LXVIII. Salma ya salama

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LXVIII. Salma ya salama*

Elle avançait presque timidement et pourtant, elle était visiblement pressée, oppressée. C’était une femme brune, plutôt petite, la cinquantaine, menue mais solide. Elle avait la peau très mate, deux immenses yeux noirs bienveillants mais grignotés de fatigue. Elle allait droit devant elle dans la nuit glacée. Ses yeux se fixèrent sur Chiara et elle tressaillit avant de l'appeler doucement. Chiara la regarda quelques secondes puis elle s’approcha comme un ressort et lui prit la main en lui disant juste : “Viens ! Viens le voir”.

Elles nous plantèrent là, évidemment… Quelle drôle de scène que ces deux Méditerranéennes épuisées s’enfonçant dans un couloir australien trop blanc pour tenir un peu la main d’un jeune homme qui n’était le fils ni de l’une ni de l’autre.

Thomas proposa de ramener Mila et Lucia à l’hôtel, de les faire dîner et de les coucher. Ingrid et moi restâmes à attendre à la cafétéria de l’hôpital. Nous n’eûmes pas besoin de parler, et cela nous fit du bien de partager comme ça, presque en silence, un repas assez insipide mais sans artifice. Car pendant cette courte parenthèse, nous n’eûmes plus besoin de sourire pour rassurer Lucia, d’être fortes pour soutenir Chiara, de chuchoter pour ne pas réveiller Pietro... Alors pour fêter ça, nous prîmes chacune deux parts de gâteau au chocolat.

Chiara revint plus d’une heure plus tard. Elle avait les yeux rouges et gonflés. Elle posa une main sur mon avant-bras, l’autre sur la main d’Ingrid, et répondit à nos interrogations muettes : “Malika est restée avec Louka. Elle lui parle… Je me demande s’il l’entend ? Si j’avais écrit tout cela pour un scénario, je vous jure que le héros se réveillerait du coma en entendant enfin sa langue maternelle... La vie est décidément moins douce qu’un film ! On y va, les filles ? Je suis épuisée… Et je vais enfin pouvoir dormir, les garçons ne seront pas seuls ce soir.”

La nuit passa comme un éclair et c’est à peine si je fermai l'œil. Je m’éveillai aux aurores et me trouvai, un peu désoeuvrée, à aller prendre mon petit-déjeuner à la cafétéria de l’hôpital qui avait l’avantage d’être déjà ouverte. Je passai le nez dans la chambre de Louka, qui n’avait pas refait surface, et dans celle de Pietro, qui dormait profondément sous ses bandages. Quelques minutes plus tard, je m’asseyais sur un tabouret vert et branlant, avec une pile de pancakes scandaleusement appétissants.

Je fus rapidement rejointe par Chiara et Malika qui s’installèrent en face de moi, armées de cafés géants et de regards épuisés.

« - Malika, voici Romy.

- Bonjour ; je suis Malika Kerguelen.

- Euh, bonjour ! Je suis la baby-sitter de Mila, la demi-sœur de Louka… Et une amie d’Ingrid, et de Pietro, et aussi de Louka… Je suis désolée de ce qui arrive. Il est fort, vous savez, il va guérir. Il doit guérir ! Il…»

Mais pourquoi je ne me taisais pas ? Elle ne m’écoutait plus, de toute façon… Elle semblait fatiguée, ce qui était compréhensible compte-tenu du voyage, du décalage horaire et de la nuit blanche qu’elle venait de passer.

Nous fûmes interrompues par l’arrivée du médecin qui entreprit de nous faire un point sur la situation. Je fus priée de faire la traduction de l’anglais vers le français, du moins pour certains termes. Je m’y employai au mieux, même si je bafouillai un peu, entre le vocabulaire médical dont je n’étais pas familière et les deux paires d’yeux de ces femmes qui semblaient si fortes et si vulnérables à la fois.

Les nouvelles du jour ressemblaient à celles de la veille : Pietro allait un peu mieux, mais rien ne changeait pour Louka. Il fallait attendre, encore attendre, toujours attendre.

*Salma ya salama, de Dalida ; in Salma ya salama, 1977.

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