LXXVI. Les retrouvailles

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LXXVI. Les retrouvailles*

Le lendemain matin, je rouvris les yeux vers 11h. La maison était vide et silencieuse, il y avait du café chaud dans la cuisine, du pain frais sur la table et un petit mot sous le pot de confiture : “Chère Romy, nous n’avons pas voulu te réveiller… Nous partons faire les courses, nous serons rentrés pour le déjeuner. Fais comme chez toi ! Chiara.”

Je paressai un moment sur la terrasse, m’emplissant les yeux et les narines des merveilles de la baie de Cargèse qui scintillait en contrebas. Quel pays extraordinaire que la Corse ! Je souris bêtement au soleil, aux nuages, à la mer, à l’infinie beauté de cet endroit qui me berçait comme on apaise un enfant.

Les Battisti me trouvèrent ainsi, rêveuse en pyjama sous le parasol. Mais je ne tardai pas à me secouer un peu pour les aider à ranger leurs achats. Puis je filai sous la douche et me rendis présentable en vue de la suite du programme : pique-nique tous ensemble à Sagone avec chips et Corsica Cola pour tout le monde !

Ensuite, Pietro partit récupérer Louka à l'aéroport d’Ajaccio, non sans avoir enduré assez stoïquement les mises en garde de sa mère (“Sois prudent sur la route, figlio mio ; si vous avez un accident de voiture, Louka et toi, après tout ce que vous nous avez fait vivre l’année dernière, je vous achève de mes propres mains.”) tandis que nous restions à profiter de la plage entre filles. Chiara lisait le dernier numéro de L’Unione sarde à l’ombre d’un chapeau de paille XXL. Ingrid ambitionnait de faire un château de sable avec sa fille. Je me prélassais nonchalamment en les encourageant de temps en temps.

Elles avaient fini deux tours parfaitement crénelées et une bonne partie des remparts quand Lucia s’éclaira comme une étoile en babillant quelque chose comme “Zio !” Alors elle se mit à marcher droit devant elle avec un sourire gigantesque.

Louka arrivait de l’autre bout de la plage avec un sourire tout aussi large, entre béquilles et sac à dos. Pietro marchait très lentement près de lui comme s’il avait peur qu’il tombe à chaque pas. Il intercepta l’effervescence de sa fille en l’attrapant au vol pour ensuite la confier tout doucement aux bras de Louka. Celui-ci abandonna une béquille pour pouvoir la serrer bien fort contre lui, Pietro le soutint discrètement d’une main, tout en portant de l’autre la béquille délaissée. La petite semblait aux anges et le grand était tout ému.

La gamine toujours suspendue à son cou, Louka parvint à maintenir son équilibre précaire le temps d’autres embrassades. Ingrid, avec sa nature enthousiaste et franche, lui posa un gros baiser sonore sur la joue en lui faisant remarquer en souriant qu’il aurait pu guérir plus vite. Je lui fis chastement la bise sans trop le regarder en face, et mon corps tout entier frissonna au contact de sa peau.

Chiara, enfin, le prit longuement dans ses bras sans un mot. Puis elle tendit sa main gauche vers Pietro, l’attirant vers elle. Elle engloba ainsi, dans une même étreinte, son fils qui raillait très gentiment cette avalanche d’émotion maternelle, sa petite-fille qui ne comprenait pas bien ce qui se passait, et Louka qui semblait vraiment sur le point de s’effondrer… Elle murmura qu’elle avait cru les perdre et qu’il ne fallait plus jamais lui faire une peur pareille. Puis elle ferma les yeux quelques secondes, laissant s’échapper deux larmes qu’elle balaya au bout de dix secondes dans un grand éclat de rire.

Cinq minutes plus tard, après un duel en bonne et due forme contre son propre jean pour réussir à l’enlever sans s’affaler par terre, Louka s’avança lentement vers la mer. Il portait boxer et t-shirt noirs, sa peau était anormalement blanche, sa démarche était chaotique et ses jambes étaient zébrées de cicatrices violacées. Il regardait la mer avec cette intensité particulière que j’avais déjà remarquée et qui me faisait presque peur tant elle semblait irrationnelle, physique, viscérale. Pietro veillait, encore et toujours, sur chacun de ses pas et dut carrément le soutenir une fois que Louka eut lâché ses béquilles tout au bord de l’eau.

Ils restèrent quinze ou vingt minutes à barboter tous les deux, je les entendais discuter dans le vent, en italien évidemment. Pietro riait beaucoup, Louka avait du miel et des embruns dans sa voix pourtant fatiguée. Nous les filles étions restées sur la plage, Ingrid jouant toujours avec sa gamine, moi lorgnant Louka par-dessus mes lunettes de soleil, Chiara cachant son émotion derrière les siennes.

*Les retrouvailles, de Graeme Allwright ; in Joue, joue, joue, 1966.

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