XCVIII. Ma plus belle histoire d'amour

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XCVIII. Ma plus belle histoire d’amour*

Malika posa sur moi ses très beaux yeux bruns. Elle avait un regard intense, profond, chaleureux comme une tasse de chocolat au coin du feu. Elle semblait un peu émue, et j’eus l’impression pendant une seconde qu’elle me jaugeait avant de se jeter à l’eau, de replonger dans ses souvenirs.

Louka restait silencieux, il semblait attendre la suite comme si toute cette histoire n’était pas complètement la sienne. Pourtant, c’est en fixant ses yeux sur lui, très doucement, que Malika continua.

« - Un conte de fées ? Non... Parce que le prince n'était qu'un mendiant échappé des favelas de São Paulo ! Au départ, ce n'est pas le plus beau mec du monde que j'ai dragué, mais un petit garçon perdu dans un foyer sordide de l’aide sociale à l’enfance... Il vivait là depuis la mort de ses parents adoptifs, je l’y ai rejoint quelques mois plus tard, au décès de mon père. On était tous les deux sans attaches, cernés par la mort, loin de pays qu’on ne connaissait pas, loin de familles qu’on n’avait jamais connues. On s’est serré les coudes comme une évidence.

- Alors il s’est transformé en prince charmant et vous ne vous êtes plus jamais quittés...

- Ohlala non ! Quand je l’ai connu, il était fragile, fermé. Friable. Terrifié, aussi. Ses pieds n’étaient pas d’argile, mais de vase. Avant de mourir, mon père m’avait appris à vivre, à aimer, à marcher droit. Alors que Luís, lui, était tout déconstruit, comme s'il n’avait pas de colonne vertébrale. Bon, il était beau gosse, d’accord. Mais emmuré sur lui-même. Impossible à approcher. Si je le touchais, il sursautait comme un fou. L’histoire fut beaucoup plus laborieuse que ce que les journaux ont pu raconter ! J’ai mis des mois à l’apprivoiser pas à pas, petit à petit, tout doucement. Il faisait des cauchemars toutes les nuits. Ses gestes suintaient d’une souffrance sourde et silencieuse. Il était glacé, seul, terrorisé… Ce n’est qu’à 17 ou 18 ans, quand il a commencé à relever la tête, qu’il est vraiment devenu beau, de cette beauté blessée éblouissante qu’il a ensuite baladée pendant des années sur les écrans du monde entier.

- Et pour vous, ça n’a pas été trop pénible de vivre avec un sex-symbol ? Je ne sais pas si je supporterais ça, moi, d’avoir un mari dont rêvent toutes les femmes du monde.

- Parfois si, c’était difficile. Surtout au début. Toutes ces gonzesses qui lui tournaient autour en gloussant ! C’était insupportable. Mais il n’en regardait jamais aucune, alors… Luís était tout sauf un dragueur.

- Vous l’avez quitté pourtant ?

- Oui ; mais pas pour ça. Et pas longtemps ! Je l’aimais, vous savez, je l’aimais vraiment, depuis toujours ou presque. Mais je l’ai quitté, oui… Parce qu’à force de s’exposer sous les projecteurs, il s’éteignait chaque jour un peu plus. Comme si la vraie vie le quittait petit à petit. Le cinéma, tout ce toc, tous ces faux-semblants, tous ces personnages, lui pompaient toute son énergie. Il ne restait plus rien pour moi, pour nous. Il m’aimait, je le savais, mais d’un amour traumatique, sans mot et sans avenir. Comme un enfant.

- Sauf que vous n’étiez plus des enfants...

- Exactement. Moi je voulais des choses toutes simples. Qu’il me demande de le suivre à Paris. Qu’il mette mon nom sur sa boîte aux lettres. Qu’il s’endorme dans mes bras tous les soirs, et pas juste quand le hasard d’un tournage le ramenait à Lyon... Mais il n’en était pas capable. Alors je lui ai demandé de ne plus revenir, de me laisser tranquille.

- Et il est parti ?

- Oui.

- Mais il est revenu quelques mois plus tard. Chiara Battisti m’a raconté l’épisode du chianti et du débarquement chez vous en pleine nuit !

- Oui ; un peu comme vous aujourd’hui, d’ailleurs... Sauf qu’il avait beaucoup moins de bagages que vous ! A part un enfant que dans l’intervalle, il avait fait à une autre.

- Euh… Vous avez dû détester Natalia ?

- Oh oui ; à un point que vous n’imaginez même pas. Pourtant sans le vouloir, elle m’a offert le plus grand bonheur de ma vie.

- Comment ça ?

- Luís ne voulait pas d’enfant.

- Je ne comprends pas ?

- Il ne voulait pas d’enfant, je le savais depuis toujours et je ne lui aurais jamais forcé la main.

- Alors que Natalia, elle, ne lui a pas demandé son avis… ?

- Exactement. Sans elle, Luís et moi n’aurions pas pu élever un enfant et partager tout ce qui va avec. La vie joue parfois de drôles de tours !

- Mama

- Oui, habibi ?

- Pourquoi Papa ne voulait pas d’enfant ? »

Louka posa cette question comme une bouée de sauvetage, comme une interrogation très ancienne… Il était infiniment attentif, concentré, presque suspendu. Il avait l’air inquiet comme un gamin fragile qui savait bien qu’il allait lui falloir apprendre à nager dans le grand bain.

Et je me souviens d’avoir pensé, à ce même instant, que puisqu’il avait fini par se suicider, le si beau Luís Kerguelen n’avait peut-être pas eu tort de refuser la paternité.... Même si visiblement, il avait profondément aimé son fils.

Mais qu’avait-il bien pu lui apprendre, lui transmettre, s’il détestait la vie à ce point ?

*Ma plus belle histoire d'amour, de Barbara ; in Ma plus belle histoire d'amour, 1967.

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