LXVI. Des pieds et des mains

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LXVI. Des pieds et des mains*

C’est Chiara qui prit la décision. Elle signa le formulaire d’autorisation sans respirer, comme elle aurait plongé d’un coup dans un océan d'incertitudes. En sortant du bureau du chirurgien, elle vint s’asseoir entre Mila et son père, juste en face de moi, et murmura : “Voilà, c’est fait… S’il y reste, ce sera à cause de moi”. Et Thomas lui répondit très doucement : “J’aurais signé, moi aussi, à votre place. Vous avez fait ce qu’il fallait faire.”

Chiara laissa ses yeux s’embuer doucement et murmura : “Je sais. Mais ce n’était pas à moi de signer cela… Je dois la trouver !”

Alors elle s’assit dans un coin de la salle d’attente et commença à appeler la moitié du Maroc. Elle raconta son histoire encore et encore, elle s’exprimait en français avec son merveilleux accent sarde. Elle passait de bienveillants en obtus, de zélés en indifférents. Elle expliquait que non, elle ne savait pas où était la personne qu’elle cherchait, mais qu’eux, ils pouvaient certainement l’aider à la localiser.

“Kerguelen, K-E-R-G-U-E-L-E-N. Vous savez, la femme de l’acteur, il y a longtemps ? Oui, c’est ça, il était beau. Ah ? Vous étiez fan ? Vous devez savoir alors, qu’il vivait au Maroc, que sa femme était marocaine ? Eh bien c’est elle que je cherche. Aidez-moi, je vous en prie ! Oui, je suis Chiara Battisti, la réalisatrice, non, ce n’est pas une blague, regardez sur Google, vous verrez, nos fils ont eu un accident très grave. Je dois la joindre. Comment ? Non, il n’est pas vraiment son fils, mais c’est elle qui l’a élevé… S’il vous plaît, il a besoin d’elle, là. Il pourrait mourir… Non, nous sommes en Australie, pas en Italie ! A l’hôpital adventiste de Sydney. Elle doit venir. Trouvez-la, je vous en supplie.”

Elle répéta cent fois la même chose, et à force de persévérance, elle finit par être rappelée par la Directrice des ressources humaines du Ministère marocain des Affaires étrangères. Chiara était épuisée, son téléphone aussi ! Elle le posa donc à charger derrière un fauteuil et mit le haut-parleur.

« - Bonjour Madame. Pardonnez-moi, je n’ai pas bien compris, mais ma secrétaire a refusé de sortir de mon bureau tant que je ne vous aurais pas téléphoné...

- Merci infiniment de votre appel ! Je cherche une de vos salariées, je ne sais pas où elle travaille mais je sais qu’elle a réussi un concours de la diplomatie marocaine, elle doit être en poste dans une ambassade ou un consulat. Son fils a eu un accident grave, enfin il n’est pas son fils officiellement mais peu importe. Je vous en prie, aidez-moi. Elle se nomme Kerguelen ; Malika Kerguelen.

- Je vous crois, Madame, j’entends bien que c’est urgent et mes services ont vérifié cette histoire d’accident. Mais nous n’avons pas de Mme Kerguelen parmi nos employés consulaires, je suis désolée…

- Comment ça, pas de Mme Kerguelen… ? Kerguelen Dos Santos ? Ou juste Dos Santos ?

- Non, je suis désolée. Pourrait-elle utiliser un autre nom ?

- Peut-être son nom de jeune fille, mais je ne le connais pas…

- Cherif ! criai-je à l’oreille de Chiara. Elle s’appelle Cherif comme un sheriff, Louka me l’a dit !

- Malika Cherif, vous avez ?

- Laissez-moi vérifier… Oui !

- Oh !

- Je ne peux pas vous donner ses coordonnées, mais je peux vous promettre de faire passer le message en urgence à l’ambassade où elle travaille.

- Merci infiniment !

- Je vous en prie. J’espère que le jeune homme guérira. Bon courage à vous.

- Au revoir, Madame, merci encore.

- Au revoir.

- … Romy ?

- Oui ?

- Comment tu savais ça ?”

Je rougis.

Le silence retomba, l’attente recommença.

*Des pieds et des mains, de Lynda Lemay ; in Live, 1999.

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