CIX. Aux enfants de la chance

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CIX. Aux enfants de la chance*


Je sonnai une fois, puis deux. Puis je tambourinai à la porte. Rien. Pourtant je voyais bien qu’il y avait de la lumière, dans le fond... Évidemment, je devais déranger ! Mais tant pis, je n’allais pas faire demi-tour aussi facilement. J’actionnai donc une troisième fois la sonnette, sans succès. Alors je m'approchai d’une fenêtre, celle d’un bureau vide plongé dans le noir, et je tapai au carreau, doucement d’abord, puis plus fort.


Et là enfin, je perçus un vague mouvement. Une fenêtre s’ouvrit sur ma droite, d’où jaillirent deux yeux interrogateurs.

« - Romy ? What the hell are you doing here ?

- Je peux entrer ?

- Well… Il est quoi, minuit ?

- Presque, oui. Tu es tout seul ?

- What ?

- Tu me laisses entrer, ou pas ?

- Mais… Si tu veux.

- Pousse-toi, laisse-moi passer.

- What ? Par la fenêtre ? Are you drunk or something ?

- Pas du tout. Mais ce n’est pas possible que tu travailles si tard, tout le temps. Je veux savoir la vérité. Tu vois quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ? Elle est en train de se rhabiller, j’imagine ! »


J’enjambai le rebord de la fenêtre et pénétrai à l’intérieur comme une furie, manquant de m’étaler de tout mon long pour cause de semelle récalcitrante. Je traversai une première pièce aussi sombre que vide, puis une seconde, marchant sans me retourner vers la lumière que j’avais aperçue depuis la rue… Tandis que Louka me suivait sans un mot, comme un zombie légèrement inquiet pour ma santé mentale.

Je tombai nez à nez sur une porte ouverte arborant sur une plaque métallique : L. Kerguelen Dos Santos, avocat à la Cour. Bonne pioche. J’entrai d’un pas décidé, mes yeux scannèrent le moindre centimètre carré à la recherche d’une pétasse quelconque… Personne. Juste un bureau vide, mal éclairé, avec des dossiers partout et une pile de courrier dans un coin, étonnamment haute et dépareillée.

Je sentis la boule et la bile de la jalousie quitter ma poitrine, remplacées instantanément par une très déplaisante sensation de ridicule. Je me tournai vers Louka : j’étais certes rassurée, mais je ne comprenais rien…

Il avait vraiment une drôle de tête, ses yeux étaient presque noirs, sa peau semblait terne et blême, ses épaules étaient trop affaissées. Que faisait-il à une heure pareille dans ce grand bureau triste ? Je l’interrogeai d’un regard ; il me répondit d’un geste, en pointant du doigt tout ce courrier posé sur son bureau. Il avait l’air complètement déboussolé.


« - C’est quoi tout ça ?

- Letters

- What letters ?

- … J’en reçois plein depuis quelque temps. Des emails, aussi. Des trucs sur les réseaux sociaux avec des faux comptes à mon nom. Que des choses bizarres.

- Comment ça, bizarres ?

- Well… Il y en a pour tous les goûts. Des photos de filles à poil, des menaces de mort, des demandes en mariage, des insultes dégueulasses contre mon père, des délires complotistes qui lui inventent une vie secrète quelque part sous les tropiques…

- Mais d’où ça sort, tout ça ?

- De nulle part. Quand on a eu notre accident avec Pietro, il y a eu quelques articles à la con, des histoires de malédiction, de résurrection, des photos sordides à l’hôpital, des conneries sur le web… Bon, ça m’a valu quelques admiratrices and so on... C’était un peu pénible, mais rien de grave. Mais depuis que je suis passé à la télé et dans les journaux après l’audience, je reçois vraiment des trucs moches. Violents.

- Why ?

- Because mon père a commis un crime…

- Mais tu n’y es pour rien !

- Anyway, c’est un pedigree inacceptable pour un avocat, apparemment.

- Oh… Alors c’est à ça que tu passes tes soirées ?

- ...

- Mais pourquoi tu fais ça ? »


D’abord, il ne trouva rien à répondre. Et moi, rien à ajouter. Je trouvais cela si absurde, si improbable, que j’avais du mal à relier les fils et à comprendre ce qu’il avait en tête. Il ressemblait à un petit garçon pris en faute… Mais j’avais beau me creuser la cervelle, je ne voyais pas quelle faute il avait pu commettre pour juger utile de s’infliger cela ?



*Aux enfants de la chance, de Serge Gainsbourg ; in You're under arrest, 1987.

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