LXIV. Typhon

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LXIV. Typhon*

Je ne revis pas Louka pendant des mois. Et quand je le revis, ce fut en photo, pleine page, en couverture d’un journal de caniveau qui titrait en gros : "Louka Kerguelen et Pietro Battisti hospitalisés à Sydney dans un état critique."

Mon cœur loupa quelques battements, mon cerveau sortit de ses rails et j’entrai dans le magasin pour regarder de plus près ce tabloïd racoleur. Je vis d’abord des images floues : un bateau renversé au milieu des vagues, un cargo décrépit d’où décollait un hélicoptère, un brancard poussé au pas de course vers une entrée d’hôpital. A côté des photos s'étalaient quelques rappels sordides, déplacés, sur le sort tragique des parents du premier et les scènes parfois noires, fatalistes, que la mère du second avait pu mettre en scène au fil de sa carrière.

Puis je me saisis, parmi la presse sportive, d'un quotidien qui semblait un peu plus fiable et respectable... Et je lus.

Pietro Battisti, le fils de la célèbre réalisatrice italienne Chiara Battisti, et Louka Kerguelen, le fils de Luís Kerguelen et de Natalia Stepanovna, ont eu un grave accident de voile dans l’océan Indien, au large de l’Australie, avant d’être miraculeusement récupérés par un cargo chinois. Évacués par la Royal Australian Navy, ils ont été hospitalisés à Sydney et opérés en urgence absolue.

Tous deux âgés de 28 ans, amis d’enfance et moniteurs de voile expérimentés, Pietro Battisti et Louka Kerguelen étaient partis de Nouvelle-Calédonie il y a plusieurs semaines à bord d’un voilier monocoque de type RM 1370 équipé pour la navigation hauturière. Ils devaient rejoindre la Nouvelle-Zélande puis la côte Sud de l’Australie. Leurs derniers contacts radio avec les garde-côtes ou avec d’autres bateaux présents sur zone ne signalaient aucun problème à bord.

Leur balise de détresse s’est déclenchée vers 4h du matin, alors que la mer était forte et le vent violent. La transmission automatique du signal GPS a permis l’intervention rapide des secours.

Un navire chinois s’est dérouté pour rejoindre la zone de l’accident. En arrivant sur place 15h plus tard, il a trouvé le voilier démâté et à la dérive dans un océan hostile. Les deux marins étaient épuisés, trempés, blessés et à bout de force. L'équipage chinois a dû réaliser des manœuvres périlleuses pour réussir à les transférer à son bord où ils ont pu rapidement être pris en charge par l’équipe médicale du navire.

Pietro Battisti, blessé à la tête et au bras, avait perdu connaissance. Louka Kerguelen, gravement touché au thorax et aux jambes, était encore conscient à l’arrivée des secours. Il avait eu le réflexe de s’attacher à la coque et d’en faire de même pour son compagnon d’infortune, leur évitant ainsi de tomber à la mer.

La Royal Australian Navy a pu les évacuer en hélicoptère jusqu’à l’hôpital de Sydney où ils ont été opérés en urgence. A l’heure où nous écrivons, ils sont toujours en réanimation et leur pronostic vital est engagé. Louka Kerguelen a été plongé dans un coma artificiel.

Cette mésaventure nous rappelle que la mer reste un milieu hostile et que même les navigateurs aguerris doivent être prudents ! Une nouvelle fois, les équipements modernes de sécurité ont prouvé leur utilité en haute mer et ont sauvé des vies. On ne saurait trop recommander aux marins de s’équiper, a fortiori pour les navigations hauturières.

Quand j’arrivai au bout de ma lecture, mes yeux sortaient de leurs orbites et mon sang s’était figé dans mes artères. Je tentai immédiatement de joindre Ingrid, mais son portable ne me renvoya rien qu’un silence oppressant. J’appelai ensuite Mila, qui décrocha en pleurant. Elle m’expliqua qu’elle était seule chez elle, que son père était en voyage à Boston pour son travail, qu’elle ne savait pas quoi faire.

Je sautai dans un taxi pour la rejoindre et la serrer dans mes bras ; elle pleura sans arrêt pendant des heures... Puis quand son père arriva, elle passa de mon étreinte à la sienne. Je restai dormir chez eux, je n’avais plus la force de rentrer chez moi. Et enfin, cachée dans leur chambre d’ami dans laquelle j’avais révisé tant de leçons quand j’étais étudiante, les yeux rivés sur les lumières aériennes de la ville, je laissai sortir mon chagrin et versai des larmes impuissantes.

A mon réveil le lendemain matin, Thomas était assis en tailleur sur le canapé, avec son ordinateur sur les genoux. Mila n’était qu'une petite ombre grise, elle appuyait sa tête contre l’épaule de son père, il lui parlait tout doucement… Elle ressemblait de nouveau à une toute petite fille. Thomas me dit qu’ils partaient, là, tout de suite, qu’ils décollaient dans trois heures.

Et je m’entendis affirmer très fermement : “Je viens avec vous”.

* Typhon, de Pierre Bachelet et Florence Arthaud ; in Les Corons, 1982.

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