XCV. Avec le temps

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XCV. Avec le temps*

Louka repartit comme prévu le lendemain, et pendant quelque temps, je ne reçus de lui que des nouvelles minimalistes, utilitaires. Régulières, certes ! Mais froides.

Et il ne revint pas.

Le soir de Noël, à l’ombre de mon Wyoming, je lui envoyai par texto une photo du sapin illuminé devant la baie vitrée, dans le salon paternel baigné de neige à travers les carreaux. Et je lui souhaitai un bon réveillon avec les Battisti. Il me répondit gentiment, avec une photo superbe de la baie de Cargèse dans les lueurs de flamme d’un soleil d’hiver, en me disant au passage qu’il rentrait à Paris début janvier... Et ce fut tout.

Puis pour bien finir l’année, Mila toute guillerette m’annonça qu’elle allait le rejoindre pour une semaine de vacances en Martinique. Je l’avoue : j’étais inquiète, paumée, un peu jalouse ! En même temps, me direz-vous, personne ne m’empêchait de sauter dans un avion pour les retrouver…

Pourtant quelque chose me retenait. Une sensation de flou, de trop tôt, qui vagabondait quelque part dans mon esprit. Et je me contentai de suivre leur périple à distance.

Mila qui, comme toutes les filles de son âge, jouait à mettre sa vie en scène sur les réseaux sociaux, avait l’air absolument ravie de son séjour aux Antilles. Et il y avait de quoi ! Dimanche : bronzette et monoï à la piscine. Lundi : dériveur dans les eaux limpides. Mardi : plage ombragée de cocotiers. Mercredi : pique-nique dans un parc naturel verdoyant. Jeudi : croisière en voilier avec sieste sous la bôme en mode starlette. Vendredi : restaurant-grill frissonnant dans les alizés. Samedi : balade en jet-ski sur fond turquoise…

Bref, je passai finalement la semaine à penser à eux, à lui, à leurs vacances de rêve, à la solide réputation de baisodrome de ce genre de lieux, à la soirée du Nouvel An et à ses tentations diverses… Et je guettai mon écran chaque soir, pour le plaisir de lire les bêtises de Mila mais aussi, d’avoir des nouvelles indirectes de Louka.

C’est à peine quelques jours plus tard que je rencontrai un Anglais très sympa, amusant, charming. Il était volubile, attentif, il avait fait quatre fois le tour du monde au fil de sa vie professionnelle et il avait une passion assez étrange pour le mini-golf. Un soir, il me proposa de boire un verre. Puis peu après, il m’invita à dîner dans un bon restaurant italien. Ce furent deux dates en bonne et due forme, avec du rire, du partage, du respect.

Pourtant, quand il voulut m’embrasser après m’avoir raccompagnée chez moi, je m’écartai. Je lui fis demi-tour en pleine figure, presque littéralement. Sans réfléchir.

Et à ce même instant surgit dans ma tête la pensée, très claire et très forte, d’un autre visage : celui de Louka. Pas la gravure de mode, non, mais juste Louka, le vrai, l’incertain, le fragile, celui qui tremblait parfois comme il souriait : comme un môme.

Je la tenais enfin, la réponse à cette question qui me trottait dans la tête depuis cette fameuse soirée d’anniversaire ! Mon esprit, ma raison, toute cette partie de moi qui analyse et réfléchit, avait bien noté que sur le papier, Louka cochait toutes les cases dont j’avais pu rêver. Il était beau, riche, célèbre même s’il ne s’était donné que la peine de naître, intelligent, polyglotte, mystérieux, piquant, adorable, blessé, drôle, cuisinier, atypique, bien roulé, bienveillant.

Mais l’aimais-je ?

L’aimais-je vraiment, pas juste un crush, mais un grand amour solide et imparfait qui se vivrait avec les tripes et non avec la tête ? C’est en rentrant chez moi, ce soir-là, juste après avoir fait faux bond à ce très gentil garçon dont j’ai depuis oublié le prénom, que je lus la réponse tout au fond de ma tisane solitaire. Oui. Un oui majuscule, un peu tremblé, un peu trouillard. Mais un grand oui quand même.

Voilà.

C’est à cette seconde-là qu’il aurait fallu me sortir le grand jeu, avec le restaurant français hors-de-prix et la balade nocturne dans Manhattan… Avant, je n’étais pas prête ! Et puis je l’avoue, j’avais la trouille. Parce que tomber amoureuse d’un dragueur invétéré, même repenti, même retraité, et bien ça fout la trouille.

J’étais comme un bout de laine perdu dans une pelote inextricable, comme Ariane sans son fil dans le labyrinthe, comme un GPS sans réseau satellite : paumée !

Il fallait réagir... Mais comment ?

Dans ce genre de situation, je ne sais faire qu’une seule chose, depuis toute petite : foncer. Je tiens ça de ma mère, qui n’était jamais aussi entêtée que lorsqu’elle ne savait pas vraiment où les choses allaient la mener. Elle avançait dans la mêlée, nez au vent, tête haute, en croisant les doigts pour que ça passe.

Alors je décidai de me prouver que j’étais sa digne fille…

Job, appart, vie new-yorkaise : deux mois plus tard, j’avais tout quitté.

*Avec le temps, de Léo Ferré ; single, 1971.

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