CXXXII. La fille du père Noël

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CXXXII. La fille du père Noël*


Chiara nous en voulait à mort, à Ingrid et à moi. Une vraie caricature de la mamma italienne invectivant ses brues (ou assimilée) qui lui volaient ses fils (ou assimilé). En effet, non seulement j’avais eu l’audace d’emmener Louka dans le Wyoming pour Noël, mais en plus, Pietro et Ingrid en avaient profité pour décider, pour une fois, de réveillonner en Belgique, chez ses parents à elle. Haute trahison ! Et même si nous avions promis juré craché que nous passerions Nouvel An à Cargèse, tous ensemble, chez elle, avec elle, il n’en restait pas moins que la grande Chiara Battisti boudait comme une gamine.

Toujours est-il que Louka et moi décollâmes de Roissy au matin du 22 décembre, direction Montréal, puis Denver où nous retrouvâmes Mila, et enfin Cheyenne. Ma terre natale se mérite ! Et nous ressemblions à de drôles de zombies lorsque mon père nous récupéra à l’aéroport. J’étais contente de rentrer à la maison. Contente de voir mon père. Contente de montrer enfin à Louka les beautés de mon pays. Contente, aussi, de cette espèce de normalité symbolique qui consistait à ce que l’on passe Noël tous les deux, chez moi, presque comme tout le monde.

Résultat : j’étais toute excitée ! Alors que Louka avait l’air complètement anesthésié par le trajet, le décalage horaire, la fatigue, l’absence de la mer, et… le froid ! Il tremblait comme une feuille, et comme nous nous moquions gentiment de lui dans la voiture, il finit par bougonner : Je suis africain, je vous rappelle… On n’a pas idée de vivre dans un endroit aussi froid, et encore moins de m’y emmener en plein hiver !”


A peine arrivés à la maison, Mila monta dans ce qui serait sa chambre, juste en face de la mienne. Louka s’effondra sur mon lit et s’endormit aussitôt. Mon père, Jane (car mon petit papa semblait toujours aussi amoureux de sa charmante cadreuse…) et moi nous installâmes au coin du feu, avec plaids, tisanes, et vue sur l’immensité neigeuse de mes montagnes.

Le soir, nous dînâmes tous les cinq dans la chaleur hivernale du salon. Mon père sondait très gentiment Louka au fil de questions anodines auxquelles il répondait doucement, avec son tout petit accent que je trouvais si joli lorsqu’il parlait anglais. Jane était agréable et naturelle, présente sans être intrusive, et s’avéra être la reine de l’apple pie : une vraie merveille ! Mila jouait l’étrange partition des ados : moitié boudeuse, moitié gamine, mais sous ses faux-airs de râleuse, son naturel bienveillant n’était jamais bien loin et personne n’était dupe. Ce fut une soirée chaleureuse, mais courte ! Car nous étions épuisés.

Le lendemain, 24 décembre, j’entrepris de décorer le sapin avec mon père (qui ose dire que j’avais passé l’âge ?). Jane s’installa dans le rocking-chair avec un livre, Mila (qui elle, estimait qu’elle avait passé l’âge) resta scotchée à sa tablette. La journée s’annonçait belle, glacée comme un marron dans un freezer mais bercée d’un ciel bleu immense et pur comme seul le Wyoming sait en offrir.

J’avais sorti du placard trois tonnes de vêtements d'hiver pour habiller mon Africain préféré et l’emmener se balader un peu. Tant pis s’il ressemblait à un bibendum… Ce qui fut le cas, très franchement, lorsqu’il se présenta vêtu de deux pulls et d’une veste doublée très épaisse. Je retins un sourire mais m’abstins de tout commentaire… Contrairement à Mila qui ne se priva pas pour le taquiner sur son manque de résistance face à la rudesse du climat local.

Plus tard, Louka passa un rapide coup de fil à Chiara pour lui souhaiter un bon réveillon, l’italien sonna haut et clair dans sa voix mais la conversation ne dura pas très longtemps : elle boudait toujours, m’expliqua-t-il en haussant les épaules.

Lorsque nous sortîmes prendre l’air, le Wyoming se montra digne de tout mon amour pour lui. Une vraie carte postale, avec le bleu, le blanc, l’intensité du froid, l’immensité de l’horizon, la profondeur du silence, la nature figée par le temps. Louka regardait de tous ses yeux : même si la mer lui manquait, il ne pouvait qu’être sensible à la majesté du paysage… J’en ressentis une sorte de fierté un peu idiote (comme si j’avais le moindre mérite dans les beautés du pays !) mais surtout, je fus heureuse de partager cela avec lui. Il sembla apprécier le spectacle… Et me dit en souriant que c’était la première fois qu’il passait un vrai Noël comme dans les contes, avec de la neige et un joli petit elfe.


Une fois rentrés à la maison, nous partageâmes une douche brûlante pour nous réchauffer et j’en profitai pour lui montrer que les petits elfes de ce pays avaient de multiples talents insoupçonnés ! Il ne se fit pas prier pour y goûter, puis nous rejoignîmes sagement le salon et les préparatifs du réveillon. Jane cuisinait le repas et Louka proposa de l’aider. Mila me donna un coup de main pour mettre la table. Elle était tellement craquante, avec sa jupette rouge, son bonnet de Père Noël à grelot et ses grands yeux bleus qui de temps en temps, se posaient sur son frère avec un amour infini qu’ils ne mesuraient ni l’un ni l’autre.

Le repas fut délicieusement chaleureux. Mon père était heureux et amoureux, Mila était à la fois douce et cash, Jane était simple et taquine, Louka semblait comme un poisson dans les montagnes : assez hors-sol, mais bien joli, du moment qu’il ne restait pas trop longtemps loin de l’eau ! La table était garnie de merveilleuses calories, un vrai concentré de tout ce qui me manquait à Paris : mashed potatoes, dinde farcie, jambon moelleux, purée de patates douces, green bean casserole, sauce aux canneberges puis tartes aux citrouilles, aux noix de pécan et aux pommes avec de la cannelle et de la crème… Un parfait antidote contre mon mal du pays ! Le tout arrosé de vrai champagne que nous avions rapporté de France.

Après le dîner, la soirée se poursuivit autour du feu, les échanges étaient fluides, naturels, je n’en finissais pas de savourer ce sentiment d’être vraiment chez moi avec Mila et Louka.


Peu avant une heure du matin, mon père et Jane finissaient de ranger la cuisine tandis que nous autres étions tous les trois vautrés sur le canapé à regarder un film de Noël que Louka subissait avec une grimace des plus comiques. J’en profitais pour le taquiner et le chatouiller d’un côté, Mila en faisait de même de l’autre : il était cerné ! Mais il fut sauvé par le gong…

Ou plutôt par la sonnerie de son téléphone. C’était Malika, qui apparut en visio dans la lumière jaune et blanche du lever de soleil sur Essaouira. Elle salua son fiston en arabe, puis s’aperçut de ma présence et passa au français pour me souhaiter un joyeux Noël et demander quelques nouvelles. Quelques minutes plus tard, Louka me bouscula gentiment et s’éloigna pour discuter, repassant illico à sa première langue comme on appuie sur un bouton.


Mila, qui s’était levée comme un ressort quand le téléphone avait sonné, revint s’asseoir à côté de moi en silence. Et j’en profitai pour murmurer tout bas, tout contre son oreille.

« - Sweetheart… Tu crois qu’un jour, tu voudras bien la voir ?

- Maybe.

- Mila… Tu es grande, maintenant, tu pourrais peut-être essayer de comprendre ? It really matters to Louka. Tu le sais, n’est-ce pas ?

- Oui.

- And ?

- Peut-être que je pourrais aller lui dire bonjour ?

- Maybe you could do that. »


Mila se leva et rejoignit son frère un peu plus loin, entre bonnet rouge et timidité. Il la regarda d’un air surpris, puis il orienta son écran vers elle. L’échange dura quelques secondes sans que je ne puisse entendre ; puis Louka reprit sa conversation d’une voix plus basse, et Mila revint vers moi l’air de rien en disant juste que ça semblait bien beau, le Maroc, vu depuis la terrasse de chez Louka. “Chez Louka” : il y avait beaucoup de choses dans ces deux petits mots... Je lui dis que j’étais fière d’elle et eus droit en retour à un grand sourire de gamine.

Lorsque Louka eut enfin raccroché, il nous rejoignit sur le canapé. Le film était presque fini, nos yeux se fermaient tous seuls mais il ne le vit même pas. Il se tourna vers sa petite sœur, l’attira à lui et déposa sur sa joue le plus sonore des bisous fraternels.



*La fille du père Noël, de Jacques Dutronc ; in Jacques Dutronc, 1966.

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