LXXIV. Dès que le printemps revient

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LXXIV. Dès que le printemps revient*

En mai, fais ce qu’il te plaît. Je n’ai jamais bien compris le sens profond de ce dicton français mais quand Ingrid me proposa de le mettre en application en allant marcher entre filles dans le Sud de la Corse, j’acceptai illico presto.

Après cette année si intense et difficile, Ingrid avait besoin de légèreté, d’apéros et de grasses matinées… Et aussi, je crois, de parler librement de cette terreur cinglante qu’elle avait ressentie à l’idée de perdre son Pietro. Maintenant qu’il était totalement remis, elle avait donc décidé de s’octroyer des petites vacances en célibataire. Alors à nous la liberté !

Je pris donc l’avion pour Paris, où je la retrouvai accompagnée de son mari et de sa fille qui avait bien grandi. Une fois à Ajaccio, nos chemin se séparèrent. Pietro et Lucia prirent le bus pour Cargèse tandis qu’Ingrid et moi empruntâmes la ligne de Porto-Vecchio.

Quatre heures et deux autocars plus tard, nous arrivions enfin à Bonifacio. J’avais un mal des transports carabiné et je crus mourir tandis que nous entreprenions la montée vers la citadelle, mais en haut des escaliers, la vue sur les falaises et sur le grain de sable me récompensa largement. La mer était d’un bleu absolu, lumineux, la Sardaigne semblait indolente et paisible de l’autre côté des bouches et les voiliers dansaient dans les parfums du vent.

Ingrid nous avait loué un appartement dans la vieille ville avec une vue extraordinaire sur l’entrée du port et le maquis. A pied, en stop, en bus, en scooter ou en bateau, nous passâmes dix jours merveilleux à arpenter cette autre version des falaises corses : éclatantes de blancheur et non pas rouges comme celles de Piana, mais tout aussi grandioses.

Nous visitâmes les Lavezzi parmi des hordes de touristes ; nous prîmes Moby, le petit ferry qui relie Bonifacio à Santa-Teresa ; nous vîmes les plages de Santa-Ghjulia et de Rondinara ; nous goûtâmes des pizzas dans une cabane improbable et chaleureuse sur la baie de Piantarella. Nous marchâmes dans le maquis jusqu’au Fazzio en priant pour ne pas croiser de sangliers ! Nous savourâmes quelques bières de châtaigne sur le port en admirant des yachts aux dimensions impressionnantes. Bref, nous profitâmes !

Puis une fois bien détendues, bronzées, gavées de glaces et de limoncellu, nous traversâmes presque toute la Corse pour rejoindre Cargèse et passer nos derniers jours de vacances avec Chiara, Pietro et Lucia. J’étais heureuse de retrouver la maison et sa volubile propriétaire, même si j’avoue avoir eu un petit pincement au cœur en revenant sur les lieux du “crime” plusieurs années après mon départ précipité...

Notre premier soir fut presque magique. Nous étions les rois du monde, bien au frais sur la terrasse dans la douceur apaisante et crépusculaire de la Corse. Ingrid avait pris l’air et des couleurs, elle rayonnait sous l’or rose et moelleux du soleil couchant. Lucia sautillait partout comme un criquet surexcité, avant de s’assoupir dans les bras de son père, collée à lui comme s’il risquait encore de disparaître. Pietro, certes balafré sur toute la hauteur de sa jambe gauche, souriait aux étoiles en berçant sa fille et en taquinant sa femme. Chiara riait aux éclats, elle était en verve, heureuse, détendue, expansive et elle nous enveloppait tous dans la chaleur de son regard. J’avais un peu bu, j’étais gaie, ravie de ce temps suspendu au-dessus de la baie de Cargèse comme une source miraculeuse, et je me sentais infiniment bien.

Louka restait présent, comme toujours, dans leurs gestes, leurs pensées, leurs paroles. J’appris donc qu’il allait mieux, beaucoup mieux, qu’il tournait en rond à l’hôpital comme un requin en cage, et qu’il devait sortir d’un jour à l’autre. Et puis ce fut tout, la conversation glissa vers un autre sujet et la fatigue finit par tomber sur notre bulle bienheureuse.

Je partis me coucher, heureuse de retrouver “ma” chambre, ses livres, sa douceur. Je me glissai avec joie entre les draps, attrapant une BD au hasard sur les étagères. Quinze ou vingt minutes plus tard, j’entendis gratter à la porte, et je vis Ingrid passer la tête.

- « Tu ne dors pas ?

- Non, entre. Que se passe-t-il ?

- Excuse-moi, je sais qu’il est tard mais j’ai vu de la lumière sous la porte... Je voulais juste te prévenir que Louka allait arriver demain.

- What ? Mais je croyais qu’il était encore aux Invalides ?

- Il y est, mais il vient de dire à Pietro qu’il sortait demain matin. Et qu’il venait directement ici… Soi-disant pour voir la Corse et la mer, mais moi je suis sûre qu’il vient te voir, toi.

- Mais non… Tu te fais des idées. Et il ne sait même pas que je suis là, si ?

- Bien sûr que si ! Louka finit toujours par savoir tout ce que sait Pietro, et réciproquement.

- …

- Romy, honnêtement, pourquoi tu le fuis à ce point ? S’il te plaît tellement, fonce ! Je crois qu’il ne serait pas contre… Et on deviendrait belles-sœurs, ou quelque chose comme ça.

- Arrête de rêver… Il me plaît, oui ; mais il me ment et ça, ça me déplait. Et puis franchement, comment lui faire confiance avec toutes ces filles avec qui il a couché ? Je suis amoureuse comme une gamine, Ingrid, ça m’agace ! Et le temps ne fait rien à l’affaire… Mais je sais que rien n’est vraiment possible ; et je m’en veux parce que je n'arrive jamais à lui résister ! Quand je le vois, avec ses grands yeux et son petit sourire, j’oublie ce qu’il a fait.

- Profite un peu, Romy, tu l’as bien mérité… Et puis d’abord, il a fait quoi ?

- Il m’a trompée ! Enfin, plus ou moins.

- Hmm… Tu en as discuté avec lui ?

- J’ai essayé, mais il ment. Droit dans les yeux. Pas terrible, for a lawyer.

- Comment ça ?

- Il dit que ce n’est pas vrai, qu’il n’a pas couché avec cette fille. Enfin, si, il reconnaît qu’il a bien couché avec elle (de toute façon j’ai l’impression qu’il a couché avec toutes les filles qu’il a croisées dans sa vie !) mais il dit que c’était il y a longtemps.

- Et si c’était vrai ? »

*Dès que le printemps revient, de Hugues Aufray ; single, 1964.

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