CXXX. Blood makes noise

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CXXX. Blood makes noise*


L’heure de son départ approchait. Pourtant, j’avais la sensation d’avoir encore tellement de choses à dire à Malika… C’était un peu étrange, je la connaissais peu, mais j’étais certaine que c’était elle qui détenait une partie des clés. Les clés de quoi ? Mystère ! J’évitais consciencieusement de me poser cette question. Avais-je peur pour l’avenir de Louka, ou pour le mien ?

Quoiqu’il en soit, il me restait à peine une demi-heure avant qu’il ne soit trop tard.


« - En fait, Louka m’a aussi fait le coup du t-shirt…

- Comment cela ?

- Pour cacher sa cicatrice, après sa thoracotomie. J’ai dû beaucoup insister pour qu’il l’enlève, il ne voulait rien entendre ! Vous croyez qu’il se souvient que son père faisait la même chose ?

- Aucune idée… Luís rendait cela si naturel que je ne pense pas que Louka se soit jamais posé de questions. Mais je peux me tromper… Mon mari avait l’habitude de cacher ses ombres, même en pleine lumière. Il l’a fait toute sa vie.

- Personne ne le savait ? A part vous...

- Si. Chiara... Et le médecin de la DDASS, à Lyon : Luís a continué à le consulter pendant des années, même quand il vivait à Paris, juste pour ne pas avoir à se déshabiller devant quelqu’un d’autre. Et puis le vieux Dr Abdou, à Essaouira.

- Mais… C’est étonnant, quand même. Sur les tournages, il faisait comment ? Ma mère était costumière, vous savez, et elle se vantait toujours en plaisantant d’avoir vu tous les plus beaux acteurs torse nu ! Et les scènes d’amour ? Les cameramen ? Ses partenaires dans ses films ? Ce n’est pas possible que personne n’ait jamais rien vu !?

- Au cinéma, il existe des doublures, du maquillage, des astuces de cadrage pour ne montrer que ce qu’on veut ; et des clauses de confidentialité…

- Alors tout le monde savait ?

- Non ! Tous les contrats de Luís stipulaient qu’il ne tournerait pas torse nu. Dans sa loge, il s’habillait tout seul. Et pour les scènes d’amour, il avait une doublure. Le monde du cinéma l'aura pris pour un garçon névrotiquement pudique, c’est tout. Mais personne ne savait. Après tout, c’était son métier, de faire semblant.

- Il y a encore une chose qui m’étonne… Mais ce n’est pas très délicat de vous en parler.

- Allez-y, Romy. Nous sommes au-delà de ça, je crois.

- Eh bien… Et Natalia ? Je n’imagine pas une seconde qu’elle ait pu garder un tel secret pendant tout ce temps, alors qu’elle avait là une occasion en or de faire parler d’elle ?

- Bon. Je n’y étais pas, évidemment… Et je n’aime pas beaucoup y penser. Mais je mettrais ma main à couper que Louka a été conçu avec un t-shirt. Luís n’aurait jamais laissé qui que ce soit d’autre voir ses cicatrices. Jamais. Il en avait trop honte.

- Honte… Alors que pourtant, il n’avait rien fait de mal.

- C’est vrai, oui.

- …

- Romy, j’aimerais vous demander un conseil. Vous qui connaissez bien Louka…

- Oui ?

- Voilà. Après la mort de Luís, j’ai fait du tri dans ses affaires, dans ses papiers. Et j’ai retrouvé son dossier de la DDASS, tout au fond d’un tiroir. A côté du mien… Nous étions allés les consulter ensemble, quand on avait 18 ans, et nous avions obtenu des copies de tout. Son dossier à lui était bien plus épais que le mien.

- Oh… Et vous l’avez lu ?

- Je l’avais lu il y a longtemps, déjà ; avec Luís. Mais là, je l’ai relu...

- …

- Dedans, il y a des papiers sur le Brésil, l’orphelinat ; son adoption en France ; puis le foyer à Lyon. Il y a des notes des médecins, un rapport de son instit à Saõ Paulo, quelques photos de lui quand il était enfant… Une photo de sa mère et une autre sur laquelle ils sont tous les deux avec un autre garçon plus âgé. Son dossier scolaire français. Des notes de ses éducateurs. Une lettre de ses parents adoptifs. Leur acte de décès. Des trucs d’état-civil… Et puis le rapport médical établi par un spécialiste de médecine légale, à son arrivée en France.

- …

- Luís avait tellement souffert… Il avait subi des actes inimaginables.

- Je suis désolée, Malika.

- …

(Ses yeux se brouillèrent de larmes très anciennes).

- Vous l’avez encore, ce dossier ?

- Bien sûr. Je l’avais mis à l’abri dans un coffre : à Essaouira d’abord, puis à Buenos Aires. Je ne voulais pas risquer de me le faire voler par un paparazzi qui aurait eu la bonne idée de fouiller la maison ! Je le gardais pour Louka : il lui revient de droit.

- Et vous le lui avez donné ?

- Non... Justement. Je n’ai pas osé. Je l’avais apporté, pourtant. A chaque fois que je suis venue ici ! Mais je ne suis pas sûre qu’il soit prêt. Vous en pensez quoi, vous qui le connaissez bien ?

- Well… Pour l’instant, Louka fuit encore tout ça. Alors je ne sais pas s’il serait capable de le lire. Je ne sais pas si ça lui ferait du bien ou du mal. »


C’est alors que Malika sortit de son sac à dos deux grosses enveloppes scotchées de tous les côtés. Elle les posa précautionneusement sur la table en repoussant les plateaux du petit-déjeuner. Elle mit ses doigts dessus, bien à plat, comme pour protéger encore et toujours toute cette paperasse des curiosités malsaines.

Comme pour garder encore un peu le silence, de toutes les forces de ses mains.



*Blood makes noise, de Suzanne Vega ; in 99.9F°, 1992.

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