LXXXVIII. C'est comme ça

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LXXXVIII. C’est comme ça*

La matinée était déjà bien avancée lorsque je fis mon apparition dans le salon. Chiara et Pietro avaient fini de déjeuner depuis des heures ; elle feuilletait tranquillement Corse Matin sur un fauteuil tandis qu’il lisait une histoire à Lucia sur un autre. Ingrid, elle, semblait au même stade que moi : à peine réveillée, encore en pyjama et affamée ! Nous partageâmes un petit-déjeuner gargantuesque, avec croissants frais, eggs and bacon et cette délicieuse complicité presque enfantine que nous avions cousue au fil du temps, elle et moi.

Louka fit une apparition aussi tardive que remarquée, avec un mug et une seule béquille. Il s’assit à ma droite avec plus ou moins de facilité et attrapa un croissant au passage. Café sur la table, béquille contre la chaise : il lui restait donc une main libre ; qu’il employa à faire un geste auquel personne ne s’attendait.

Il baissa les yeux, tendit le bras, saisit ma main toute interloquée et la ramena sur son genou en la tenant timidement dans la sienne. Je sentis très nettement mon sang se carapater avant de revenir en force sur mes joues. Je rougis comme un lampion japonais et je restai coite, immobile, tartissime. Chiara laissa presque tomber son journal, Ingrid éclata de rire comme une cascade d’eau fraîche, Pietro loupa une phrase au milieu de son histoire de fées. Le silence s’installa quelques secondes, Louka sourit et entreprit de se relever tant bien que mal en me rendant ma main presque tremblante.

Mais Chiara lui fit un geste aussi impérial qu’impérieux, il se rassit sans broncher et elle le cuisina gentiment.

- « Pas si vite, toi…

- ?

- Tu as une sale tête.

- Grazie ! Je n’ai pas assez dormi, c’est tout.

- Tu n’as plus vingt ans, Louka mio ! Tu as beaucoup bu ?

- Tu parles, je n’ai pris qu’une bière et je ne l’ai même pas finie...

- Tu t’es couché tard ?

- Je ne sais pas ; vers trois heures, peut-être.

- Je ne t’ai pas entendu rentrer : tu avais prévu une blonde ou une rousse pour t’aider à monter l’escalier avec ta jambe de bois?

- Ma noPerché tu me demandes ça tout d’un coup ?

- Perché sono felice que ta blessure aille tellement mieux ! Aucun bruit avec tes béquilles… Ni cette nuit pour aller te coucher, ni ce matin pour redescendre. C’est dingue que ça ait progressé comme ça en même pas 24h !

- Va bene… Tu te fous de moi ! Bref, à propos de ma jambe, d’ailleurs…

- ? Ils t’ont dit quoi à l'hôpital hier ?

- La même chose qu’à Paris. J’en ai encore pour six à huit mois de rééducation, mais le pire est derrière moi.

- Tu vas tenir encore tout ce temps enfermé ? Je sais que tu en as marre, caro mio, mais c’est important de tout faire pour retrouver un maximum de mobilité.

- Non, je ne tiendrai pas, et oui, c’est important, lo so. Justement, je voulais t’en parler.

- Ti ascolto.

- Voilà. Au lieu de retourner aux Invalides, je pourrais finir ma rééducation à Ajaccio ? Il faudrait que je reste sur place les mardis et les jeudis soirs, j’aurais deux jours de soins, puis un jour libre, puis deux autres jours de soins, puis le week-end libre… Comme ça je resterais en Corse au lieu de rentrer à Paris !

- Ne me dis pas que tu veux déjà refaire du bateau ?

- Le médecin me l’a interdit ! Pour l’instant… Mais j’ai le droit de nager, si je ne force pas trop. Tu veux bien, Chiara ?

- Je veux bien quoi ?

- Tu veux bien que je passe quelques mois ici ?

- Si tu cuisines, pourquoi pas…

- Grazie !

- Ma ! Louka mio, tu viens vraiment de me demander l’autorisation de rester ici ? Tu es chez toi, non ?

- Sì ; mais bon…

- Mais bon, quoi ?

- Ben rien, je ne savais pas trop.

- Je rêve ! Tu crois que comme tu as retrouvé ta mère, ou peu importe comment on l’appelle, je vais te mettre dehors ?

- …

- Stupido... Après tout ce temps, tu as vraiment peur de ça ? È incredibile ! Je pensais que je t’avais mieux sécurisé que ça, franchement… Louka mio, cette maison est la tienne. Tu entends ? Je garderai toujours ta chambre avec tout ton bordel et je te harcèlerai pour que tu viennes me voir de temps en temps comme toute Mamma italienne qui se respecte. Je suis très heureuse que tu aies retrouvé Malika, même si j’aurais préféré que tu n’ailles pas jusqu’au bord de la mort pour la revoir ! Mais ça ne change rien entre nous. Hai capito ? Maintenant, au lieu de débiter des énormités pareilles, va plutôt te préparer pour emmener Romy à l’aéroport. Et tu as intérêt à retrouver figure humaine, si tu veux me convaincre de te laisser conduire. Alors à la douche ! Et pour ça, il va bien falloir que tu montes l’escalier, puis que tu redescendes. J’ai l’impression que ta mobilité progresse surtout la nuit, non ? Donc ça va te prendre un moment… Et toi bella, tu es prête ? L’avion ne t’attendra pas.”

Tous les regards doucement en coin de cette drôle de famille convergèrent de nouveau vers moi. Ils souriaient très fort en me regardant droit dans les yeux, sauf Louka qui semblait soudainement très concentré sur son tatouage au poignet.

*C'est comme ça, des Rita Mitsouko ; in The No Comprendo, 1986.

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