CXXV. Les regrets

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CXXV. Les regrets*

Pendant quelques secondes, Louka regarda son assiette sans rien dire ; comme si tout cela pesait trop lourd pour lui… Puis il redressa la nuque, regarda Malika bien droit, bien fort, et il reprit d’une voix douce, presque chuchotée.

« - Mama... Tu as raison. Aujourd’hui ma maison est à Cargèse et ma famille est ici. Je n’ai même pas de mot pour dire à quel point je tiens à Chiara, et à Pietro ! Ils m’ont sauvé, ils m’ont nourri, ils m’ont porté à un moment où je pensais m’effondrer à chacun de mes pas. A un moment où Papa et toi, vous n’étiez plus là.

- Je ne te reproche rien, habibi.

- Tu ne me reproches rien, mais tu m’interroges ; alors laisse-moi te répondre, d’accord ?

- Je t’écoute.

- Choukrane.

- …
- Je ne sais pas bien par où commencer ! Ou plutôt si : par l’évidence. Depuis tout petit, Mama, tu m’as tout appris et tu m’as tout donné. Je suis né d’une femme qui ne m’aimait pas et d’un homme qui ne s’aimait pas lui-même. Et pourtant, grâce à toi, j’ai eu une enfance pleine de saveur, pleine d’amour et de soleil. Mon premier souvenir, il est avec toi. Tu te rappelles quand tu m’avais emmené au bazar, je devais avoir quatre ou cinq ans, tu m’avais acheté une gandoura rouge, il y a eu un orage comme il n’y en a jamais à Essaouira et on avait couru sous la pluie comme des fous...

- ... Jusqu’à la pâtisserie où nous sommes arrivés trempés de la tête aux pieds ! Je m’en souviens. Ton père est venu nous chercher une heure plus tard avec des serviettes de bain et des vêtements secs et entre-temps, tu avais mangé au moins vingt-cinq biscuits aux amandes, au miel, aux cacahuètes…

- … J’ai été malade toute la nuit ! Et tu as veillé sur moi pendant des heures. Cette fois-là et toutes les autres fois.

- …

(Elle lui prit la main par-dessus la table)

- Tu es la seule que j’aie jamais appelée Maman, toutes langues confondues, depuis toujours.

- ...

(Les yeux de Malika se remplirent de larmes)

- Mama... Tu m’as manqué à en crever pendant toutes ces années. Tu m’as manqué quand j’ai versé toutes les larmes de mon corps dans ce putain d’avion qui m’emmenait de Casa à New York. Tu m’as manqué quand Papa est mort et que j’étais tout seul en pension sans personne avec qui pleurer. Tu m’as manqué quand Natalia m’a giflé, très fort, pour m’interdire à tout jamais de parler de lui et de prononcer ton prénom. Tu m’as manqué quand j’ai eu mon bac, mon permis, mon monitorat, mon Master. Tu m’as manqué quand j’ai prêté mon serment d’avocat. Tu m’as manqué tous les jours, Mama… Tu as ouvert un gouffre, un abîme, une abysse lorsque je t’ai perdue à l’époque. Je n’ai jamais eu aussi mal de ma vie, sauf à la mort de Papa.

- Toi aussi, Shams, tu m’as manqué. Plus que tout.

- Tu veux savoir si j’ai une place pour toi ? Bien sûr que oui ! La tienne. Elle est restée vide pendant des années mais je ne l’ai donnée à personne d’autre. Chiara ne t’a pas remplacée. Elle t’a relayée, complétée, peut-être… Mais le vide est resté vide, Mama. Je sais que la situation est un peu étrange mais s’il te plaît, ne me demande pas de choisir. Je ne veux pas le faire. Et je ne peux pas le faire. J’ai dit la même chose à Mila, ma petite sœur ; elle avait peur que je ne sois plus son frère si tu devenais officiellement ma mère. Elle avait tort. Tout ça, c’est une addition, pas une division. Je sais que ce n’est pas normal. Mais je m’en fous, Mama. Ce n’est pas normal, mais c’est comme ça. Je suis marocain, comme toi, et je le serai toujours ; mais je suis aussi devenu un peu italien… Et très corse, je crois !

- Tu as raison, habibi… Et tu as grandi !

- …

- Je t’aime, mon fils. Je t’ai aimé pendant quinze ans sans jamais te voir, je ne vais certainement pas changer d’avis maintenant que je t’ai retrouvé.

- Tu es déçue, Mama ?

- Déçue de quoi ?

- De moi.

- Quoi ???

- Je ne sais pas… Tu m’imaginais peut-être autrement ? Mieux…

- Mieux ? En quoi pourrais-tu être mieux ? Tu es beau comme un Dieu, ou comme ton père, ce qui revient probablement au même. Tu as fait de belles études, tu as un bon job, tu parles quatre langues parfaitement, tu as une amoureuse tout à fait charmante et tu as réussi à te remettre d’un terrible accident. De quoi veux-tu que je sois déçue ? Je suis fière, Louka, de t’avoir permis d’être ce que tu es. Fière à un point que tu n’imagines même pas ! La seule chose qui me déçoive, c’est que Luís ne puisse pas voir ce que tu es devenu. C’est de devoir garder ma fierté pour moi, sans la partager avec lui.

- Alors tu ne m’en veux pas ?

- Mais de quoi t’en voudrais-je ?

- D’avoir… Vécu sans toi ?

- Moi aussi, Louka, j’ai vécu sans toi. Tu n’avais pas d’autre choix. Si tu n’avais pas vécu sans moi, habibi, tu serais mort. Alors je suis heureuse que tu l’aies fait ! Et je suis heureuse que tu aies eu quelqu’un pour prendre soin de toi. Je suis heureuse que Chiara ait accepté de t’engueuler quand il le fallait et de t’entourer quand tu en avais besoin… Et que grâce à elle, et grâce à Pietro, tu sois désormais doté d’une adorable petite nièce qui est en train de piailler pour que tu ailles la voir, je crois ! Même si je ne comprends pas ce qu’elle dit… Elle te parle toujours en italien ?

- Toujours, oui… Là, elle est en train d’expliquer à Pietro que son dauphin voudrait réentendre l’histoire encore une fois, mais avec moi.

- Il a bon dos, ce dauphin !

- Ah ça… Lucia n’est jamais à court d’imagination !

- Elle ressemble beaucoup à son père au même âge, je trouve. Il rêvassait tout le temps.

- Il n’a pas tellement changé ! Bon allez, je vais voir ma brailleuse préférée… Ça va aller ?

- File, habibi ; tout va bien. »

Louka s’éloigna vers le canapé. Il attrapa Lucia, toujours scotchée à Mayol 2, installa l’un comme l’autre sur ses genoux et récupéra le livre des mains de Pietro. La gamine se blottit contre lui, pouce dans la bouche, peluche sur le cœur, l’écoutant religieusement… Le tableau était particulièrement charmant : le grand, la petite et le dauphin semblaient tous les trois parfaitement sereins.

Pendant ce temps-là, j’étais restée en tête-à-tête avec la table à débarrasser et le regard bienveillant mais insistant de Malika Kerguelen. Elle m'intimidait un peu, sans que je ne sache trop pourquoi. Et je ne fus pas de très bonne compagnie, parce qu’à voir comme ça Lucia perchée sur les genoux de Louka, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à une autre petite fille qui elle, n’avait jamais eu la possibilité de gazouiller dans les bras de son père.

Je passais un moment à rêvasser en silence. Jusqu’à ce que Malika ne m’interrompe avec un grand sourire et une question tranchante.

« - Romy, quand vous le voyez comme ça avec la petite, ça ne vous donne pas des idées ?

(Je rougis comme jamais)

- Oh ! Peut-être. Parfois… Mais il n’est pas prêt.

- ...

(Vite vite, changer de sujet…)

- Louka vous emmène à l’aéroport demain ?

- Non, il va à un rendez-vous avec Chiara. Pietro avait proposé de m’accompagner mais je crois qu’il ferait mieux de rester avec sa femme, elle est fatiguée… Je commanderai un taxi, ce n’est pas un souci.

- Je peux vous conduire, si vous voulez ? Et si Pietro me prête sa voiture.

- Je ne veux pas vous déranger.

- Pas du tout ! Ça me ferait plaisir.

- Alors j’accepte. Merci, Romy. »

La soirée s’acheva doucement et chacun partit se coucher : Pietro et sa fille dans leurs chambres respectives, Chiara et Malika dans leur hôtel à 300 mètres de là, Louka et moi à l’étage du dessus. C’était bien pratique de n’avoir que l’escalier à monter ! Car nous étions bien fatigués.

Et je ne tardai pas à sombrer dans un délicieux sommeil sans ombres ni nuages, dûment collée à ma bouillotte humaine qui, fidèle à sa promesse, faisait plutôt bien son job. Et sans râler, s’il vous plaît.

*Les regrets, d'Alain Souchon ; in C'est déjà ça, 1993.

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