LXXX. Le dîner

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LXXX. Le dîner*

A peine Pietro avait-il disparu dans la chambre de Lucia, que le ping-pong verbal reprit en cuisine… Mais le ton était plus doux, plus moelleux, plus sérieux.

« - Bon, admit Ingrid. En vrai, Louka, je suis contente de te voir.

- Tu dis ça juste pour le tajine ! taquina-t-il en retour.

(Elle lui asséna une tape sur le bras)

- Aïe ! Pourquoi tu me frappes alors que j’ai complètement raison ?

- Parce que tu as complètement tort… Même si je t’accorde que le tajine, c’est un bon point. Sans parler du risotto aux asperges et au jambon speck que tu nous avais préparé à Paris… J’ai presque failli penser que je n’avais pas choisi le meilleur de vous deux, ce week-end-là ! C’est à peine si Pietro sait allumer le four.

- Ah ça… Ne le laisse jamais s’approcher d’une casserole ! Sauf pour la vaisselle.

- Qui t’a appris à cuisiner ?

- Pas mal de bouquins… Et puis la cantinière de notre pension à Cagliari, qui m’aimait bien. Et aussi Chiara, un peu. Ton mec et moi, on en avait marre de manger n’importe quoi quand on était tous seuls ; alors il fallait bien que l’un de nous deux s’y colle.

- Tu veux me faire croire que tu as appris à cuisiner pour Pietro, et non pas parce que c’est un piège à filles ?

- Hmmm… Tu m’autorises à être prétentieux ?

- Oui ; mais pas longtemps.

- Je n’ai jamais eu besoin de cuisiner pour mettre une fille dans mon lit.

- Ah ça, je n’en doute pas ! Je ne compte plus le nombre de mes copines qui m’ont demandé ton numéro... Mais pour en garder une, peut-être ?

- …

- Bon… J’ai été très privilégiée, alors.

- Absolument.

- Je ne suis pas la seule, apparemment ? Romy avait l’air très bien informée…

- Maybe. Mais c’est différent.

- Pourquoi ?

- Parce que pour toi, c’était un test.

- Pour tester quoi ?

- Pour vérifier que malgré mes talents culinaires, tu avais compris que tu avais effectivement choisi le meilleur de nous deux.

- Et alors ?

- Tu as réussi haut la main.

- Ah ! Enfin, tu me reconnais une qualité.

- Oui ! Et même deux, si ça peut te faire plaisir. Car je dois admettre que Pietro avait raison sur un point, tout à l’heure : tu fais de beaux enfants.

(Elle lui fit une bise sur la joue)

- Tu vois, quand tu veux ! Bon, ceci dit, j’entends justement ma fille qui s’égosille pour que son cher Zio Louka aille lui dire bonne nuit. Vas-y, sinon elle va hurler pendant des heures, et tu la trouveras beaucoup moins mignonne… »

Louka sourit, traversa le salon en claudiquant sur ses béquilles et disparut dans la chambre de Lucia. Le volume sonore baissa instantanément, pour le plus grand bonheur de mes oreilles qui commençaient à sérieusement souffrir ! Pietro en profita pour revenir vers nous ; il embrassa doucement sa femme et commença à mettre le couvert à l’extérieur.

Un peu plus tard, Louka ressortit à son tour de la chambre de Lucia en éteignant la lumière : tout le monde à table !

La nuit corse s’enroulait au-dessus de nous comme un doudou veille sur un enfant. Les bougies et la lune éclairaient la terrasse, la mer frémissait en contrebas, le vent bruissait dans les feuilles des arbres. Etait-il possible de se lasser de ce pays à la fois si noble et si simple ? J’aurais parié que non.

J’en étais là de mes réflexions solitaires lorsque Louka s’effondra sur un siège comme s’il n’allait plus jamais se relever. Chiara s'assit entre Pietro et lui et, sans même dire un mot, elle réunit leurs mains dans les siennes et les porta à ses lèvres en murmurant quelque chose d’infiniment doux en italien. Dans un même élan, ils l’embrassèrent chacun sur une joue… Elle en eut les larmes aux yeux.

Puis Ingrid, toute fière, apporta un plat superbe tandis que les épices parfumaient la nuit comme autant de couleurs exotiques. Je ne me fis pas prier pour y faire honneur, tout en surveillant du coin de l'œil le visage fatigué mais serein de Louka qui était assis en face de moi. Il mangeait avec appétit (tiens, ça change !), ses yeux verts étaient brillants et doux mais cernés de gris comme à bout de forces. Il semblait souffrir de la jambe droite, il essayait de le cacher mais il grimaçait légèrement à chaque fois qu’il la bougeait un peu. Il me lançait des tout petits regards et je ne détournais pas toujours les yeux aussi vite que j’aurais voulu le faire.

Louka déclara forfait avant le dessert et Pietro dut l’aider à monter l’escalier pour rejoindre sa chambre. Ensuite la soirée joua les prolongations à coup de salade de fruits, de verveine-menthe, et même d’une étrange partie de Scrabble que les Battisti mère et fils jouèrent à la fois en français et en italien pendant qu’Ingrid et moi, vautrées sur les transats, ricanions bêtement en lisant à voix haute un magazine féminin.

Ce n’est que bien plus tard, en allant me coucher, que je vis qu’un texto m’attendait depuis un bon moment.

Louka K. Dos Santos : “Romy, je suis bien incapable de descendre dans ta chambre sans réveiller toute la maison en tombant lamentablement dans l’escalier… But tu pourrais monter, si tu en as envie ? It’s up to you. It’s always been up to you, I guess.”

*Le dîner, de Bénabar ; in Reprise des négociations, 2005.

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