LXXIX. Encore et encore

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LXXIX. Encore et encore*

Quand Pietro revint avec sa fille toute propre et toute guillerette, il se garda bien d'intervenir dans leur périlleuse discussion. Il installa Lucia dans sa chaise haute, s’assit près d’elle et entreprit de la faire manger… Tout en souriant, presque malgré lui, aux échauffourées verbales qui jonglaient et jaillissaient autour des fourneaux.

Je ne pus m’empêcher de l’admirer au passage : n’était-il donc absolument pas jaloux ?

Parce que moi, je dois avouer que le cœur me pinçait un peu… C’était parfaitement absurde : Louka ne risquait pas de toucher à la femme de son presque-frère, Ingrid était profondément amoureuse de son mari, et si leur relation était taquine, elle n’avait rien d’ambivalente ! Mais il n’empêche que quelque chose en moi s’agaçait de voir Louka si joyeusement complice avec Ingrid, sa plastique de rêve et ses grands yeux bleus.

Pietro, au contraire, semblait parfaitement serein, amusé, confiant ; heureux. Mais il dut sortir de sa réserve quand Louka l'interpella directement.

« - Pietro mio, rappelle-moi pourquoi tu as dit oui quand le Maire t’a demandé si tu voulais prendre pour épouse cette fille insupportable ?

- Non lo so… Elle m’avait fait boire, je crois.

- Ouuuuuh fais attention, mon chéri ! intervint Ingrid.

- Ma ! reprit Louka. Tu n’as toujours pas dessaoulé, depuis le temps ?

- Je suis long à la détente.

- Mon chéri, rappelle-moi pourquoi tu as jugé utile d’être ami pour la vie avec un tel énergumène ? Il est décoratif, je te l’accorde, mais à part ça, il est pénible, têtu, incapable de faire une phrase sans changer au moins deux fois de langue... Et il a passé quatre longues minutes à dénigrer ma façon de découper les oignons.

- Vous voulez vraiment que je vous réponde ?

- Oui !

- !

- Va bene. J’ai dit oui au Maire parce qu’Ingrid est fantasque, positive, drôle, merveilleusement jolie, parce que vivre avec elle est un honneur, un bonheur, un challenge, et parce que je me doutais qu’elle me ferait de beaux enfants. Sans elle, je manquerais de soleil, de piment, d’oxygène, je n’aurais pas découvert les gaufres de Liège et ma mère continuerait à me bassiner tous les dimanches pour que je me case définitivement.

- …

- Tu parles bien, Pietro mio ! Tu ne serais pas le fils d’une grande scénariste ?

- Ah tu te fous de moi ? Attends un peu...

- Nous sommes tout ouïe, mon chéri !

- Assolutamente !

- Eh bien… Je pourrais vous dire, évidemment, que Louka est insupportable, têtu, volatile, qu’il ne tient pas en place plus de dix minutes, que le drame de mon adolescence a été d’être moins beau que lui et que j’essaie depuis vingt ans de me débarrasser de sa présence mais qu’il revient toujours, comme une mauvaise herbe… Je pourrais vous le dire, mais ça ne servirait à rien : car tout ça, vous le savez déjà !

- Et c’est tout ?

- …

- Puisque tu insistes, mon amour… J’ai jugé utile d’être ami avec cet énergumène, comme tu dis, parce qu’il est fiable, attentif, bienveillant, et parce qu’il a appris ma langue en quatrième vitesse juste pour qu’on puisse bavarder à l’école sans que les profs ne nous comprennent. Sans Louka, mon enfance aurait été d’une solitude absolue, je n’aurais jamais vu le soleil se coucher sur la côte marocaine du haut d’une planche de kite… Et je serais mort dans cette putain de tempête, l’année dernière.

- …

- …

- Et vous avez beau jouer tout le temps à vous chamailler, tous les deux, je ne suis pas dupe. Je vous connais par cœur, l’un comme l’autre. Je suis tout à fait certain que vous vous appréciez mutuellement et je suis tout aussi certain que le contraire m’aurait été insupportable.

- …

- …

- Je vous laisse méditer tout ça pendant que je vais coucher Lucia ? Andiamo, cara mia ; un gros bisou à Maman et hop, au lit ! Et vous deux, ne vous entretuez pas, je reviens.

- … »

Pietro retraversa le salon pour mettre sa fille au lit. Chacun de nous l’accompagna du regard autant que du sourire et Chiara ne manqua pas de le féliciter abondamment pour sa sortie de scène parfaitement réussie ! Les chats ne font pas des chiens, affirma-t-elle fièrement, et son fils se montrait digne de ses talents de mise en scène.

Je vis alors très nettement, dans le coin de mon œil, Louka baisser le nez devant cette expression si claire, si simple, de la fierté maternelle de Chiara. Comme une interrogation sur sa propre hérédité… Qui passa en un éclair !

Juste après, il releva son visage et, voyant que je l’observai, il accrocha aux miens deux beaux yeux verts comme des points d’interrogation.

*Encore et encore, de Francis Cabrel ; in Photos de voyages, 1985.

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