de ma grand-mère russe.

- Moi quand j’étais petite, je commençais à attendre Noël dès le lendemain d’Halloween ! Et je ne tenais pas en place. J’adorais ça ; les lumières, l’ambiance, les bonshommes de neige...

- ...

- Un jour, Louka, il y a longtemps, tu avais été mon cadeau d’anniversaire, tu te souviens ? Eh bien figure-toi que tu fais aussi un cadeau de Noël tout à fait acceptable.

- Quand je pense que Pietro me répète tout le temps que je ne suis pas un cadeau !

- Peut-être que j’ai droit à quelques traitements de faveur auxquels il n’a pas goûté ?

- Ah ça oui, sans aucun doute. J’adore Pietro, mais il n’est pas mon genre.

- Il est beau gosse, pourtant !

- ...

- Louka, tu crois que tu reviendras, de temps en temps ?

- Well… Ce qui t’inquiète, c’est que je n’aie pas envie de revenir dans le Wyoming ou que je te quitte pour une autre fille avant Noël prochain ?

- Les deux.

- ...

- Alors ?

- Alors... Why not ? Si Chiara ne me tue pas de ses propres mains à notre retour, je crois qu’on pourra retenter l’expérience.

(J’imaginai un instant la scène : Chiara sacrifiant Louka sur l’autel de l'hérésie d’avoir esquivé un réveillon à sa table… Et ne pus m'empêcher de sourire)

- Ah ! Je risque de me faire assassiner et ça te fait marrer ?

- Tu exagères, tu es pire qu'un Italien.

- Parce qu’il y a un fond de vrai…

- Mais non !

- Ne sous-estime pas une Chiara qui boude ! La seule chose qui la retiendrait peut-être, c’est que ça ferait de la peine à Lucia… Et encore, avec l’héritage, ça devient intéressant.

- Qu’est-ce que tu racontes ?

- Si je meurs.

- Si tu meurs, c’est Lucia qui hérite ?

- Oui. Avec Mila.

- Tu n’es pas un peu jeune pour penser à ça ?

- Non. D'abord, parce que la tradition veut qu’on meure jeune, dans la famille… Ensuite, c’est le notaire qui me l’a conseillé quand j’ai eu 18 ans et que j’ai touché l’argent de mon père. Sans testament, c’était Natalia qui aurait hérité de lui s’il m’arrivait quelque chose, tu imagines ?

- Ah oui, je comprends ; même si je trouve ça un peu glauque…

- Au départ j’avais désigné Pietro, maintenant c’est Lucia. Et Mila, pour ce qui vient de Natalia.

- Moi je n’ai jamais pensé à des trucs pareils… Pourtant, ma Maman est morte assez jeune, elle aussi. Mais ça ne m’est même jamais venu à l’esprit de faire un testament.

- …

- Louka ?

- Oui ?

- Débrouille-toi pour ne pas mourir, d'accord ? »

Il ne répondit pas, se contentant d’un petit sourire qui, sans raison rationnelle, me mit un coup au cœur. Je posai ma main sur la sienne et lui caressai doucement les doigts, comme pour chasser ces pensées si étranges, si fatalistes, si tenaces… Et remettre un peu de légèreté dans le vert si fort, si intense, de son regard clair.

*All I want for Christmas is you,de Mariah Carey ; in Merry Christmas, 1994.

Annotations

Vous aimez lire Marion H. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0