LXXXIV. C'est mon dernier bal

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LXXXIV. C’est mon dernier bal*

Le temps que je finisse de manger, Louka avait filé en douce avec la voiture de Chiara pour aller faire je-ne-sais-quoi à Ajaccio. J’avais besoin d’avoir une bonne discussion avec lui, mais visiblement, j’allais devoir attendre.

Pietro passa la journée à repeindre le portail de la maison, en échange de la promesse de sa mère de garder Lucia le soir-même. Car nous étions attendus à l’école de voile pour une soirée improvisée à la gloire de nos deux grands blessés de retour au bercail.

Je n’avais aucune envie d’assister à ce genre de festivités, je ne pouvais que me sentir transparente parmi toutes ces voileuses aux jambes scandaleusement fuselées et aux lèvres pleines d’anecdotes infinies sur la mer, le vent, la Corse. Et rien dans mon sac de randonnée ne me permettrait de faire honorable figure dans de telles circonstances ! J’en déprimais d’avance… Mais Ingrid, heureusement, vint à ma rescousse comme les fées dans les contes, sauf que la tenue de bal qu’elle me prêta était plus sexy que toutes les robes de Blanche-Neige et de sa marâtre réunies.

D’abord, elle extirpa de son sac deux robes courtes toutes froissées, coincées entre ses chaussures de marche et sa gourde isotherme, et me dit de choisir celle que je préférais. Je lui laissai la première, une merveille bleue marine très près du corps que je n’aurais jamais osé porter et qui lui allait comme un gant ! Et j’optai pour la seconde, une petite robe bustier noire très fluide, asymétrique en bas et rehaussée en haut d’une ligne de strass toute fine. Une fois n’est pas coutume, j’aimai immédiatement l’image que me renvoya mon miroir. C’est à peine si on voyait mes fameux trois kilos surnuméraires !

Ensuite intervint Chiara, qui entreprit de nous maquiller comme ni Ingrid ni moi ne l’avions jamais été ! Elle nous kidnappa presque dans la salle de bain et ne nous laissa pas sortir avant que l’on ne ressemble à des stars de cinéma. Nous finîmes intimidées par notre propre image tellement le résultat était bluffant, mais aussi à des années-lumière de notre réalité quotidienne.

Pietro faillit s’étouffer quand il nous découvrit, papotant nonchalamment dans le salon en attendant qu’il ait fini ses travaux. Il entra comme une tornade, couvert de sueur et de peinture blanche, il nous admira à coup de “waouh !” bien sonores et je rougis instantanément. Il voulut embrasser sa femme mais elle s’enfuit pour ne pas risquer de tacher sa robe et Pietro se plaignit bruyamment. Leurs yeux souriaient très fort et leur amour éclatait comme toujours à tous leurs coins de phrases.

« - Pietro, arrête, tu vas me mettre de la peinture partout !

- Facile à dire... Tu t’es regardée dans la glace ? Comment veux-tu que je résiste ? Et toi Romy, waouh, cette robe est juste incroyable…

- Eh ! s’exclama Ingrid. C’est la mienne, de robe, et quand tu m’as vue avec, tu ne m’as pas fait autant de compliments !

- Je suis sûr que si…

- Je t’assure que non ! Bon, tu vas te préparer ? Parce que non seulement nous sommes canons mais en plus, nous sommes prêtes, nous…

- Certes, mais j’avais du travail, moi… Louka n’est pas rentré ?

- Si. Mais il est allé dormir un peu. Il a l’air vraiment épuisé, je ne suis pas sûre que nous ayons bien fait de le laisser aller tout seul à l’hôpital.

- Pourquoi l’hôpital ? intervins-je. Il s’est encore fait mal ?

- Il avait un rendez-vous... Bon, laissons-le se reposer, il nous rejoindra plus tard. Comme ça j’aurai la classe d’arriver avec deux filles sublimes pour moi tout seul, au lieu de devoir partager avec lui ; c’est parfait ! Les absents ont toujours tort. Allez, je vais me changer, surtout ne redevenez pas citrouilles en attendant.

- Figlio mio ! coupa Chiara.

- ?

- Je trouve un peu bizarre qu’ils aient laissé sortir Louka alors que visiblement, il est loin d’être en état… Il ne t’a rien dit, par hasard ?

- …

- Pietro ? Je t’ai posé une question.

- Lo so bene… Disons qu’il est possible qu’il ait beaucoup insisté pour quitter l’hôpital dès hier.

- Et ?

- Et donc, il a dû signer une décharge aux Invalides et leur jurer d’aller consulter ici dès son arrivée.

- J’en étais sûre ! Comme s’il n’en avait pas assez fait avec l’accident, le coma, la thoracotomie et tout le reste… Et au lieu de se soigner, il se barre contre avis médical. Et puis quoi encore ? Je vais le ramener à Paris par la peau des fesses et croyez-moi, il s’en souviendra longtemps !

- Mamma…

- Quoi ? Tu vas encore le défendre ? Je me demande parfois lequel de vous deux est le meilleur avocat !

- Je ne le défends pas. Mais… Il a passé des mois à tourner en rond tout seul. Il avait mal partout, il est tombé encore et encore jusqu’à réussir enfin à se tenir à peu près debout, mais il y a laissé toutes ses forces. Il n’en peut plus, je crois. Tu as vu la tête qu’il a ?

- …

- Mamma, ça fait un an que tu t’inquiètes pour lui tous les jours, tout le temps… Tu n’en parles pas, mais tu y penses sans arrêt : je le sais très bien. Et maintenant qu’il est enfin là, tu veux me faire croire que tu vas faire un retour à l’envoyeur, hop à l’hosto !?

- Peut-être que je suis inquiète, c’est vrai, mais ce n’est pas une raison pour le laisser faire n’importe quoi !

- Tu as raison. Mais honnêtement, tu n’as pas envie de le garder un peu ? De prendre soin de lui ? Il a besoin de nous, Mamma. Maintenant.

- …

- Tu le connais aussi bien que moi. Enfin presque. D’accord, il est capable de s’être entêté jusqu’à la mort pour convaincre les médecins de le laisser sortir. Mais regarde, il a foncé à l’hôpital tout de suite pour continuer sa rééducation, et il est venu bien sagement à la maison pour que tu t’occupes de lui. A sa manière, il écoute les médecins.

- A sa manière… Voilà qui résume tout !

- S’il te plaît… ?

- Va bene… Tu as gagné, Pietro mio.

- Donc tu me promets de ne pas l’assassiner pendant son sommeil d’ici ce soir ?

- Je te le promets. Tu peux partir tranquille.

- Ouf !

- Et comme je suis vraiment la Mamma la plus sympa du monde, quand il se réveillera, je le conduirai en voiture à Chiuni. Tant pis s’il râle sous prétexte d'avoir passé l’âge que je le dépose à une soirée… Et ensuite, c’est toi qui le ramèneras. Je ne veux pas qu’il reprenne le volant ce soir. »

Pietro hocha la tête en silence et monta se préparer. Il réapparut vingt minutes plus tard, vêtu d’un jean serré et d’une chemise bleu nuit, très classe, avec ses yeux amoureux et sa barbe de trois jours.

C’est donc chacune à un bras de Pietro que nous débarquâmes à la énième soirée de leur sacro-sainte école de voile.

*C'est mon dernier bal, de Renaud ; in Ma gonzesse, 1979.

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