CIII. Sous le ciel de Paris

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CIII. Sous le ciel de Paris*

La capitale française, célèbre dans le monde entier pour ses bistrots, ses artistes, son Montmartre aux amoureux du soir et sa dame de fer grouillant de touristes et de vendeurs à la sauvette, est avant tout un parcours du combattant pour quiconque a le malheur d’y chercher un appartement. En effet, le moindre cagibi prend des airs d’eldorado tellement les aspirants locataires se pressent et s’entassent dans les escaliers en espérant le Graal, ou plutôt le bail !

Évidemment, mon dossier ne rentrait pas dans les cases. Je n’avais plus un kopeck ni un dollar de revenu. Ma caution parentale, sorte de sésame que les Français ne s’étonnent plus de devoir présenter jusqu’à des âges ridiculement avancés, se limitait à mon seul père (“Ah, vous n’avez plus votre Maman ? Je suis désolé… Donc il n’y a qu’un seul salaire ?”) dont le métier avait ici des airs de saltimbanque ("Il a le statut d'intermittent du spectacle, alors ?”). Et certains propriétaires semblaient croire que la solvabilité se limitait aux frontières de l'Hexagone (“Vous ne connaissez pas quelqu’un ici en France qui pourrait se porter caution pour vous ? Ce serait quand même plus simple”). Bref, j’avais beau jouer des coudes lors des visites et fournir les (nombreux) papiers demandés, on ne me rappelait jamais.

Au bout de quelques semaines, j’étais à bout de nerfs comme de patience. Certes, je n’étais pas à la rue, l’appartement de Louka était on-ne-peut-plus agréable et comme il passait toutes ses soirées ou presque à travailler à son cabinet, je n’avais pas trop l’impression de le déranger. Il rentrait tard, cerné, crevé, mais il avait les lèvres et les mains douces et nous finissions toujours par nous grignoter délicieusement dans les méandres de la nuit. Cette drôle de colocation avait donc quelques avantages.

Mais j’en avais assez de vivre en clandestine, avec mes sacs en vrac, mes pulls en boules, ma clé empruntée à la concierge et qui arborait une étiquette en plastique précisant “K. Dos Santos, 3ème droite”. J’avais envie de poser mes valises, de plier mes affaires, de m’installer pour de bon quelque part que je pourrais appeler home. Alors je tins bon et continuai à tenter ma chance aux quatre coins de Paris.

Ingrid, au détour d’un apéro entre filles, m’avait gentiment proposé de se porter caution pour moi, mais j’avais refusé. Je ne voulais pas mettre Pietro dans l’embarras au cas où les choses tournaient mal... Et je me serais coupé un bras plutôt que de demander un centime à Louka : son compte en banque était certainement bien garni mais je ne voulais pas le savoir.

Heureusement, à force de persévérance et de candidatures spontanées, je finis par décrocher un job à mi-temps d’agent administratif à l’ambassade des Etats-Unis. Rien de passionnant, mais c’était mieux que rien ! Ainsi passais-je mes matinées à renseigner des gens plus ou moins aimables qui avaient besoin d’un visa ou perdu leur passeport… Je donnais aussi des cours d’anglais à droite à gauche, faisais quelques traductions pour un journal de géopolitique. Finalement, je pus enfin considérer que je gagnais de nouveau ma vie.

Pour le logement, la solution arriva au détour d’un couloir de l’ambassade : la sœur de la voisine de la cousine (!!) d’une collègue du service économique avait une chambre à louer. Et par miracle, elle acceptait quelqu’un qui ne pouvait pas montrer patte blanche sur trois générations. Bonne pioche !

Ma nouvelle coloc’ était originaire de Detroit et ne comprenait pas trois mots de français. Elle venait de débarquer en Europe pour travailler à l’UNESCO, elle parlait l’espagnol, l’allemand, le chinois et une ou deux autres langues qui ne lui seraient pas d’une grande utilité à Paris ! En termes d’intégration à la vie locale et d’échanges avec les autochtones, je repasserais… Mais pour le reste, tout s’annonçait bien : elle était discrète et accueillante, aussi bienveillante que respectueuse, avec cette adaptabilité un peu froide du monde diplomatique.

L’appartement était rue de la Lune (quel nom prédestiné pour moi et ma tête dans les nuages !) , métro Strasbourg-Saint-Denis ; ou en marchant un peu, station Bonne-Nouvelle, qui sonnait bien plus poétique ! Et moyennant d’enjamber l’île de la Cité, je n’avais qu’à tracer une ligne droite pour aller chez Louka. Quant à l’ambassade, elle n’était pas loin non plus, et je m’offrais parfois le luxe de rentrer du travail à pied, quand mes chaussures et la météo se prêtaient à l’exercice.

Mes fenêtres donnaient droit sur l'immeuble d’en face et le salon d’un couple de retraités qui semblaient jouer aux cartes à longueur de soirées. Ils me faisaient signe de temps en temps à travers la vitre, leur vie semblait réglée comme du papier à musique mais ils avaient l’air très heureux, très joyeux, leur couple ressemblait à un petit cocon.

Ma chambre était minuscule comme une maison de poupée. Encore une spécificité parisienne : les loyers sont si élevés que l’on se retrouve à vivre dans un dé à coudre alors qu’on a passé l’âge ! Mais je m’y sentais bien. La décoration était douce, un peu kitsch, presque sucrée : murs blancs, cadres roses, meubles de grand-mère… Mon lit arborait des draps vieillots pleins de petites fleurs et Louka déclara illico que jamais, ô grand jamais, il ne dormirait là-dedans de peur de faire des cauchemars.

Qu’à cela ne tienne, je le pris au mot !

*Sous le ciel de Paris, d'Edith Piaf ; reprise de la musique du film éponyme, 1954.

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