LXVII. Je t'attends

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LXVII. Je t’attends*

Louka survécut à l’opération, mais il restait dans le coma. Et les médecins n’étaient pas très optimistes. Il était blanc comme une endive, sa peau semblait si fine, si fragile, qu’elle en devenait presque transparente… On lui voyait les os, les veines, toute cette tuyauterie de fluides et de chair qui le rendait si vulnérable, coincé sur son lit comme Edmond Dantès dans sa cellule au château d’If.

Pietro, lui, allait un peu mieux ; il avait repris un peu de force et de couleurs et même s’il dormait encore énormément, il avait les yeux clairs et vifs comme deux aigues marines. Ouf ! Pour lui, le pire était passé. Mais il était couvert de plaies et d’hématomes depuis les pieds jusqu’à la tête.

Quand il put enfin se passer de respirateur, Ingrid faillit l'étouffer en l’embrassant et Lucia manqua de lui rompre les os en se jetant dans ses bras. Il répondit d’une grimace, d’un sourire et d’une larme. Puis il posa son regard sur chacun de nous, tout doucement, il remua les lèvres en fixant sourdement sa mère et en prononçant juste un nom : “Louka ?” Chiara lui murmura quelque chose en italien en lui serrant les doigts très fort, il ferma les yeux quelques secondes et puis il demanda s’il pouvait le voir.

Évidemment la réponse était négative, mais il insista, tant et si bien que l’infirmière finit par lui promettre que dès que ce serait possible, elle le roulerait jusqu’à la chambre de Louka, deux minutes chrono et pas avant l’accord du médecin.

Pietro s’apaisa un peu, mais il ne tarda pas à revenir à la charge ! Alors je m’improvisai camerawoman et me rendis dans la chambre de Louka tandis qu’Ingrid, en appel vidéo, maintenait son téléphone devant les yeux de Pietro. Il lui parla quelques minutes en italien de sa voix fatiguée, mais nous ne sûmes jamais si Louka entendit quoi que ce soit.

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Dix jours s’étaient écoulés depuis l’opération. Dix jours inutiles et silencieux, puisque Louka n’avait pas eu le moindre frémissement. Nous étions vides, inquiets, démunis, à bout de forces et de patience. Nous nous sentions complètement perdus, aussi. Nous étions plantés là, tristes et sombres à l’ombre d’un hôpital, tout au fond d’un pays étranger qui irradiait, paradoxalement, des parfums de soleil, d’océan et de joie de vivre. L’espoir s’envolait chaque jour un peu plus, comme si à chaque minute écoulée, il devenait absurde, ridicule, pathétique, d’espérer une guérison.

Il était tard, nous nous apprêtions à quitter l'hôpital après une nouvelle journée éreintante. Comme chaque soir, il fallut forcer Chiara à quitter les lieux pour aller se reposer. Comme chaque soir, elle objecta qu’elle ne voulait pas les laisser, qu’elle ne savait pas si Louka serait encore là le lendemain, que Pietro pouvait avoir besoin d’elle pendant la nuit et qu’elle ferait mieux de rester. Comme chaque soir, Ingrid et moi unîmes nos forces et nos arguments pour la persuader de dormir, de manger, pour tenir une journée de plus… Et comme chaque soir, Chiara finit par se laisser convaincre.

C’est au moment de quitter l’hôpital, serrés les uns contre les autres comme des graines de semoule dans un couscoussier, que nous vîmes un taxi s’arrêter juste devant la porte vitrée de l’entrée principale.

Une silhouette féminine en descendit, il était tard, le silence était noir comme de l’eau de pioche.

*Je t'attends, d'Axelle Red ; in Sans plus attendre, 1993.

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