CVI. Le plus fort c’est mon père

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CVI. Le plus fort c’est mon père*

Louka peina un peu à rouvrir l'œil lorsque, questionneuse incorrigible, j’entrepris d’en savoir plus sur ses escapades parisiennes en famille lorsqu’il était enfant.

« - Tu venais souvent ici ?

- Hmmm… ?

- Quand tu étais petit.

- Non… Une ou deux fois par an. Juste quelques jours.

- Alors pourquoi ton père avait acheté cet appartement, si vous n’y veniez pas ?

- Lui, il venait régulièrement pour la promo de ses films, pour des castings, des interviews… Mais il venait seul, le plus souvent. Mama disait qu’il râlait tout le temps, parce qu’il détestait tout ça, alors elle préférait qu’on reste au Maroc, elle et moi... Et puis, je devais aller à l’école. Mais de temps en temps, pour les César ou autres, on l’accompagnait.

- Ton père t’emmenait à ce genre de trucs ?

- Non. Ils y allaient à deux. Moi je passais la soirée devant la télé à manger des chips et j’étais le plus heureux du monde ! Même si tous les ans, c’était le même sketch pendant qu’ils se préparaient.

- Comment ça ?

- On aurait dit qu’ils allaient à une soirée déguisée… Je trouvais ça marrant. Ils partaient habillés comme des princes, lui dans un smoking impeccable, elle dans une robe haute couture parfois rouge ou bleue, souvent noire. Ils étaient tellement beaux tous les deux ! Elle, ça l’amusait, du moment que ce n’était pas trop fréquent. Mais lui, ça le mettait de mauvais poil : trop de monde, trop d’argent, trop de photographes. Elle se moquait de lui gentiment, elle lui disait que c’était l’occasion parfaite pour montrer à toutes ces caméras qu’il n’était pas célibataire ! Elle disait aussi qu’ils étaient peut-être les seuls anciens de la DDASS à fréquenter ce genre de soirées et qu’ils devaient prouver au reste du monde que c’était possible. Il lui répondait que c’était de la triche, parce que DDASS ou pas, elle était fille de diplomates alors que lui, il était né dans le caniveau. Du coup elle le houspillait encore plus fort, pour qu’il aille justement leur montrer à tous qu’il s’en était sorti, qu’il était le plus beau, le meilleur… Chaque année, ils jouaient la même scène, ou presque ; à la fin, Papa se résignait en soupirant, me disait d’être sage… Et ils partaient bras dessus, bras dessous.

- Tu les regardais à la télé ?

- Oh non ! J’en profitais pour voir des films, des dessins animés, des conneries… Tu sais, les trucs de cinéma, les prix, tout ça, c’était juste le métier de mon père ; ça ne m’intéressait pas.

- Ah ? Tiens... Moi à l’inverse, j’en rêvais... Une fois, une seule, ma mère a participé à la soirée des Golden Globes, pas comme nominée, mais comme costumière, dans les loges. J’étais verte de ne pas pouvoir l’accompagner ! Je lui ai sorti toute la gamme de caprices possibles pendant des mois, mais ça n’a rien changé… Mon premier festival, c’était la Mostra de Venise avec mon père, il y a quelques années.

- Bon, si ça te plaît tellement, tous ces trucs, demande à Chiara de t'emmener… Moi je n’aime pas trop ça ! Même si je baigne dedans depuis toujours. Avec Pietro, quand on était mômes, on faisait les cons dans les coulisses et personne n’osait rien nous dire, c'était fun. Plus grands, on draguait les filles, les maquilleuses, les assistantes, les coiffeuses, les figurantes…

- Tout le monde, quoi !

- Non…

- Vraiment ?

- Bien sûr ! Les plus jolies, seulement.

- Pffffffffffffffffffffffff !

- …

- Et ça ne t’a jamais impressionné, tout cet univers-là ?

- Non. Je n’ai connu que ça… Et puis mes parents avaient solidement gardé les pieds sur terre. Pas de passe-droits, pas de caprices, pas de personnel ni rien de ce genre ! Ils n’auraient jamais accepté que je sois pourri-gâté. Tu sais, à la fin de ce genre de grand-messes, une fois qu’ils avaient rendu leurs habits de lumière et leurs bijoux prêtés par les plus grandes maisons, ils redevenaient eux-mêmes… Notre vie, ce n’était pas ça. C’était le Maroc, l’océan, l’école. Notre maison, ce n’était pas ici. Aujourd’hui encore, d’une certaine manière.

- Ah bon ?

- Oui. J’aime bien Paris, franchement, c’est une belle ville, il y a toujours mille choses à faire, on y croise le monde entier… Mais ma maison est ailleurs.

- Où ça ?

- À Cargèse. Depuis que Chiara m’avait officiellement accueilli, ou plutôt recueilli… D’ailleurs je suis immatriculé au consulat du Maroc en Corse, pas ici.

- Je m’en souviens, on y était allés ensemble.

- …

- Moi j’aime bien cet appartement.

- Moi aussi. Mais j’avais hésité à le vendre, au départ. Et puis finalement, c’est pratique d’avoir un pied-à-terre à Paris. J’ai changé pas mal de trucs, la déco, les meubles, pour ne pas avoir l’impression de vivre dans un musée. Mais parfois, ici, je ressens son ombre. L’ombre de mon père ; comme une veilleuse qui ne s’éteint jamais. Je crois que j’aime bien ça. »

Il s’endormit ainsi, tout doucement, bien au chaud contre moi. Son souffle ralentit peu à peu, il était comme un doudou sous mes doigts, je ne me lassais pas de le caresser. Les orages se déchaînaient derrière les carreaux, les éclairs embrasaient parfois la pièce, le tonnerre faisait trembler les murs. Pourtant, je me sentais en paix. Solide. Confiante.

Moi qui depuis toujours doutais de tout et de tout le monde, à commencer par moi-même, je me laissai enfin envahir par ce sentiment nouveau, comme une victoire un peu improbable mais ô combien précieuse.



*Le plus fort c'est mon père, de Lynda Lemay ; in Y, 1994.

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