CV. Sublime & silence

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CV. Sublime & silence*


Ce petit épisode eut l’avantage de régler pour de bon la traditionnelle question du “On va chez toi ou chez moi ?” et de nous éviter pas mal de débats de fin de soirée.

Car Louka campa sur ses positions pendant pas mal de temps… Un vrai petites-fleurs-gate !

Il ne me fit pourtant aucun reproche. Et quand je lui proposais de passer me prendre ou de me raccompagner, il ne refusait pas, oh non, mais il ne daignait pas monter “pour ne pas te déranger puisque je ne suis pas le bienvenu” et gnagnagna… Quel âne… Marocain ou corse, je l’ignore, mais en tout cas il se montra passablement têtu, l’animal. Même si franchement, à sa place, j’aurais réagi avec beaucoup plus de virulence ! Louka était finalement de nature bien plus easygoing que moi.

Résultat des courses : c’était moi qui le rejoignais chez lui, ce qui me convenait parfaitement. J’avais ainsi mon petit home sweet home rien qu’à moi tout en profitant régulièrement de la rue de Médicis.

J’aimais beaucoup son appartement ; et pas seulement pour la vue sur le Jardin du Luxembourg et le cuisinier à domicile ! Cet endroit avait une Histoire… Évidemment, pour nous autres Américains, n’importe quoi de plus de 50 ou 60 ans semble absolument marvellous historiquement, ce qui vu d’Europe semble un peu ridicule. Mais mes compatriotes comprendront.

Tout dans son immeuble était infiniment parisien. Les fenêtres hautes par lesquelles s’invitaient aussi bien le soleil que la pluie. La concierge toujours affairée, toujours efficace, toujours râleuse, qui avait vu grandir tous les gamins du quartier depuis deux générations. L’ascenseur improbable, minuscule, qui semblait tout droit sorti d’un film avec sa cabine en bois et sa grille de fer : c’est à peine si on rentrait à deux à l’intérieur, ce qui sonnait comme une invitation à la promiscuité…

C’était sympa quand je pouvais me coller au corps souple et accueillant de Louka, mais beaucoup moins intéressant quand je tombais sur monsieur Lacroix-Martin, le voisin du deuxième qui me regardait toujours comme s’il m’avait déjà vue toute nue, la bave au bord des yeux. Beurk. Ce personnage était tout à fait regrettable dans le tableau de ma vie parisienne mais fort heureusement, je le croisais très peu.

L’appartement avait un petit balcon, plutôt étroit, mais cependant précieux en plein Paris. La vue était assez fantastique, et quand le temps s’y prêtait, je passais de longs moments en appui sur la rambarde à regarder jouer les enfants, à guetter les gens qui passaient sur le trottoir avec des looks improbables comme une ode à la liberté, à tendre l’oreille pour reconnaître les dizaines de langues différentes qui se croisaient tous les jours dans cette extraordinaire ville-monde qui vibrait à mes pieds.

Et puis j’aimais bien aussi me faire dorloter… Louka avait une hospitalité toute italienne, très prévenante, enveloppante, presque excessive mais après tout, j’étais son invitée. J’avais donc bien le droit d’en profiter ! Et c’était fort agréable. Il m’offrait toujours un verre, un dîner, un câlin, ou les trois... Et tout était délicieux. Ensuite je restais parfois, mais pas toujours, passer la nuit chez lui ; j’adorais dormir dans sa chaleur, dans son odeur, la main collée à son ventre.

Parfois, nous partagions un dîner, un verre ou un ciné avec tout ou partie de la famille Battisti : Ingrid, Pietro, ou les deux, avec ou sans Lucia… Toutes les configurations étaient possibles, selon les contraintes de chacun, c’était d’une fluidité assez étonnante et tout-à-fait appréciable. Et plus les semaines défilaient, plus j’appréciais de passer du temps avec eux : ils étaient d’une bienveillance lumineuse, ils s’aimaient comme une éternelle évidence et leur porte, comme leur esprit, n’était jamais fermée.

Pietro travaillait toujours au Ritz où il se rendait tous les matins à 7h tapantes pour prendre son service. Il avait sous ses ordres une bonne dizaine d’employés de six ou sept nationalités différentes dont il parlait avec autant de bienveillance que de fermeté. Il était toujours tiré à quatre épingles, l’élégance italienne incarnée ! Mais ça lui allait bien… Ingrid, de son côté, avait pris ses marques dans une brasserie près de Saint-Michel où elle devait gérer quatre ou cinq serveurs plus ou moins coopératifs. Elle avait toujours une foule d’anecdotes à raconter sur les clients, les passants, ses collègues, cela nous valut de très nombreux fous rires ! Quant à Lucia, elle avait fait ses premiers pas à l’école maternelle au sein du Lycée italien Leonardo Da Vinci, elle s’y montrait remuante et délicieuse, avec ses très gentilles filouteries et ses yeux clairs comme de l’eau de Corse.

Dans tout ça, une chose était aussi impensable qu’impossible : que Louka et Pietro passent plus de 24h sans se voir ou s’appeler au moins une fois. Malgré les années, la vie de famille de l’un et les boulots des deux, ils restaient presque scotchés, comme deux arbres plantés côte à côte dont les branches ne pousseraient jamais bien loin. Même sous la pluie et sans la mer, ils restaient naturellement ancrés l’un à l’autre : les pavés de Paris n’y avaient rien changé.

Louka connaissait plutôt bien la ville ; mais il y vivait comme un étranger, un navigateur un peu perdu au port : pas mécontent d’y être, mais pas dans son univers. Comme si ce n’était qu’un passage, une étape presque anecdotique… Pourtant cet appartement était le sien, et celui de son père avant lui, depuis pas mal d’années. Cela m’intriguait.

Alors un soir, après l’amour, les orages de printemps se déchaînaient dehors et je n'arrivais pas à dormir. Ma main languissait sur son torse, la sienne papouillait gentiment ma cuisse. Et je profitai de l’instant pour essayer de creuser un peu cette question.


*Sublime & silence, de Julien Doré ; in &, 2016.

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