LXXI. Goodbye Marylou

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LXXI. Goodbye Marylou*

Je m’étais précipitée au chevet de Louka inconscient ; mais je me tins lâchement éloignée de Louka réveillé. Je fis la morte, sans une once de courage. Maintenant qu’il était tiré d’affaire, je n’étais capable que de le fuir de nouveau. Louka dans le coma ne pouvait pas me reprocher de l’avoir jeté comme un malpropre puis d’être accourue à l’hôpital. Mais Louka bien réveillé n’allait pas manquer de me mettre le nez dans mes paradoxes, et je n’étais pas prête à les regarder en face, ni lui, ni eux.

J’appris par Ingrid leur rapatriement depuis l’Australie vers la France, et leur hospitalisation aux Invalides. Pietro avait encore le bras en écharpe mais il tenait à nouveau sur ses pattes et pourrait sortir assez rapidement. Tandis que Louka, plutôt bien remis de sa chirurgie thoracique, s’aidait d’un fauteuil roulant pour se déplacer ; on lui annonçait encore de longues semaines de rééducation et de repos forcé.

C’est au détour d’un innocent texto, quelques semaines plus tard, qu’il entreprit de renouer le dialogue... Ainsi commença une étrange conversation étalée sur plusieurs mois, où nous alternions entre légèreté et franchise.

C’était doux, lent, attentif. Nous nous répondions sans pression ni faux-semblants. Cela me faisait du bien, quelque part, d’échanger ainsi avec lui sans que nos désirs et nos incertitudes ne viennent tout le temps se mettre entre nous.

  • 15 octobre

Louka K. Dos Santos : “Hello Romy. How are you doing ? It’s been a while…”

  • 16 octobre

Romy Anderson : “Hey Louka. Je vais très bien ; et toi ? Tu es sorti de l’hôpital ? J’ai vu ta sœur hier, elle grandit à vue d’oeil :)”

  • 19 octobre

LK : “Still aux Invalides. Mais ça va mieux. J’ai échangé mon fauteuil contre des béquilles, c’est plus pratique. Par contre je n’en peux plus de ne pas voir la mer… Tell Mila I miss her.”

  • 23 octobre

RA : “Tu veux vraiment refaire du bateau ? Do you still ache ? Tu as pu parler un peu avec Mila, ça va mieux avec elle ?”

  • 26 octobre

LK: “Of course je vais refaire du bateau ! Si tu savais comme ça me manque… My right leg still hurts et la rééducation n’est pas toujours facile. J’ai des cicatrices partout :( Mila semble considérer que je suis toujours son frère, finalement ! Je crois qu’elle a eu peur, alors elle a pas mal réfléchi. On parle beaucoup au téléphone depuis que je suis coincé ici.”

  • 1er novembre

RA : “I am happy for you both. Mila a besoin de toi. Tu as encore abîmé ton pauvre petit ventre que j’aime bien ? God, New York is sooooooo cold today ! I feel like an ice cube.”

  • 2 novembre

LK : “C’est l’avantage d’avoir failli mourir ; many people sont venus me voir à l’hôpital alors que je ne m’y attendais pas forcément… Ça permet de réengager certaines conversations. Mon ventre a pas mal souffert, mais il se remet bien. Il te passe le bonjour ;) Et pour le froid : mets ton petit bonnet bleu : il te va bien…”

  • 5 novembre

RA : “Tu n’es pas content d’avoir eu des visiteurs ? Embrasse ton ventre pour moi ! Pile au milieu, là où il est tout tendre... J’ai mis mon bonnet bleu ET mes grosses chaussettes but I’m still cold :(“

  • 7 novembre

LK : “Bien sûr que si. Je suis content que Mila ait arrêté de bouder. Je suis heureux d’avoir revu Mama. Je suis surpris que tu sois venue… Et je ne suis pas assez souple pour embrasser mon ventre ! No one around to keep you warm ?“

  • 10 novembre

RA : “Rien que pour le plaisir d’utiliser cette expression française que je trouve so strange, je vais te dire que ce ne sont pas tes oignons… Comment ça s’est passé avec Malika ? Elle est revenue te voir après ton réveil ?”

  • 11 novembre

LK : “Oui, elle est revenue, elle… Au début je croyais que j’avais rêvé, je planais encore un peu à cause du coma, j’avais l’impression d’avoir passé des mois à délirer. Ça fait des années que je ne rêve plus qu'en italien ou en français et là c’était en arabe comme quand j’étais petit. J’en ai parlé au médecin, il m’a dit que c’était normal de revenir à ma langue maternelle après un tel choc. J’en ai parlé à Chiara, elle m’a dit que Malika m’avait beaucoup parlé… en arabe, évidemment. Et que ceci pouvait expliquer cela.”

RA : “Tu ne t’en souvenais pas ?”

LK : “Je ne me souvenais de rien, ni de personne, à part cette musique de la langue qui me retournait le cœur.”

  • 15 novembre

RA : “Look ! Premiers flocons sur New York ce soir :) Tu comprends toujours l’arabe comme avant ?”

  • 17 novembre

LK : ”Here in Paris I have nothing but rain, rain, rain… Et oui, bien sûr que je comprends toujours l’arabe ! J’avais quand même treize ans quand j’ai quitté le Maroc, et c’était la langue que je parlais au quotidien, avec Mama et à l’école. Je comprends tout, mais je cherche parfois mes mots quand je parle. Ce qui m’énerve…”

  • 19 novembre

RA : “Sois patient, et tout reviendra… Et du coup, ça s’est bien passé quand Malika est venue ?”

*Goodbye Marylou, de Michel Polnareff ; in Kâmâ Sutrâ, 1990.

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