CXXVI. Passer ma route

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CXXVI. Passer ma route*

Le lendemain matin, Paris était d’une humeur épouvantable. Le ciel était gris et bas, comme si le soleil n’existait plus ! Et le vent nous soufflait à la figure sans état d’âme lorsqu’à 7h45 tapantes, je récupérai Malika et ses valises devant l’hôtel.

Le trajet se fit sans heurts, la discussion était fluide (beaucoup plus que le trafic parisien !), respectueuse, intéressante. Légère. Mais je décidai cependant de profiter de l’instant pour revenir sur un sujet un peu plus grave, même s’il ne me concernait qu’indirectement.


« - Malika, j’ai repensé à votre question d’hier.

- Laquelle ?

- Quand vous avez demandé à Louka s’il avait une place pour vous dans sa vie.

- Ah. Et bien ?

- Je… Enfin, cette question m’a fait de la peine.

- Pourquoi ?

- Parce que je connaissais la réponse, peut-être… Il vous l’a dit, vous lui avez manqué pendant des années et des années… Alors ça m’a surprise, je crois, que vous puissiez vous inquiéter de cela. Même si je sais que forcément, ça n’a pas dû être simple de vous revoir après tout ce temps… Mais je pensais que maintenant, ça irait mieux.

- Mais tout va bien ! Ne vous inquiétez pas. Louka va bien. Enfin, aussi bien que possible. C’est ce qui compte. Mes états d’âme importent peu, finalement.

- Vous ne vous étiez pas vus pendant combien de temps ? Quinze ans, non ?

- Oui. Quinze ans et quelques mois.

- Et… Quand vous l’aviez revu, ça ne s’était donc pas bien passé ?

- Au départ, pas trop. Il était dans le coma… J’ai tellement pleuré ! De le retrouver, évidemment, mais surtout de le retrouver comme ça, à l’autre bout du monde, tout cassé sur un lit d’hôpital.

- Je sais... Je voulais dire après, lorsque vous êtes retournée à Sydney ? Là, il était réveillé.

- J'étais dans tous mes états, j’avais la gorge vrillée de larmes et le cœur vissé d’angoisse. Il était réveillé, comme vous dites, mais il ressemblait à un mort-vivant. Il respirait grâce à une machine et il était tout emmêlé dans une improbable tuyauterie médicale, avec un immense pansement parce qu’on lui avait ouvert le cœur… Pendant au moins trois jours, je venais le voir, je m’asseyais près de lui, je lui prenais la main et je pleurais sans rien dire pendant des heures. Je ne pouvais pas m’en empêcher ! Et lui, il dormait presque tout le temps. Parfois il ouvrait un peu les yeux, et alors je pleurais encore plus fort… Je suis repartie avant qu’il ne puisse parler, puisqu’ils ne l’avaient pas encore débranché… Quand je suis revenue deux semaines plus tard, miracle ! Il pouvait me tenir la main et il respirait enfin tout seul... Il était blanc comme les murs de l’hôpital mais il était en vie, enfin.

- Et là, comment ça s’est passé ? Vous avez pu parler un peu ?

- Au départ, pas beaucoup. Car par où commencer ? Il y avait tant de choses à dire.

- ...

- Puis petit à petit, je lui ai demandé de me raconter sa vie. Je parlais en arabe mais il me répondait en français. C’était étonnant, il n’osait plus utiliser notre langue, comme s’il avait peur de ne plus savoir. Il m’a parlé de ses études, de son travail, de Paris, de Pietro évidemment… De tout, sauf de New York et de Natalia qu’il évitait de mentionner.

- C’est un sujet compliqué… Encore aujourd’hui, je crois. Elle aurait mieux fait de l'abandonner pour de bon ! D’ailleurs c’est ce qu’elle a fini par faire… Mais un peu tard.

- Oui.

- Pourquoi elle ne l’aimait pas ?

- Ah ça, je ne sais pas.

- Votre mari ne vous en parlait pas ?

- Il disait qu’elle n’avait voulu garder l’enfant que pour se faire de la pub. Malheureusement, il n’avait sûrement pas tort…

- Louka pense qu’elle voulait se servir de lui pour récupérer son père. Dès lors que ça n’avait pas marché, il ne lui était plus d’aucune utilité… Elle avait voulu prouver qu’elle avait couché avec un sex-symbol et au lieu de cela, elle s’était retrouvée avec l’enfant d’un meurtrier sur les bras ! Elle a récupéré Louka pour se venger de vous, et ensuite elle l’a rayé de sa vie.

- Peut-être. Je n’en sais rien, je ne l’ai jamais vue, à part au tribunal... Tout ce que je sais, c’est qu’en reprenant mon fils, ou son fils, elle m’a presque tuée de douleur.

- Je comprends.

- ...

- Et quand vous avez enfin revu Louka, vous l’avez reconnu facilement ?

- Oh oui. Il avait changé, mais pas tant que ça… Je le regardais de tous mes yeux, il était épuisé par l’opération, l’accident, la mort qui l’avait frôlé de près… Mais il était beau ! Il ressemblait tellement à Luís... Il lui a toujours ressemblé, mais là, il ressemblait à Luís adulte. C’était encore plus frappant, encore plus troublant ; ça me faisait presque mal de le regarder et pourtant, ça me faisait infiniment de bien.

- Parfois, je me demande si c’est une bonne chose pour lui de tant ressembler à son père...

- Comment cela ?

- ...

- Je vous avoue que je ne me suis jamais posé cette question. Ce n’est pas si terrible de ressembler à quelqu’un que tout le monde trouvait si beau, non ? Louka a tout de Luís, comme un reflet ; un reflet plus doux et plus ensoleillé… Vous croyez qu’il en souffre ? »


Malika souleva cette interrogation d'une voix sourde, profonde, inattendue. A ce moment-là, nous venions de nous garer au parking de l’aéroport. En ce premier jour des vacances de Noël, Orly ressemblait à une fourmilière multilingue. Les gens se bousculaient sans se voir, de valises en passeports.

Malika et moi nous faufilâmes tant bien que mal jusqu’aux comptoirs de la Royal Air Maroc pour l’enregistrement. Le vol de Marrakech était annoncé avec une heure de retard. Ce qui nous laissa le temps de partager un petit-déjeuner, attablées dans le coin d’un bistro anonyme, juste devant les portiques de sécurité.



*Passer ma route, de Maxime Le Forestier ; in Passer ma route, 1995.

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