CXXIX. Le grand secret

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Chers lecteurs,

Un petit chapitre en "rab" ce soir... A cela, comme disait Cyrano, j'ai deux raisons dont chacune est suffisante seule. Primo, j'ai fourbement scindé hier un (très) long chapitre pour en faire deux. Secundo : j'ai loupé l'anniversaire de la mouette ! Alors je me rattrape ;)

Bonne lecture ! Et merci encore de prendre le temps de lire toute cette prose : cela me touche beaucoup.

Marion.


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CXXIX. Le grand secret*


Malika et moi restâmes silencieuses quelques minutes, perdues dans nos pensées comme dans le cœur de cet infatigable aéroport. Elle venait de remuer des souvenirs anciens, enfouis, intimes et pourtant, j’avais la sensation que tout cela me concernait. Que Louka, élevé au cœur de tous ces traumatismes, n’avait pas eu accès à certaines données de sa propre équation. Que ses rouages, lorsqu’ils se bloquaient, n’étaient pas seulement issus de sa volonté à lui, mais d’une histoire sans fin, aussi tue que tueuse.

Quand elle reprit son récit, Malika murmurait comme une enfant trop sage. Sa voix venait de loin, de longtemps, comme un plongeur remontant doucement vers la surface.


« - Ce jour-là, j’ai été parfaitement ridicule avec ma pommade. Pourtant, sans le faire exprès, j’ai été brillante ! Parce qu’il m’a laissé faire... Ce fut une épreuve pour lui comme pour moi. Il frissonnait des pieds à la tête... Il frissonnait tellement fort que j’ai dû lui demander de se tenir à son bureau.

- Et vous avez réussi ?

- Oui. J’ai même recommencé ! Le traitement durait dix jours, deux fois par jour. Au début, Luís avait tellement peur, ou mal, qu’il pleurait. Je vous le jure, il pleurait comme si mes mains l’écorchaient vif. Ce qui me faisait pleurer aussi, évidemment.

- …

- Petit à petit, au fil des jours, c’est devenu moins difficile. Et à la fin, il frissonnait encore, mais il ne pleurait plus.

- Quelle victoire… Une victoire étrange, mais une victoire quand même.

- Sûrement. C’est ce que j’ai cru, en tout cas.

- …

- Une partie de moi trouvait vexant qu’il réagisse de cette façon lorsque je le touchais. L’autre partie, elle, avait conscience de l’effort immense que ça lui demandait et de l’incommensurable preuve d’amour que ça représentait… Ma main l’a apprivoisé, littéralement, comme un petit animal terrorisé… Bien en face, et très doucement. Au début, il sursautait toujours, même quand je l’abordais de front. Ensuite, sa peau s’est habituée, il tressaillait à peine. Enfin il a construit, brique après brique, une confiance profonde qui faisait qu’il ne tressautait plus, ne frissonnait plus, ne tremblait plus… Et il n’a plus jamais porté de t-shirt pour dormir avec moi.

- …

- Voilà, Romy, pourquoi Luís ne savait pas vivre. J’ai cru que je l’aimais assez pour qu’il surmonte tout cela… Mais non. Il n’a jamais pu. Il n’a jamais cessé de patauger dans toute cette boue ; tout ce sang ; tout ce sperme ; toutes ces larmes… Voilà pourquoi il s’est tué.

- Quel gâchis…

- En fait…

- Oui ?

- Eh bien, parfois, je me demandais si Luís n’avait pas d’autres souvenirs. Mais flous. Enfouis.

- Que voulez-vous dire ?

- Il faisait beaucoup de cauchemars. Des cauchemars terribles, atroces. Il hurlait dans son sommeil, toujours en portugais. Un jour, je l’ai même enregistré pour lui faire écouter, mais il m’a dit que ça n’avait ni queue ni tête, que ce n’était que des sons, pas des mots. Dans ces moments-là, il finissait en nage, il se recroquevillait en position foetale et tremblait comme une pauvre petite chose. Et quand j’essayais de le faire parler, de le faire raconter… C’était bizarre.

- Pourquoi ?

- Très souvent, il ne se rappelait de rien ; sauf d’une ombre, noire, menaçante, qui le poursuivait et le violait en ricanant. Une ombre masculine, avec un visage monstrueux et de grands yeux rouges. C’était toujours la même… Mais il n’a jamais su me dire qui c’était.

- Vous croyez que c’était une vraie personne ?

- Je n’en sais rien… Il me décrivait un visage complètement fantasmagorique qui n’avait rien de réaliste, mais est-ce qu’à la base il y avait une bribe de vrai souvenir ? C’est possible.

- Et vous ne voyez pas qui pourrait être cet homme ?

- Non ! Pendant son enfance, il n’y avait que des femmes. Sa mère, les prostituées qui les entouraient, puis la directrice de cet affreux orphelinat. Il n’a jamais parlé d’un homme. Enfin si, un seul, mais qui était gentil et qui n’est arrivé que plus tard dans sa vie. Et puis ses... clients ; même si je déteste employer ce mot, rien que d’y penser ça me fait des frissons partout. Bref. Eux, dans ses souvenirs, ils n’avaient même pas de visage.

- …

- Si vous saviez, Romy, à quel point j’aurais voulu l’aider ; et à quel point je l’aimais…

- Je le sais ; je le sens à chacun de vos mots comme à chacun de vos silences.

- …

- Louka aussi l’aimait ; infiniment.

- Oui. Et pourtant… Pourtant, il a préféré mourir.

- …

- Quand je l’ai connu, Luís n’était rien d'autre qu’un petit garçon perdu ; blessé ; mourant, peut-être… Une fois adulte, il a essayé de se tenir debout, il a essayé de vivre, d’aimer, d’élever son fils. Il a réussi à cacher toutes ces atrocités derrière son visage qui était si beau, derrière sa carrière qui brillait si fort, derrière son reflet qui était si lisse. Mais finalement, il est toujours resté ce petit garçon perdu.

- ...

- On est loin de l’image d’une star de cinéma, n’est-ce pas ?

- Oui ; mais peut-être qu’on se rapproche de Louka, d’une certaine manière… »


Car Malika ne savait pas, ne pouvait pas savoir à quel point ce qu’elle décrivait de son mari résonnait en moi sous les traits de quelqu’un d’autre. Ce corps si parfait porté comme une coquille vide : presque asexué chez le père, longtemps hypersexué chez le fils. Ce refus de transmettre et donc, d’avoir un enfant. Cette difficulté à poser des mots là où ça fait mal. Cette incapacité à croire en soi comme en l’avenir.

Et puis la honte : éternelle, poisseuse, insidieuse.



*Le grand secret, d'Indochine ; in Paradize, 2002.

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