CXVIII. Porto-Vecchio

4 minutes de lecture

CXVIII. Porto-Vecchio*



Nous arrivâmes au port complètement rincés ; au sens propre, car le ciel nous était tombé sur la tête sous la forme d’un orage cinglant, diluvien, qui nous avait brièvement mais sacrément secoués !

Pietro nous avait attendus bien au sec dans un café juste en face de la capitainerie. Il avait l’air en pleine forme, avec ses yeux bleus et son sourire franc. Il balança son sac à bord, enjamba la filière, me fit la bise et donna l’accolade à Louka. Ils ne s’étaient pas vus depuis, quoi, deux semaines à peine ? Et ils avaient l’air heureux comme tout de se retrouver. Comme si l’un sans l’autre, il leur manquait toujours quelque chose ! Leur relation était d’une évidence absolue, gémellaire, presque indicible, qui n’en finissait pas de me surprendre.

Une fois le bateau dûment amarré au quai et à la pendille, nous entreprîmes un rapide ménage du pont tandis que Pietro déballait ses affaires dans la cabine arrière. Au passage, il me confia un double de sa clé de voiture. J'allais ainsi éviter de devoir enchaîner trois bus différents pour me rendre à l’aéroport : il me suffirait de laisser le véhicule sur place, et Pietro le récupérerait une semaine plus tard, puisqu’ils devaient de toute manière ramener le bateau à Ajaccio. Voilà une organisation efficace pour tout le monde !

Ensuite, Louka et moi nous offrîmes le luxe de vraies douches dans les sanitaires du port. J’éprouvai un vrai plaisir à profiter de l’eau bien chaude, après une semaine passée à me laver sur le pont du bateau avec la douchette ou l’eau de mer. En revanche, retrouver un miroir et un éclairage correct fut une petite épreuve : ma peau avait rougi sous le soleil, mes cheveux étaient hirsutes, mes jambes pleines de bleus et mal épilées. Il était grand temps de retrouver la civilisation ! Je m’y employai au mieux puis retournai au bateau vêtue d’une petite robe noire toute simple mais bien coupée.

Louka aussi avait fait peau neuve ! Il était beau comme un sou neuf, tout bronzé, habillé de propre. Il souriait en discutant avec Pietro en italien, et je me demandai une énième fois par quel miracle ces deux-là avaient toujours quelque chose à se raconter alors qu’ils se voyaient tout le temps, partout, depuis toujours. Comme les deux parties d’un tout qui éveillaient en moi, assez bizarrement, autant d’attendrissement que de sentiment de manque.

Après l’apéro sur le pont, nous décidâmes de rejoindre la ville-haute pour trouver un restaurant. J’eus la mauvaise idée de mettre des talons, ce qui fut rapidement assez problématique. Car les rues de Porto-Vecchio ne faisaient pas semblant de monter ! Je galérais donc, tandis que Louka se marrait bêtement sans faire le moindre geste pour m’aider, le méchant ! Ce fut Pietro, toujours galant, qui vint à mon aide en me donnant le bras. Ce qui eut pour effet quasi immédiat de faire taire les sarcasmes de Louka et de me voir proposer, pour ma main libre, un autre bras sur lequel m’appuyer. C’est ainsi que j’atteignis tant bien que mal la citadelle, accrochée à deux beaux garçons. Une vraie princesse, quoiqu’un peu bancale.

Nous fîmes escale sur les remparts pour admirer la vue dans le soleil couchant : la ville à nos pieds, les marais salants comme des miroirs et la mer tout autour… C’était superbe comme toujours, grandiose comme jamais. Les facettes infinies de la Corse semblaient toujours plus magiques, toujours plus vivantes. Louka et Pietro la regardaient sans fard, sans frein, l'île semblait leur pincer le cœur comme une amourette. Ils étaient beaux, tous deux droits dans la nuit comme si la nature les berçait.

Nous nous installâmes sur une terrasse aux senteurs alléchantes et la soirée défila doucement. Pizza pour les garçons, veau aux olives et polenta pour moi, le tout en bavardant de tout et de rien sous les étoiles endormies de la Corse : le paradis n’était pas loin !

Sur le chemin du retour, Pietro nous offrit des glaces artisanales à la myrte et à la mandarine. Nous rejoignîmes le port à une allure de sénateur, la faute à mes talons… Mais les garçons ne râlèrent même pas. La nuit était douce et délicate malgré beaucoup de monde autour de nous, et nous n’avions rien d’autre à faire que profiter du temps présent et de la langueur estivale.


Une fois à bord, chacun partit se coucher : il était déjà tard. Louka et moi retrouvâmes notre cabine, non sans un certain plaisir, je l’avoue ! Car une fois enfermé dans ce tout petit espace, Louka fut tout à moi. Ma robe ne résista pas longtemps, ses lèvres et ses doigts firent fondre ma peau comme une incandescence. Je le caressai en retour, déshabillant sans hésiter les douceurs et les fermetés de son corps. Il sentait le sel, la mer, le savon, il fut merveilleusement bon et j’ondulai sous ses baisers comme une toute première fois.

Une fois comblés, trempés, rassasiés, Louka s’allongea sur le flanc et je me collai à lui, mes seins contre son dos, en le serrant fort contre moi. J’avais la main sur son cœur, près de sa cicatrice, je le sentais battre sous mes doigts. Nous étions soudés, scotchés, immobiles, rien ne bougeait à part la sensation de cette pompe qui semblait prête à m’absorber en elle alors qu’elle avait failli s’arrêter de battre… En réalisant cela, je serrai Louka encore plus fort en embrassant sa nuque, il noua ses doigts aux miens et nous sombrâmes ainsi dans le sommeil.

Le lendemain matin, je pris la route d’Ajaccio. Au même instant, le voilier quittait le port avec ses deux capitaines, l’un à la barre, l’autre à la proue, les yeux en étoiles de mer, la peau assoiffée de sel, l’amitié en bandoulière.

J’étais heureuse de rentrer dans mon Wyoming, même si Louka me manquerait. Pietro aussi, d’ailleurs, ainsi que sa petite famille : je m’étais habituée à vivre au milieu de cette drôle de tribu ! Mais j’avais hâte de revoir mon père et mes montagnes et je partis sans hésiter à l’assaut des routes corses.


Seule la vision du petit siège-auto de Lucia, vide, à l’arrière de la voiture de son père, me ramenait par instants à des pensées plus tristes qui me parlaient d’une autre petite fille.



*Porto-Vecchio, de Julien Doré ; in &, 2016.

Annotations

Vous aimez lire Marion H. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0